‹ Les romances du CidChapitre 104 sur 132 · ENCORE MADAME ROLAND · texte numérisé non relu

ENCORE MADAME ROLAND

Ainsi traçait, et mieux, ses pensers expirans, Cette femme éloquente , illustre entre les femmes , Qui, même en son cachot, déliait ses tyrans , Et sut marquer sa place entre les grandes âmes. Sa bouche hamionieuse eût effacé Platon; C'est Paris à la fois et le Péloponèse,

ques de sa vie. On verra plus bas que l'auteur des Mémoires d'un détenu s'est chargé de la troisième.

« J'ai vu quelquefob madame Roland avant 1789. Ses yeux, sa taille, sa chevelure étaient d'une beauté remarquable, et son teint délicat avait une fraîcheur et un coloris qui, joints à son air de réserve et de candeur , la rajeunissaient singulièrement. Je ne lui trouvai point l'élégance aisée d'une Parisienne, qu'elle s'attribue dans ses mémoires ; je ne veux point dire qu'elle eût de la gaucherie, parceque ce qui est simple et naturel ne saurait jamais manquer de grâce. Je me souviens que la première fois que je la vis, elle réalisa l'idée que je m'étais faite de la petite-fille de Vevay qui a tourné tant de têtes, de la Julie de J.-J. Rousseau ; et quand je l'entendis, l'illusion fut encore plus complète. Madame Roland parlait bien, trop bien. L'amourpropre aurait bien voulu trouver de l'apprêt dans ce qu'elle disait ; mais il n'y avait pas moyen , c'était simplement une nature trop parfaite. Elsprit, bon sens, propriété d'expression, raison piquante, grâce naïve, tout cela coulait sans étude entre des dents d'ivoire et des lèvres rosées : force était de s'y résigner.

Dans le cours de la Révolution , je n'ai revu qu'une seule fois madame Roland. C'était au commencement du premier ministère de son mari. Elle n'avait rien perdu de son air de fraîcheur, d'adolescente

Et quelque chose en elle associait Gaton A tout l'attrait d une Française.

Son tour vint en effet. Voici l'affreux moment. Comme un cœur innocent , comme une vierge pure, D'une robe de neige elle a pris l'ornement, Et ses beaux cheveux noirs tombent sur sa ceinture. Loin ces pleurs qui souvent ont roulé dans ses yeux ! Plus d'hésitation , de trouble involontaire. Elle pourra pleurer ses amis dans les cieux; Tout son courage est pour la terre.

On n'avait point encor le système abhorré De traîner sur un char un peuple de victimes.

et de simplicité. Son mari ressemblait à un Quaker dont elle eiit été la tille, et son enfant voltigeait autour d'elle avec de beaux cheveux flottans jusqu'à la ceinture ; on croyait voir des babitans de la Pensylvanie transportés dans le salon de M. de Galonné. Madame Roland ne parlait plus que des affaires publiques, et je pus reconnaître que ma modération lui inspirait quelque pitié. Son ame était exallée ; mais son cœur restait doux et inoffensif. Quoique les grands déchiremens de la monarchie n'eussent point encore eu lieu, elle ne se dissimulait pas que des symptômes d'anarchie commençaient à poindre, et elle promettait de la combattre jusqu'à la mort. Je me rappelle le ton calme et résolu dont elle m'annonça qu'elle porterait, quand il le faudrait, sa tête sur l'échafaud; et j'avoue que l'image de cette tête charmante abandonnée au glaive d'un bourreau me fit une impression qui ne s'est point effacée; car la fureur des partis ne nous avait pas alors accoutumés à ces effroyables idées. Aussi, dans la suite, les prodiges de la fermeté de madame Roland et l'héroïsme de sa mort ne me surprirent point. Tout était d'accord et rien n'était joué dans cette femme célèbre ; ce ne fut pas seulement le caractère le plus fort, mais encore le plus vrai de notre Révolution. L'histoire ne le dédaignera pas, et d'autres nations iiousl'envieront. »

Seul avec elle un homme à ce char est livré. L'infortuné versait des pleurs pusillanimes. Elle en rougit pour lui; mais, devant sa douleur , Dans le danger commun, d'elle-même maîtresse, Elle adoucit son sort , console son malheur Et compatit à sa faiblesse.

Cependant le char marche , et , pour la contempler , Quel concours empressé , foule populacière ! Autour de la victime on entend s'exhaler L'acclamation vile et l'insulte grossière. La victime regarde avec tranquillité, Et son air noble et doux, étonne, touche, entraîne. Elle étouffe l'injure, et, dans sa majesté , Obtient le respect d'une reine !

Mais de son compagnon l'effort agonisant. Malgré ce noble exemple , enfin a fait naufrage. Elle le voit, le plaint , d'un cœur compatissant; Elle peut, et voudrait lui prêter du courage; Et comme il frémissait en allant au bourreau. Elle qui l'entretient le distrait , le ranime : Sa compagne de mort, aux portes du tombeau. Essaie un sourire sublime.

Mais l'échafaud paraît. Devant ce spectre affreux ,

L'homme est moins qu'une femme ; elle,' elle est plus qu'un homme.

«Infortuné, dit-elle, ah! calmez-vous. Je veux

Qu'avant mon sort au moins le vôtre se consomme.

Vous soutiendriez mal 1 aspect de mon trépas. "

L'homme de fer hésite, et craint qu'on ne le blâme.

« Ah ! lui dit l'héroïne, ah! ne refusez pas Le dernier des vœux d'une femme. »

On y cède pourtant. Grâce à cette faveur, La dernière elle reste; et sa mort solitaire

Extrait des Mémoires d'un détenu par Riouffe.

«Le sang des 22 (^Girondins) fumait encore, lorsque madame Roland arriva à la Conciergerie. Bien éclairée sur le sort qui l'attendait, sa tranquillité n'en était point altérée. Sans être à la fleur de son âge, elle était encore pleine d'agrémens. Elle était grande et d'une taille élégante; sa physionomie était très spirituelle; mais les mialheurs et une longue détention avaient laissé sur son visage des traces de mélancolie qui tempéraient sa vivacité naturelle. Elle avait l'ame républicaine dans un corps pétri de grâces et façonné par une certaine politesse de cour. Quelque chose de plus qtie ce qui se trouve ordinairement dans les yeux des femmes, se peignait dans ses grands yeux noirs pleins d'exjiression et de douceur ; elle me parlait souvent à la grille avec la liberté et le courage d'un grand homme. Celangage républicain, sortantdelabouched'unejolie femme française dont on préparait l'échafaud, était un miracle de la Révolution, auquel on n'étaitpas encore accoutumé. Nous étions tous attendris autour d'elle, dans une espèce d'admiration et de stupeur; sa conversation était sérieuse sans être froide : elle s'exprimait avec une pureté , un nombre , et une prosodie qui faisaient de son langage une espèce de musique dont l'oreille n'était jamais rassasiée. Quand elle parlait de ses amis, elle ne leur reprochait que de n'avoir pas pris des mesures assez fortes. Quelquefois aussi son sexe reprenait le dessus , et l'on voyait qu'elle avait pleuré au souvenir de sa fille et de son époux. Ce mélange de faiblesse et de force la rendait encore plus intéressante. Le jour où elle monta à Tinterrogatoire, nous la vîmes passer avec son assurance ordinaire. Quand elle revint ses yeux étaient humides. On lavait traitée avec une telle dureté, jusqu'à lui faire des questions outrageantes pour son honneur, qu'elle n'avait pu retenir ses larmes tout en exprimant son indignation. Un pédant sanguinaire outrageait froidement cette femme célèbre par

Ne sera pas un choc pour une autre douleur, Et n'accablera point son compagnon , son frère. Un fantôme de plâtre, avec férocité, Semblait près de la hache observer ses victimes ! Elle, prête à fléchir, lui dit : ^^0 Liberté, Quen ton nom l'on commet de crimes ! "

son esprit, et qui, à la barre de la Convention nationale, avait forcé, par les grâces de son éloquence , ses ennemis à se taire et à l'admirer. Elle resta huit jours à la Conciergerie, et sa douceur l'avait déjà rendue chère à tout ce qu'il y avait de prisonniers , qui la pleurèrent sincèrement.

Le jour où elle fut condamnée, elle s'était habillée en blanc et avec soin. Ses longs cheveux noirs flottaient sur ses épaules, elle eût attendri les cœurs les plus féroces ; mais ces monstres en avaient-ils un ' D'ailleurs elle n'y prétendait pas ; elle avait choisi cet habit comme symbole de la pureté de son ame. Après sa condamnation, elle repassa dans le guichet avec une vitesse qui tenait de la joie. Elle indiqua par un geste expressif qu'elle était condamnée à mort. Associée à un homme quelemême sortattendait,maisdontlecourage n'égalait pas le sien, elle parvint à lui en donner avec une gaîté si douce et si vraie, qu'elle fit naître le rire sur ses lèvres à plusieurs reprises.

Arrivée sur la place du supplice, elle s'inclina devant la statue (le la Liberté, et prononça ces paroles mémorables :« O Liberté! que (le crimes on commet en ton nom! »

Je n'ai rien à dire sur un morceau si intéressant et si pathétique , si ce n'est qu'il y a un mot visiblement exagéré, et qu'il est impossible ([u'en allant à l'échafaud madame Roland ait eu une gaîté douce et vraie , et sur-tout qu'elle ait fait naître à plusieurs reprises le rire sur les lèvres de son compagnon épouvanté. C'est bien assez qu'elle ait souri ; et j'ai rectifié ce mot d'après le témoignage d'un témoin oculaire qui ne parle jamais sans respect de madame Roland et de son héroïque courage.

D'ÉPRÉMÉNIL ET BARMVE.

BARNAVE

Vous, d'Epréménil !

d'épréménil.

Vous , Barnave !

Nous nous rencontrons au cachot !

BARNAVE

Ah! si j'ai bien jugé mon destin, que je brave, Nous nous rencontrerons ce soir à l'échafaud.

DEPRÉMÉNIL.

Quoi! vous, dont la jeune éloquence Guida nos Solons hasardeux... !

BARNAVE

Et VOUS, roi des discours, qu'idolâtra la France! Je vous ai remplacé; détrônés tous les deux!

' On sait quelle noble conduite signala les derniers jours de Barnave , illustré d'ailleurs par une rare éloquence. Quant à d'Epréménil, qui se trompa avectantde monde,i] n'attendit pas silong-temps pourse désabuser; dèsles premiers jours de l'Assemblée Constituante, il vit quelles conséquences on voulait tirer des améliorations qu il avait demandées , sacrifia sans hésiter une popularité immense, et ne cessa de protester pour la monarchie et pour les principes d'ordre qu'il n'avait jamais voulu détruire.

d'épréménil.

Avec quel regret en arrière Nous reportons notre regard !

BARNAVE

Que de fautes , ô ciel !

d'épréménil.

Ah ! j'ai fait la première !

BARNAVE

Et j'ai bien achevé ; je l'ai senti trop tard !

Quelle pure et noble victime

A perdu le trône et le jour!...

Nos efforts imprudens ont entrouvert l'abîme, Et l'abîme pour nous s'entr ouvre à notre tour.

d'épréménil.

De notre pays en délire

Quel sort prospère a disparu !

Nous, opprimés, ô ciel!... Insensés de le dire! France plus insensée encor de l'avoir cru !

BARNAVE

Ah! du moins, contre l'anarchie

Nos derniers efforts ont lutté.

Nos efforts pour sauver le roi, la monarchie, Protesteront pour nous dans la postérité.

D'autres erreurs notre mémoire

Peut-être arrêtera le cours.

A nos illusions on ne voudra plus croire.

d'épréménil.

Non : il sera des gens pour y croire toujours.

BARN4VE

De notre opinion rivale Naît un problème assez douteux :

Par le peuple suivis dans la marche fatale , Quel est celui de nous qu'il va honnir ?

d'épréménil.

Tous deux

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