LES VIERGES DE VERDUN
O vierges de Verdun , victimes immortelles ! Est-il assez pour vous et de chants et de pleurs!
' Au milieu des préventions qui existaient contre eux, la liquidation la plus sévère fut obligée de reconnaître 1 état débiteur des fermiers-généraux pour 4 millions , qui même n'ont jamais été payés à leurs familles, attendu qu'on osa mettre une telle dette à l'arriéré. Je le sais mieux que personne, puisque l'un de ces fermiers-généraux assassines , M. de Bagneux, est le grand-père de mes enfans.
Jeunes , innocentes, et belles , Vous causez toutes les douleurs.
Quand de votre cité votre chaste éloquence Voulait près du vainqueur adoucir les liens ,
Vous ne trahissiez point la France ;
Vous serviez vos concitoyens.
Et Ton vous en punit! un jury minotaure Précipita vos jours bornés avant le temps!
Cette fois on put dire encore :
L'année a perdu son printemps.
Et quand le jour parut après votre naufrage ,
On crut, clans cette enceinte où brillaient vos coulem\s ,
Voir un partene qu'un orage
Priva de ses plus belles fleurs.
Vous pouviez vivre encor, c'est la commune envie; Mais vous sûtes braver un espoir suborneur.
Jeunes élèves de la vie,
Vous lui préférâtes l'honneur.
Aussi, dans son accueil, vous comblant de louanges. De votre affreux malheur Dieu vous dédommagea.
Oui : Dieu de vous a fait des anges ;
Ou plutôt vous Tétiez déjà.
O Vierges de Verdun, un noble ministère
Du sort qui vous frappa vous adoucit les coups;
Et vous protégez sur la terre
La pitié qu on n'eut pas pour vous '
MONTJOURDAIIV \
«L'heure avance où je vais mourir.
L'iieure sonne et la mort m appelle.
Je n'ai point de lâche désir ; Je ne fuirai point devant elle.
' Quatorze jeunes filles de Verdun, d'une candeur sans exemple , et qui ayaient l'air de jeunes vierges parées pour une fête publique , furent emmenées ensemble, et disparurent tout-à-coup. La cour des femmes avait l'air, le lendemain de leur mort, d'un parterre dégarni de ses fleurs par un orage. Mémoires d'un détenu, par Riouffe.
^ Montjourdain , chef de bataillon dans la Garde Nationale de Paris, fit, en quelques sorte au pied de l'échafaud, ces vers qui dans le temps produisirent un effet prodigieux en France, et même au fond de la Bretagne où j'étais alors , et où je les copiai en secret et comme une pièce séditieuse qui pouvait être mortelle pour celui sur qui on l'aurait trouvée. Ces vers dont je crois avoir eu et donné ici la meilleure copie, sont en général très heureux, et je ne pense pas que personne, en une situation pareille, en eût fait d'aussi bons. Ce n'est pas moi toujours. Evidemment Montjourdain joignait à un esprit aimable et à un cœur tendre un courage bien rare. Ainsi celle pièce justement célèbre est un morceau très précieux. En l'empruntant ici, j'ai conservé j'usqu'au calembour qui la termine et qui est comme une marque de l'auteur et de cet esprit français si sujet à plaisanter jusqu'au dernier moment.
Je meurs plein de foi, plein d'honneur; Mais je laisse ma douce amie Dans le veuvage et la douleur; Ah ! je dois regretter la vie !
Demain mes yeux inanimés Ne s'ouvriront plus sur tes charmes.
Tes beaux yeux , à l'amour fermés , Demain seront noyés de larmes.
La mort glacera cette main Qui m'unit à ma douce amie. Je ne vivrai plus sur son sein :
Ah ! je dois regretter la vie !
Si dix ans j'ai fait ton bonheur, Garde de briser mon ouvrage.
Donne un moment à la douleur; Donne à la raison ton bel âge.
Qu'un heureux époux , à son tour, Vienne rendre à ma douce amie Des jours de paix , des nuits d'amour ; Je ne regrette plus la vie.
Je revolérai près de toi Des lieux où la vertu sommeille.
Je ferai marcher devant moi Un songe heureux qui te réveille.
Si je ne suis plus ton époux, Que je sois encor ton Génie.
Ah ! si mon souvenir t'est doux , Je ne regrette plus la vie.
Si le coup qui m'attend demain N'enlève pas ma tendre mère , Si l'âge, l'ennui, le chagrin, N'accablent pas mon triste père , Ne les fuis pas dans ta douleur.
Reste à leur sort toujours unie.
Qu'ils me retrouvent dans ton cœur, Us aimeront encor la vie.
' posr-scRiPTTJM, après sa condamnation. Le manuscrit de l'auteui portait : Sur l'air : C'est aujourd'hui mon jour de barbe.
Je vais vous quitter pour jamais , Adieu ! plaisirs , joyeuse vie , Propos amusans et vins frais Qu'avec quelque peine j'oublie.
Mais j ai mon passe-port; demain Je prends la voiture publique , Et vais porter un front serein Sous la faux de la République.
Mes tristes et cbers compagnons, Ne pleurez pas mon infortune.
C'est dans le siècle où nous vivons Une misère si commune !
Dans vos gaîtés , dans vos ébats , Buvant , riant , faisant tempête , Vous-mêmes, ne m'avez vous pas Fait quelquefois perdre la tête!
Quand, au travers de tout Paris, Troublant votre âme consternée , Je vais rouler , parmi les cris D'une multitude effrénée Qui croit que de la Liberté Ma mort assure la conquête, Qu'est-ce autre chose en vérité Qu'un peuple entier qui perd la tête ! »