LA COIVSPIRATION DES PRISONS
29 prairial an 11 (printemps de i 794)-
Non, jamais la suite des âges N'offrira, comme en mon pays, Tous les innocens, tous les sages Détenus par tous les bandits.
Dans une contrée alarmée Quelquefois on lève en armée Cent mille soldats rassemblés; Pour la mort et pour la souffrance, On lève dans la pâle France, Cent mille captifs désolés.
Et c'est l'instant, 1 heure abhorrée, Où, dépassant tous les excès , Tja tribune déshonorée
Proclame le bonheur français !
Une gracieuse parole,
Même aux ingrats que l'on immole ,
Peint lâge d'or en action.
L'instrument de tant de supplices
A ses prêtres, ses sacrifices,
Et même son Anacréon.
C'est peu que de sa vie on paie :
De sa fortune il faut payer.
La férocité bat monnaie...
Sur quel horrible balancier !
Ainsi dans le moment suprême La victime, à tout ce quelle aime Lègue la misère et les pleurs; Et chaque père de famille.
Dans ses fils, dans sa jeune fille A multiplié les douleurs.
Par un généreux stratagème.
Captif mandé par les bandits , Un père, en s'immolant lui-même, A gardé ses biens à ses fils.
Mais ce fut l'action d'un traître , La loi ne laisse plus renaître Le scandale qu'il a donné.
Depuis long-temps elle en console , Et tout accusé qui s'immole , De ce jour, est un condamné.
Pour peindre ces prisons funèbres Antichambres des échafauds.
Rembrandt, dans toutes ses ténèbres, Épuiserait tous ses pinceaux. L'histoire dira ces abîmes, Tant de désespoirs, tant de crimes, Ces vivans qui mourront demain , Et ces geôliers , hommes d'outrage , Et leurs chiens géans , héritage De quelque boucher plus humain.
Chacun se révèle et se nomme.
Il semble, en ces jours abhorrés, Que les tigres à face d'hommes Des hommes se sont séparés.
Cependant la pitié perdue Apparaissait inattendue Pour adoucir quelques revers , La pitié, vierge bienfaisante.
Qui restera compatissante Sur les débris de l'univers.
Une jeune fille et sa mère
Ne pouvaient qu'une fois par jour
Voir qu'un instant le tendre père
Captif dans le même séjour.
A chaque côté de l'entrée,
Chacune se tenait serrée,
Et debout contre les barreaux;
Et ces deux victimes timides
Paraissaient deux Cariatides
Qui veillent devant les tombeaux.
Ainsi cette mère et sa fille, Remplissant un devoir pieux , Chaque jour , à travers la grille , Consolaient un moment leurs yeux. Un jour que la pitié l'emporte, Le geôlier entrouvre la porte , La laisse entrouverte, et, tout bas, « Jeune fille , dit ce Cerbère , Allons , embrassez votre père , Et je ne vous regarde pas. »
Eh bien ! par des voix tyranniques,
Par des complots accusateurs,
Ces détenus si pacifiques
Sont déclarés conspirateurs.
C'est dans les fers que l'on conspire !
Des femmes même on ose dire
Qu'au meurtre elles vont s'unissant.
Le mensonge absurde circule ;
Un édifice ridicule
Est pétri de boue et de sang.
De quinze prisons l'on rassemble
Chargés d'attentats imprévus ,
Des gens qui conspiraient ensemble
Et qui ne s'étaient jamais vus.
Le xieux Sombreuil , Sainte-Amarantlie ,
Lui vénérable, elle charmante ;
Freteau, Buffon, ' Boufflers, ' Mouchy^
' Le fils de Buffon.
' La duchesse de Boufflers.
^ Le maréchal et la maréchale de Mouchy.
Assassins de tant de victimes , Les Robespierre, de leurs crimes Accusent les Montmorency.
A travers une foule ingrate, Tous, bien surpris de leurs desseins, Ont la chemise d'écarlate , Dernier habit des assassins.
Monaco' ressent cette injure.
On dit que sa douce figure Troublait le peuple consterné, Et que sa voix touchante et pure Disait : « Messieurs , j e vous le jure , Je n'ai jamais assassiné. "