CONDORCET
28 mars 1794'
« Allons , toute espérance est désormais ravie : Cette ignoble prison a décidé mon sort. Nos tyrans vont enfin voir leur baine assouvie. Je suis bors de la loi; je suis hors de la vie. Cette nuit le cacbot me garde pour la mort.
Mais je n'attendrai point les horreurs du supplice. Le matin me verra pour jamais endormi.
Dans ma ruine encore un appui m'est propice : Le poison me gardait sa faveur bienfaitrice ; Le poison , du malheur est le dernier ami.
' Mis hors la loi, et échappé Je Paris sous le déguisement d'un ouvrier, Condorcet , après avoir erré trois jours et trois nuits dans des carrières abandonnées, fut forcé par le besoin d'entrer dans une misérable auberge de Clamart. A son désordre, à sa faim, et surtout à uu portefeuille beaucoup trop élégant pour un ouvrier, il fui reconnu pour un proscrit , arrêté, eonduit au l>ourg-Ia-Reine , et jeté pour la nuit dans une prison , où on le trouva mort le lendemain. Son dernier ouvrage, fait pendant sa proscription, témoigne encore de ses intentions de félicité publi(|ue, ot de ses impertubables espérances pour l'amélioration physique et morale de l'espèce humaine.
Ah ! que d'infortunés qu'on voudrait voir renaître Précèdent au tombeau Condorcet qui périt ! Pour voir la France libre autant qu'elle doit l'être , J'avais accordé tant , et beaucoup trop peut-être 1 J'ai refusé le reste , et je meurs en proscrit.
Justifié du moins par le sort qui m'opprime , Je me suis séparé de nos tyrans maudits. Ils mont dit : Choisis délre oppresseur, ou victime : f embrassai le malheur, et leur laissai le crime \ J'ai fait le meilleur choix, et je m'en applaudis.
Mais voilà donc le sort qui reste sur la terre
A qui ne voudrait pas ensanglanter la loi 1
Si la philosophie a commencé la guerre ,
Elle en est bien punie. O mon maître , ô Voltaire ,
Si tu vivais encor tu mourrais comme moi !
Peut-être cependant les maîtres , les élèves , Ont-ils imprudemment ouvert trop de chemins ; Peut-être en notre marche il fallait plus de trêves ; N'avons-nous point, hélas ! caressé quelques rêves? Et n'avons-nous pas trop espéré des humains ?
Non. Même sous la mort où je vais disparaître, Je ne renierai point ce que j'ai dû vanter. Je péris, il est vrai : tant d'autres vont renaître ! L'homme doit vivre heureux, vivre toujours peut-être. Le temps et le progrès ne peuvent s'arrêter.
' Vers de Condorcet.
Cependant quels regrets en ces momens austères ! Adieu , chère compagne ! ô mes amis , adieu ! Caton même versa des larmes solitaires.
Oui, je vais de la mort pénétrer les mystères... Le monde est une énigme , et le mot en est : Dieu.
Hâtons-nous cependant, et craignons qu'on ne vienne. Usons de mon trésor; que les pas soient franchis. Dieu, conserve à jamais la Franqe citoyenne ! Vive la liberté ! mais ce n'est pas la mienne. Ils me croyaient esclave : eh bien, je m'affranchis !