‹ Les romances du CidChapitre 114 sur 132 · CHAMPFORT · texte numérisé non relu

CHAMPFORT

i3 avril 1794.

« Qui l'aurait dit! moi, Ghampfort, De la liberté l'apôtre , Moi!... vraiment c'est un peu fort :

Enfermé tout comme un autre !

Moi qui , des plus grands seigneurs Persiffleur inexorable , Les sifflais dans leurs honneurs , Quelquefois même à leur table !

Peut-être avec trop d'éclat Envers eux je fus caustique.

Oui , je fus peut-être ingrat , Mais moins que la République.

Sous son niveau désastreux Voilà comme elle nous traite :

Tout le monde est malheureux ; C'est Y égalité parfaite.

Du moins la sincérité

Par-tout marque bien son règne.

Par-tout la fraternité

Ou la mort^ c'est son enseigne.

Fraternité de Cain , Te voilà bien revenue.

Chacun dit à son voisin :

Sois mon frère, ou je le tue.

Sœur de la fraternité

Qui dans le malheur nous plonge ,

Notre infâme liberté

N'est qu un infâme mensonge.

Laissez-moi , fausses vertus , Patriotisme suprême , Qu'on célèbre tant et plus, Que je célébrais moi-même!

Nos républicains français , Grands noms de Rome et d'Athènes, Menacent d'un grand procès Vos vertus républicaines.

Pardonnez , mortels fameux ; Un doute en moi vient de naître :

Auriez-vous été comme eux Qui comme vous veulent être ?

Des Gracchus , des Glaudius , Descendans imprescriptibles , Maratus, DantonIus, N'étaient pas incorruptibles.

Et, proscrivant le pardon.

Erreur aux rois familière ,

Robespierre vaut Dracon , Dracon valait Robespierre.

Quelle révélation !

Nos républicains tragiques

Disent la confession

De beaucoup de républiques.

Toujours, de maintes façons, L'homme s'est moqué de l'homme.

Parmi vous que de fripons.

Grands patriotes de Rome !

Gomme si je la voyais , J'entends votre raillerie Sur tel Décius niais Qui mourait pour la patrie.

Pour le pouvoir et pour l'or Votre noble indifférence, Gâchait l'amour d'un trésor Et la soif de la puissance.

Alors qu'on n'a rien de mieux, On n'a pas un grand mérite A trouver délicieux Quelque légume hypocrite.

Sous vos rustiques chevets Vous vous prépariez des gardes ; Et vous vantiez les navets En attendant les poulardes.

Mais toujours dans ces esprits La férocité bouillonne.

On n'aime que son pays Afin de n'aimer personne.

Chacun souffre un sort cruel :

N'importe , l'Etat prospère.

Le patriote réel N'est époux , ami, ni père.

Qu'il soit riche , heureux , puissant Bien loin toute voix plaintive !

Qu'importe un fleuve de sang, Si par ce fleuve on arrive !

Révolution, voilà

Dans quel but vous fûtes faite :

Allons, ôte-toi de là.

Car il faut que je m'y mette.

Piège grossier ! on s'y prit.

Devait-il tourner les têtes !

Et les Français , gens d'esprit , Devaient-ils être si bêtes !

Ah ! dans cette déraison J'eus une part singulière ; C'est la nuit de ma prison Qui me montre la lumière.

Fers affreux ! sort détesté !

Malgré les phrases du Tibre ,

Ah ! la seule liberté

Est d'être et de marcher libre.

Qui m'appelle ? est-ce la mort ?

J'y consens : adieu les peines!

... Ciel ! que vois-je ! de Ghampfort Un ordre heureux rompt les chaînes.

De quels sentimens nouveaux Je sens mon ame ravie !

Allons loin de ces cachots Respirer l'air et la vie.

... Devant vous je l'ai juré, Messieurs, vous pouvez l'entendre.

Sorti des fers , je mourrai Plutôt que de les reprendre.»

Il a dit, haussant la voix.

Loin des fers il court, il vole.

On le vint une autre fois Arrêter ; il tint parole.

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