L'IMPRÉCATION
Sous ces voûtes ténébreuses D'où sortent pour le tombeau, Les victimes malheureuses Sous la garde du bourreau, Quand la charrette sinistre , Grâce à son grossier ministre Était encore en retard, Et que sur leurs frères sombres Ces mourans , vivantes ombres , Jetaient un dernier regard ;
Dans cette étrange assemblée De condamnés frémissans , Dans cette absurde mêlée De coupables innoceus , Un jeune homme qu'on attache , Veut tout haut, avant la hache, Protester contre ses maux ; Et, foudroyant l'anarchie,
Sa voix, au moins affranchie, A lancé ces derniers mots :
« Lorsque l'heure solennelle Pour moi s'apprête à sonner, Lorsque la nuit éternelle Va bientôt m'environner, Il n'est plus rien sur la terre Que je puisse et veuille taire ; Taisez-vous, sbires tyrans.
Respectez, troupe fatale, La vérité qui s'exhale De la bouche des mourans.
K Maudite , à jamais maudite
Cette infâme liberté ,
Dont ma tête, aussi proscrite,
Vanta la sincérité !
Maudite sa frénésie ,
Et sa lâche hypocrisie
Pour l'or et pour le pouvoir !
Et maudits ceux qui l'admirent.
Et les sots qui la désirent
Et méritent de l'avoir !
« C'est l'enfer qui dans sa rage A vouîi sur l'univers , La liberté dans l'orage, La liberté dans les fers.
C'est lui qui chez nous étale Sa liberté sépulcrale
Dont gémit l'humanité ; Et, dans son affreux sourire, L'enfer jouit du délire De notre crédulité.
« Le malheur est ton domaine ,
La mort, ta félicité,
Liberté républicaine
Qui proscris la liberté!
Divinité du carnage,
Il faudrait te rendre hommage,
Au milieu d un lac de sang ,
Et consacrer à tes fêtes ,
Un obélisque de têtes ,
Où la mienne aura son rang.
« Ah! que du moins notre exemple, Après nous , puisse arrêter !
Que l'Europe nous contemple.
Pour ne pas nous imiter!... »
On l'interrompt, on l'emmène.
Le peuple, en sa folle haine.
Le poursuit d'un vil transport ; Et, dans ce lâche tumulte, Tel dont la clameur l'insulte , Demain subira son sort.