‹ Les romances du CidChapitre 32 sur 132 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Loin , sur une terre étrangère , Pèlerine, j'irai pleurer mon sort premier. Sans asile , sans bien , par respect pour mon père

Il me faudra le renier.

A l'infortune condamnée , Je sors d'un sang bien cher à mon orgueil jaloux ; Mais je crains d'oublier le sang dont je suis née ,

Puisqu'il est oublié par vous. "

La belle infante, trop sincère , Contre un injuste oubli voulant se protéger, Troublait par ce discours le dernier jour d'un père

Dont elle ignorait le danger.

Sur le lit de la mort Ferdinand écoutait. Du discours de sa fille il se sentit confondre : Surpris et mécontent, ce roi , qui finissait, Chercha long-temps sa voix, et put enfin répondre.

«Ma fille, à qui j'ai cru de meilleurs sentimens, Quand ton père accablé touche à la fin commune , Je renaîtrais de joie aux pleurs que tu répands. S'ils étaient pour ma vie , et non pour ta fortune.

Sourde au double respect des rois et des mourans, Tu te laisses aller à ton di'^pit funeste.

La fortune a causé tes regrets déchirans. Regarde donc la mienne, et vois ce qui m'en reste.

Vos frères sont l'objet de vos chagrins jaloux : Quelle erreur vous séduit! quel regret vous dévore ! Dans votre sexe obscur, rien, c'gst assez pour vous; Tandis qu'avec beaucoup ils sont pauvres encore.

Ne trouvant point d'égal , celles de votre rang De n'en descendre pas font leur unique étude; Et, riches de vertus, par respect pour leur sang. Vont d'un cloître habiter la noble solitude.

Vos frères vous devaient ici-bas soutenir. Sans que d'un tel devoir mes vœux les avertissent. Toutefois sur mes legs je veux bien revenir. Pour que tous mes enfans à ma mort me bénissent,]

Je vous donne à jamais une noble cité, Zamora, bien peuplée et mieux gardée encore. Peut-être alors , calmant votre cœur irrité. Vous vous honorerez, voyant qu'on vous honore.

Elvire, votre sœur, qui ne demande rien, Régnera sur Toro , ville opulente et fière. Malheur à qui voudrait vous ravir votre bien ! Qui dépouille ses sœurs est maudit par son père. »

" Maudit! qu'il soit maudit ! » Et mille cris confus Du monarque expirant confirmaient la sentence.

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