LIVRE II
Alphonse et don Garcie applaudissaient le plus : Don Sanche fut le seul qui garda le silence.
Qu'a donc le peuple gémissant De l'Espagne au loin inquiète ?
Encor des combats et du sang , Disait le cri retentissant Du clairon et de la trompette.
Sanche à peine s'est acquitté Des premiers devoirs funéraires , Qu'à cheval il est remonté Pour aller attaquer ses frères.
Le Gid, qu'afflige son ardeur, A ses côtés marche et s'expose.
Le guerrier fidèle à l'honneur Blâme quelquefois son seigneur, Et jamais n'en trahit la cause.
Gependant on voit accourir L'épouse à Rodrigue asservie :
"Tu veux, dit-elle, me ravir Ou la patience , ou la vie.
Quoi ! rien ne peut vous émouvoir Même ma tendresse éternelle!
Je suis loin de m'en prévaloir :
C'est un plaisir plus qu'un devoir Au cœur aimant , d'être fidèle ; Mais, Rodrigue, de vous chérir Faut-il donc que je sois punie !
Rodrigue, tu veux me ravir Oii la patience, ou la vie.
Vous vous fiez , en me quittant , A ma tendresse douce et vive.
Et ne pensez pas un moment Que l'arbre le plus florissant Périt si l'on ne le cultive.
Non , Rodrigue , il ne peut finir.
Le pur sentiment qui me lie ; Mais pourquoi vouloir me ravir Ou la patience, ou la vie !
Qu'elle est mieux, au vallon voisin,
La pastourelle du village
Qui ne connaît pas mon chagrin,
Dont l'époux, parti le matin,
A le soir fini son voyage !
Si son éclat n'est point vanté ,
Son sort obscur peut faire envie :
Hélas ! à l'immortalité
Faut-il sacrifier la vie 1
Hommes , sexe faux et trompeur.
Vos regards , votre doux langage , Ne sont rien qu'un piège imposteur.