LIVRE QUATRIEME
D'Ali-Maymon, Nestor des musulmans, Alphonse a fui la terre hospitalière.
Que puisse-t-il ne jamais aux enfans Ravir Tolède, où l'accueillit le père!
« Garcie et Sanche ont repos à jamais ; Leurs droits brillans vous tombent en partage, Et vous pouvez , lui dirent les Cortès , De Ferdinand réunir l'héritage.
Mais à nos vœux vous aurez quelque égard. Nous desirons , sans vouloir vous déplaire , Que vous juriez n'avoir eu nulle part Au coup affreux qui ravit votre frère.
— Un tel désir , dit Alphonse hautain , Peut appeler la censure et l'éloge.
Demain je fais le serment; mais, demain, Apprenez-moi qui de vous m'interroge?
— Moi , dit le Cid. — Vous! quel orgueil jaloux ! Demain , pour roi forcé de me connaître, Vous me rendrez hommage ; y pensez-vous?
— J'y penserai quand vous serez mon maître. »
A genoux , découvrant sa tête ,
Sur l'Evangile ayant la main,
Et le cœur contre une arbalète
Qui semblait lui percer le sein ,
Devant l'autel qu'un peuple immense
De ses yeux semblait assiéger, I/impétueux Alphonse attendait en silence Que le sévère Cid le vînt interroger.
« Que des rois et des gentilshommes
Je devienne à jamais l'horreur;
Que le dernier d'entre les hommes
Ait droit de m'arracher le cœur ;
Que mon nom soit vil sur la terre,
Si je prononce un faux serment , Quand, de l'indigne mort qui me ravit mon frère, A la face du ciel je jure être innocent ! »
Tel , et plus redoutable même , Fut le serment que, sans effroi , Don Rodrigue, arbitre suprême.
Crut devoir prescrire à son roi.