VIII PREFACE
création admirable de je ne sais combien d'Alcées et de Pindares inconnus! Elle porte seulement l'empreinte générale du génie espagnol; et aussi, lorsqu'on demande qui a fait les romances sur le Cid , tout ce qu'on peut répondre de raisonnable est que ce sont les Espagnols.
Honneur donc à ce peuple, qui, en se jouant , a créé un poème , ou, si l'on veut, un recueil dont l'ensemble est àla-fois si naïf , si touchant et si noble ! On sait , au reste , quel fut toujours le goût des peuples d'Espagne pour les romances détachées. Ils en ont d'innombrables sur leurs guerres avec les Maures, sur leur Bernard de Carpio^ qui, disent-ils , étouffa Roland , lequel l'a étouffé à son tour en poésie ; sur les plus beaux noms et les plus beaux faits de leur histoire, sans compter une foule d'aventures particulières. C'est là qu'au milieu de quelques exagérations et de beaucoup de choses inutiles ou même déplacées , ils offrent souvent un charme, une couleur locale, un naturel naïf dont leurs poésies plus soignées présentent bien moins d'exemples. Ils ont en ce genre beaucoup de morceaux très distingués, que toutes les nations admireront avec eux , quand ils voudront mettre quelque choix dans ces richesses un peu confuses.
Dans l'intervalle qui s'est passé entre le temps où j'ai connu les romances du Cid et celui où je les ai imitées, j'ai réussi à me procurer les romances originales , et je me suis convaincu que le traducteur français n'en avait point altéré la pensée. Mais il faut remarquer que ces romances, qui ont traversé tant de siècles, offrent beaucoup de leçons différentes, et qu'aucune autre autorité que le goût ne peut indiquer la leçon qu'on doit préférer. J'ai tâché par-tout de choisir la meilleure. Toutes les fois que le récit le pe»met-
son Histoire des poésies Homériques (i83i), me faire l'honneur d'attribuer cette pensée à Lopez de Véga. C'est sans doute parcequ'il l'a trouvée citée ailleurs sans nom d'auteur. Je suis charmé si elle est digne de Lopez de Véga ; mais elle est de moi.
tait, je n'ai point hésité à préférer celle qui peignait le mieux la simplicité et même la singularité des mœurs et des caractères antiques. Je demande la permission d'en donner un exemple en transcrivant ici la première des romances du Cid, telle que l'a traduite lauteur français, et telle que l'a publiée Herder, poète et philosophe allemand très célèbre, qui, depuis quelques années, a fait imprimer en Allemagne les romances espagnoles du Cid , avec la traduction littérale en vers allemands. Voici d'abord cette première romance, telle qu'elle existe dans la Bibliothèque des Romans. Le style n'en est pas parfait, à beaucoup près; mais c'est sur-tout du fond des idées qu'il s'agit ici.
•• Cuydando Diego Laynez « Por las menguas de su casa , " Fidalga rica y antigua « Ântes de Ynigo y Abarca. " etc. etc. etc.
" Jamais homme ne fut plus triste que don Diègue. Jour et nuit il ne faisait que penser à la honte de sa maison. La maison de Laynez était riche, noLle, antique, passant celle des Inigo et des Abarca. Il voit que sa force ne suffit plus à ses ressentimens généreux ; que sa vieillesse l'entraîne au tombeau sans vengeance , et que l'ennemi Germas se pavane sous le ciel , sans que personne ose lui barrer le chemin. HTne peut dormir, ni manger, ni lever les yeux de la terre, ni passer le seuil de sa maison , ni porter la parole à ses amis. II refuse l'approche de ses amis qui le consoleraient, et il craint que l'haleine d'un homme déshonoré ne les déshonore.
« Enfin don Diègue secoua la charge de tant d'idées cruelles, et fit venir ses fils. Il ne leur fit pas entendre un mot; il leur prit seulement les mains à tous , et les leur serra de forts liens qu'ils souffrirent, quoique avec des larmes ils lui demandassent miséricorde.
• Cëspérance qu'il avait conçue s'écoulait de sa pensée, lorsque, venant po6r lier Rodrigue, le plus jeune de tous, il trouva ce qu'il n'avait pas espéré. I.e jeune Rodrigue , avec des yeux embra.sés de colère, pareils à ceux d'un tigre, recule avec souplesse, et dit au vieillard avec fierté : — Vous oubliez que vous m'avez fait gentil-
homme! je me souviens que c'est vous qui m'avej fait; sans cela, cette main que vous voyez tendue me seirvirait de poignard pour aller chercLer au fond de vos entrailles la réparation de cette injure. —
« Des larmes de joie coulèrent alors des yeux du vieillard . — Bien, mon fils, dit-il! c'est toi qui es mon fils: ta colère me redonne la paix, et ton indignation charme toutes mes douleurs. Cette main, mon enfant, il te la faut montrer, non plus à moi, mais à l'infâme qui nous a dépouillés de notre honneur. — Où est-il ? — Ce fut toute la réponse de Rodrigue ; et il ne donna pas le temps à son père de lui raconter son aventure. »
Bibliothèque des Romans^ 1783.
Voici maintenant la même romance traduite par M. Sismondi d'après le texte de Herder :
« Don Diègue s'assied plein de douleur ; jamais homme ne souffrit davantage ; nuit et jour il songe, dans le deuil, au déshonneur de sa maison, le déshonneur de l'antique, brave et noble maison de Laynez, dont la gloire n'était point égalée par les Inigo et les Abarca. Affaibli par la maladie et par l'âge, il sent qu'il approche du tombeau, tandis que son ennemi don Gormas triomphe sans rencontrer d'adversaire. Aucun sommeil ne ferme sa paupière, aucune nourriture ne touche à son palais ; il ne passe plus le seuil de sa porte; il n'adresse plus la parole à ses amis; il n'écoute plus leurs discours lorsqu'ils viennent à lui pour le consoler; il craint que le souffle de l'homme sans honneur ne ternisse ceux qui l'aiment. Enfin il veut secouer le fardeau de cette douleur cruelle et silencieuse : il fait venir à lui ses fils, mais il ne peut leur parler; ceux-ci joignent leurs mains en silence; des larmes remplissent leurs yeux, et ils implorent la miséricorde divine. Déjà presque il ne reste plus pour don Diègue d'espérance, lorsque don Rodrigue, le plus jeune de ses fils, lui rend le courage et la joie. Avec les yeux brillans d'un tigre, il s'avance vers son père : Père, dit-il, vous oubliez et qui vous êtes et qui je suis. N'ai-je pas reçu devos mains des armes pour ma défense? l'épée ne peut-elle pas repousser l'affront qui m'a été offert ? Alors des larmes de joie coulent par torrents sur les joues du vieux père. C'est toi , dit-il en l'embrassant, c'est toi , Rodrigue, qui es mon fils ;
ta colère me rend le repos, ton impatience guérit mes douleurs : ce n'est pas contre moi, ton père, c'est contre l'ennemi de notre maison que doit se lever ton bras. Où est-il? s'écrie Rodrigue; où est celui qui déshonore notre maison? Et à peine il laisse à son père le temps de le raconter. »
Ce Vieux guerrier espagnol qui , pour éprouver le courage de ses enfans , leur lie les mains , et ne trouve que Rodrigue qui se refuse à cet affront; ce vieux guerrier, disje, est plus singulier sans doute , mais aussi bien plus intéressant et plus pittoresque que lorsqu'on le peint simplement faisant venir ses fils, qui, en voyant sa douleur, joignent leui'S mains en pleurant, tandis que Rodrigue seul pense à le venger. Il me semble évident que, pour cette romance, Herder n'a pas bien cherché, ou qu'il a mal choisi.
Je demande encore la permission de citer la troisième romance, dont Corneille a fait une de ses plus belles scènes. C'est la seule romance qui rappelle d'aussi près sa tragédie, et on ne sera peut-être pas fâché de la retrouver ici dans son antique simplicité. La voici , toujours tirée de la Bibliothèque des Romans : on y verra d'ailleurs que cette fois je n'ai fait que traduire , et combien j'ai été fidèle toutes les fois que j'ai pu l'être.
« Rodrigue rencontra l'ennemi superbe sur la place du palais ; et, si secrètement que personne ne l'entendit, il lui parla en ces termes : « Saviez-vous, noble Gormas, que j'étais le fils de don Diègue, lorsque vous avez porté votre main sur sa face vénérable ? Saviez-vous que don Diègue descendait de Laynez Calvo, et que rien n'était aussi pur que le blason qu'il portait? saviez-vous que, pour faire à don Diègue ce que vous avez fait, moi vivant et son fils, il n'y avait que le puissant Dieu du ciel , et que jamais homme sur la terre ne pouvait le faire impunément? — Le comte superbe lui répondit : — Sais-tu toi-même, jeune homme, la moitié de ce que c'est que vivre? — Rodrigue lui répliqua : —Je le sais, sans doute. Une moitié consiste à porter honneur aux hommes {»énéreux ; l'autre moitié, à punit
les insolcns : et, si je m'en souviens bien, c'est dans la dernière goutte de leur sang; qu'on se lave de la tache qu'ils ont imprimée. — En achevant ces mots, il regarda le comte sans rien ajouter. Mais le superbe lui dit encore : — Que viens-tu faire? — Chercher ta tête ; je l'ai promise, dit leCid. — Non , mon enfant; vous êtes venu vous faire fouetter comme un page téméraire. — Saints et Saintes du ciel, que devint le Cid après ces paroles! «
Voici comme la fin de la même romance se trouve dans Herder :
M Comme il disait cela, il fixa ses yeux sur le comte orgueilleux, qui lui repondit ainsi : Que veux-tu donc de moi , téméraire jeune homme? — Je veux ta tête, comte Gormas : j'en ai fait le vœu. — Tu veux batailler, jeune homme : ce sont les batailles de page qui te conviennent. — Puissances du ciel, dites-le, ce que sentit Rodrigue à ces mots ! »
D'après ce passage, d'après le précédent, et d'après plusieurs autres que je pourrais citer, je n'iiésite pas à dire que, pour cette fois, l'auteur français a, bien plus que l'allemand, cherché et respecté cette couleur locale, cette originalité étrangère, que l'Allemagne nous reproche de dédaigner.
Les romances originales elles-mêmes présentent , comme je l'ai dit, beaucoup de leçons différentes. Je vais seulement en indiquer ici un exemple : dans quelques éditions on copies de ces romances, et même dans les plus récentes, quand don Diègue, insulté par Gormas, est à table ne voulant rien prendre, Rodrigue, vainqueur de Gormas, vient lui en présenter la tête sanglante en lui disant un peu singulièrement : (( Voici la mauvaise herbe que j'ai déracinée pour ressusciter votre honneur.»
Veis a(fui la ycrba mala , etc., etc.
Dans d'autres leçons ce tableau hideux est remplacé par une scène plus simple, et, selon inoi, d'un bien plus