PREFACE, XIII
grand effet. On pourra en juger en lisant ici la quatrième romance du premier Livre.
Jusqu'à cette année 1814, du moins à ma connaissance , l'édition la plus complète de ces romances parait être celle qu'en a donnée Herder; mais M. de Sismondi traite , ce me semble , avec trop de faveur cet écrivain d'ailleurs si distingué, en lui faisant un mérite d'avoir le premier rangé ces romances de manière à former une biographie complète du héros. Ce mérite existait tout naturellement dans un livre intitulé : Romancero y historia del Muy Valeroso cavallero don Rodrigo de Bivar, el bravo Cid Campeador. En lenguacje antigo , recopilado por Juan de Escobar.
L'histoire, en romances, du très valeureux chevalier don Rodrigue de Bivar, le fier Cid Campeador, en vieux langage, compilée par Jean de Escobar. Madrid, in-12, très étroit et sans date.
C'est d'après ce recueil que le traducteur anonyme, à qui j'ai tant d'obligations, a donné la suite des romances du Cid. Il y a trouvé l'ordre biographique établi d'avance ; mais il l'a perfectionné et complété en fouillant Il tesoro Escondîdo, et beaucoup d'autres livres de romances espagnoles. Il donne, comme Herder, environ soixante-dix romances. Ainsi l'on voit que ce travail était fait en France bien avant qu'Herder y eût pensé en Allelemagne. Mais l'ouvrage de celui-ci est précieux, tant pour la traduction littérale et vers pour vers de même mesure, faite par un poète si estimé, que pour l'édition même de ces romances espagnoles. Convenons cependant qu'une excellente édition de ces romances ne peut se faire qu'en Espagne, et par un Espagnol versé dans les antiquités de son pays. Ce travail serait d'autant plus à désirer, que les romances du Cid sont encore la meilleure histoire de ce héros , malgré les contes dont elles sont mêlées. Un savant Espagnol y marquerait mieux et plus facilement que personne les limites de la fiction et de la vérité.
Mon but a été tout différent. Jamais aucun Espagnol ne respectera avec plus de superstition que j'en ai montré ici tout ce qui tient aux vieilles mœurs et à l'héroïque simplicité de l'antique Espagne; mais d'ailleurs j'ai visé, autant qu'il m'a été possible, à l'effet poétique. J'ai retranché ou abrégé tout ce qui m'a paru inutile ou insignifiant. Ce n'était que dans un siècle très simple et très éloigné de nous qu'on pouvait produire des idées si naïves et si originales : mais c'était à un siècle moderne qu'il appartenait de faire le départ de tant de beautés d'avec tant de défauts. Ce travail, impossible autrefois, était facile de nos jours, du moins quant au choix des matériaux. Voilà pourquoi je l'ai entrepris , et je suis bien étonné que personne n'y eût songé avant moi. J'ai donc fait à ces romances tous les changemens que j'ai cru leur être avantageux. Dans l'espagnol même elles en ont éprouvé beaucoup, non - seulement pour la langue, qui a dû être plus d'une fois rajeunie, mais même pour le fonds des récits où les détails naïfs sont heureusement restés , mais où beaucoup de détails barbares ont disparu, du moins dans certaines leçons. J'ai donc cru pouvoir modifier bien des choses. Ceux qui connaissent bien ces romances espagnoles diront que je l'ai dû plus d'une fois. J'ai aussi, pour remplir quelques lacunes , été forcé d'ajouter plusieurs romances : je n'ai garde de les indiquer, et je serais bien fâché qu'on les devinât.
On retrouvera ici cette Infante qu'il a fallu ôter du Cid de Corneille; mais ici il n'y a pas cette impatience dramatique française, qui veut tout juger en un moment et voir tout finir en un jour. Dans ces romances, le rôle de l'Infante, plus court dans un espace plus étendu, est plus généreux. Loin d'être importun, il est aussi, ce me semble, plus intéressant, et il finit si noblement, que lorsque l'Infante périt , on est tenté de la pleurer avec le Cid et Chimène.
Il y a quelquefois , d'une romance à une autre, un intervalle un peu heurté; mais il me semble que cette espèce
d'ellipse n'est pas toujours sans grâce, ni sans avantage, puisque par cette forme on peut facilement rejeter dans l'ombre tout ce qu'un récit pourrait offrir d'ingrat ou de fatigant. C'est sur-tout dans un tel ouvrage que ce qu'on dit s'embellit de ce qu'on ne dit pas; l'on verra aussi que, par ce procédé, un sujet immense se trouve contenu dans un espace médiocre , et que cette précision se concilie très bien avec beaucoup de ces détails, sans lesquels il n'y a plus de poésie.
Il m'a semblé que des romances courtes et souvent faciles à détacher pourraient ne pas déplaire aux hommes les plus blasés sur l'art des vers, et que ceux qui aiment le plus cet art tel qu'il est, ne seraient pas fâchés de remonter un moment aux formes par lesquelles il a commencé chez toutes les nations. Ces formes sont incontestablement celles de la romance. Qu'on veuille même bien s'en souvenir : tout le monde sait que ce n'est pas par séries de six à sept cents vers, mais par morceaux détachés, que les Rapsodes et Homère lui-même chantaient aux nations l'Iliade et l'Odyssée ; or ces morceaux détachés, ces rapsodies chantées ont quelque ressemblance de forme avec les grandes romances de ce recueil , par exemple, les romances Zamoranes. Aussi , comme je l'ai indiqué , les romances du Cid sont beaucoup moins modestes que leur titre. Elles sont souvent naïves et touchantes comme les nôtres ; mais elles ne se défendent point les mouvemens les plus hardis et les beautés les plus nobles; et si quelques unes ne sont que des chansons , plusieurs sont de véritables odes ; et ces odes-là du moins contiennent toujours autre chose que des mots. Je conviens que ce n'est pas toujours de la poésie; mais c'est toujours de la pensée. Oui , ce qui m'a frappé dans ces productions d'auteurs différens et inconnus, c'est une force et une plénitude de sens qu'on ne trouve pas toujours dans des auteurs très célèbres ; aussi gagnent-elles souvent à la traduction ce que ceux-ci y perdent quelquefois.
Mais sans doute personne ne pensera à juger ce recueil
d'après les règles d'Aristote. Depuis ce grand homme , et peut-être même avant lui, il s'est toujours trouvé quelques personnes dont la prétention était que tous les ouvrages faits ou à faire jusqu'à la consommation des siècles, fussent taillés sur un seul et immuable patron , arrêté apparemment de toute éternité; mais il me semble que la raison gagne tous les jours quelque chose , au moins sur ce point-là. Pas un bon esprit n'exigera dans ce précieux fragment du moyen âge, le goût pur de l'antiquité classique , ou le goût délicat des bonnes productions modernes. Je dis plus; dans un tel livre, il eût été d'un très mauvais goût d'en avoir tant, et de ne pas laisser quelques traces des idées et des défauts du siècle. Les romances du Cid , d'ailleurs vieilles souvent comme l'Odyssée, ne peuvent avoir la physionomie des Amours de Chéras et Callirhoé, et encore moins celle des Mémoires du chevalier de Grammont.
Sous un autre rapport, je demande grâce pour le Cid lui-même , qui de sa vie ne demanda grâce à personne, et se fâcherait certainement contre moi s'il pouvait m'entendre. Ce héros, qui rendit tant et de si grands services à ses rois , cet homme d'un si beau caractère , était bien d'ailleurs le sujet le plus indiscipliné, le plus altier, quelques uns diront le plus insolent. Mais on va reculer loin dans l'histoire , et se trouver tout d'un coup à huit cents ans de nos jours et de nos mœurs. On va voir le règne féodal dans toute son âpreté , et des temps où les rois et les sujets n'avaient guère que le nom de commun avec les rois et les sujets de celui-ci. Pour pardonner au Cid et à moi, il faut qu'on veuille bien ne pas oublier l'époque que je peins et où il vivait.
En général, tout ce qui paraîtra ici singulier comme moeurs et comme opinions, est tiré textuellement des anciennes romances. Cette remarque, si on se la rappelle, tiendra lieu d'une foule de notes , et répondra à beaucoup de critiques.