LIVRE IV. S
Qui perd une telle amie
Ne sait pas tout ce qu'il perd.
.< Cid, ne vous flattez pas que de moi Fou se raille Pour avoir fait d'un trône un marchepied pour vous. Votre orgueil est plus haut encor que votre taille : Lorsque l'on est si grand , on doit être à genoux.
Des bals et des Gortès la saison s'est passée
Sans qu'à ma cour trois fois vous vous soyez offert.
Les cheveux négligés, la barbe hérissée,
Y montrent, dans le Cid, Termite du désert.
En vous j'ai contemplé long-temps avec surprise Un appareil si simple, et des airs si hautains. Mais on sait feindre au camp aussi bien qu'à l'église. Plus d'une hypocrisie est parmi les humains.
De ces frivoles soins votre ame peu troublée Ne pense, direz-vous, qu'à mes seuls intérêts : Vous avez trop pensé, dans certaine assemblée, A combattre mes vœux , et rompre mes projets.
AuxConseils, aux combats, ilfaut que tout vouscède. Les Sarrasins en vous n'ont plus un ennemi. Tous seront contre moi, hors celui de Tolède, Seul attaqué par vous, car il est mon ami.
Quand mon frère périt du coup le plus funeste, Ou me baisa la main; seul vous ne l'avez fait. Vous fûtes fier alors : pour vous rendre modeste, Je veux vous répéter ce que Ton me disait.
On me disait : « Le Cid , à qui rien ne s'oppose , Du traître Belîido suivait de près les pas. Le Cid a ses motifs : il fait tout ce qu'il ose, Mais non tout ce qu'il peut, et ne l'atteignit pas. »
« Quand, puni parle ciel pour manquer à son père, Sanche finit ses jours par une trahison, Je ne fus de personne accusé sur la terre : Vous seul vous m'avez fait l'injure d'un soupçon.
Un juste châtiment ne pourra vous surprendre. De ce moment, par moi vos comtés sont saisis. Je ne sais si j'ai droit de ne jamais les rendre; Et mon Conseil d'Etat m'en dira son avis.
De plus , pour ces motifs que ma bonté facile , Sans votre excès d'orgueil, eût peut-être oubliés. Pour la seconde fois, fier Cid, je vous exile. Et je ne permets pas que vous me répondiez. »
D'un courroux imprudent impétueux esclave, A des lâches prêtant et l'oreille et l'appui, C'était ainsi qu'un roi, qu'on appelait le Brave, Accablait un héros plus brave encor que lui.