LIVRE IV
Les deux joyaux qu'à la noble Ghimène Avaient donnés les cinq rois Sarrasins, La jeune Elvire , et Sol non moins charmante, A cet aspect, résistant vainement, Laissèrent voir leur douleur innocente Qu'on allât vendre un si bel ornement.
« Ah ! dit le Cid, les enfans, faibles âmes. De ce qui brille aiment toujours l'aspect. Les souverains, les enfans, et les femmes,. Par leur faiblesse ont des droits au respect. Conservons donc cesjoyaux qu'on révère. "■ Les deux enfans palpitaient de bonheur; Et cette fois la barbe de leur père Pour l'embrasser ne leur fît point de pem-.
Mandant alors deux Hébreux à sa table. Le Cid , au prêt forcé de recourir , Leur engagea deux coffres pleins de sable , Que d'une année ils ne devaient ouvrir. Les croyant pleins des plus riches ouvrages , Les deux Hébreux, qu'un héros trompe ainsi, Dans sa parole ont le meilleur des gages, Et toutefois emportent l'autre aussi.
O des mortels formidable ennemie I
O dure loi de la nécessité !
Dans tout le cours de sa brillante vie,
Ce seul détour par lui fut adopté.
Le Cid, bien loin de s'en laisser confondre,
Dit à Chimène en cette occasion :
" Mes deux joyaux te restent pour répondre.
Les Sarrasins d'ailleurs sont caution. »
Sur une plage inhabitée , Sous l'ombrage de deux lauriers , La messe du Cid fut chantée Parles prêtres et les guerriers.
L'accent du signal militaire , En saluant le saint mystère, Remplit d'une sainte terreur Trois cents héros, dont la vaillance Allait des Maures de Valence Braver la force et la fureur.
i< Ah ! dit le héros magnanime, Etendard d'un pauvre banni, Que toujours l'Espagne t'estime Ainsi que le ciel t'a béni ! L'on t'humilie, et l'on me chasse : »
Et, le déployant dans l'espace, « Eh bien ! dit- il, haussant la voix, Bientôt, bannière glorieuse.
Tu flotteras, victorieuse.
Par-dessus les drapeaux des rois.
Guerriers , nul de vous ne murmure ,