LIVRE V
Deux grands seigneurs , comtes de haut lignage, Voyant qu'au Gid le monarque applaudit, De son renom, sur-tout de son crédit, Pensent tirer pour eux grand avantage.
Puissans tous deux en trésors, en vassaux. Pouvant choisir dans toutes les familles, De ce héros ils demandent les filles : Mais pouvaient-ils épouser ce héros ;*
Le roi, qu'on prie afin qu'il intervienne, Mande à Burgos le Gid, qu'il pressentit. Le Gid, d'abord qu'il eut reçu l'écrit, Tint sur cela conseil avec Ghimène.
Ghimène dit: « Pour ces comtes, vos vœux Seront les miens : j'y suis prête à souscrire. " Bien que contre eux elle n'eût rien à dire, Rien dans son cœur ne lui parlait pour eux.
Le Gid partit sur un coursier agile.
Lorsque le roi le vit au rendez- vous, " Gid, lui dit-il , je vous aime, et pour vous Mon amitié ne sera point stérile.
Puisse à vos yeux le fruit en être doux ! Ne nous perdons en des discours frivoles ; Et, pour traiter, il faut peu de paroles A chevaliers tels que moi, tels que vous.
Deux hauts seigneurs que j'estime et que j'^aime.
De vos enfans adorent les appas.
Riches ils sont, et vous ne l'êtes pas,
Vous qui pouviez l'être plus que moi-même.
Un tel lien , s'il plaît à votre cœur ,
S'en va charmer le déclin de votre âge.
Cid, vous avez doublé mon héritage,
Et je voudrais doubler votre bonheur.
— Prince , répond le héros magnanime.
Si j'hésitais, on pourrait me blâmer.
Je connais peu, mais je dois estimer Ces prétendans admis à votre estime.
Oaii, je saurai reconnaître l'honneur Que je reçois du roi des deux Gastilles. Ce n'est pas moi qui marierai mes filles : Je vous les donne à marier, seigneur.»
Le roi , flatté , fait un signe de tête ; Et, paraissant, les deux comtes, soudain. Comme vassaux baisent au Cid la main.
Bientôt après, double hymen, triple fête. Bien que le Cid, après tant de succès, Eût moins d'argent que d'éclat héroïque, Dans ses présens le Cid fut magnifique , Gomme il le fut toujours dans ses hauts faits.