‹ Les romances du CidChapitre 73 sur 132 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

i< Ma sœur, ma chère Elvire , Sais-tu tout mon malheur?

— Sais-tu tout le martyre Qui désole mon cœur?

— Les filles de Chimène Ont un mauvais destin.

— O Sol , connais ma peine Pour porter ton chagrin.

Paul m'aime tant , ma chère , Que mon sort est affreux.

Si je sors la première De mon lit malheureux, Quelqu'un , avec mystère , Est tout près d'arriver ; Si j'en sors la dernière.

D'amour j'y veux rêver.

Si je lui parle, il pense Que je veux le trahir.

Gardé-je le silence, Je m'apprête à mentir.

Il aurait pu me plaire ; Mais il soupçonne enfin Le haiser qu'à ma mère Je donne le matin !

Me sui' veillant sans cesse, Son regard irrité Déteste ma tristesse, Déteste ma gaîté.

Ses jalouses alarmes Croissent de ma douleur , Et l'auteur de mes larmes En demande l'auteur.

— Ton malheur est extrême.

Répond Sol , qui pleurait:

Mais te fais-tu toi-même Un reproche secret?

Sans folle jalousie Qui me vienne alarmer, D'Albert je suis chérie, Et je ne puis l'aimer !

Par lui, ce que j'admire Est bientôt admiré ; Tout d'abord il désire Ce que j'ai désiré.

Ma gratitude extrême Aurait dû le charmer ; Mais il veut que je l'aime.

Et je ne puis l'aimer 1

De ses soins il m'accable , Il s'en fait un devoir.

Ah ! vouloir être aimable ,

Page 1