LIVRE Vï
Le Cid , si dans son sein le glaive a pénétré, Te permet les douleurs , te défend les alarmes. Ghimcne, fais prier sur mon corps expiré; Mais sur-tout fais courir aux armes.
Même , si tu le peux , si le sort des combats , Dans ton malheur, te laisse encor cet avantage. Dérobe aux Sarrasins le bruit de mon trépas, Pour ne pas doubler leur courage.
Et si Babiéça survit à mon malheur.
S'il revient à ta porte, accablé de tristesse; Caressé , recueilli , que ce bon serviteur Soit bien traité dans sa vieillesse.
Adieu , Ghimène , adieu , puisqu'il ne peut finir Ce cercle de combats que le Maure m'apprête. Comme tu garderas toujours mon souvenir, Puisses-tu garder ma conquête !
Chimène , grâce à toi , tant de lustres entiers .l'ai bravé le destin et ses rigueurs jalouses ; Et celui qu'on nomma le meilleur des guerriers. Eut la meilleure des épouses. >'
Il l'embrasse, et déjà s'éloigne tristement. Paré de ses croix d'or couvrant la noire armure Dont ses filles l'ont vu se couviir constamment Depuis le jour de leur injure.
D'une borne placée au mur de son palais , Sur son coursier illustre il s'élève avec peine ; Et ce coursier, qui semble entendre ses regrets, Part aussi triste que Ghimène.
Mais en vain sous son poids la vieillesse l'abat; Le Gid se rajeunit pour voler à la gloire. Ge choc impétueux fut son dernier combat Et non sa moins belle victoire.
Vingt rois qui venaient vaincre et qui viennent mourir, Immolés par le Gid , ont mesuré la terre ; Et Boncar qui voulut en vain les secourir, Doit fuir devant son cimeterre.
Les Maures contre lui vinrent en nation : Tout évite son bras, ou dort sur la poussière. Le Gid et le soleil , à leur dernier rayon , Font encor baisser la paupière.
Sol avec Elvire , Dansait à pas lents.
Un secret martyre Trouble leurs beaux ans.
Leur douleur amère Les fera mourir.