‹ Les romances du CidChapitre 85 sur 132 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

« A mon regard, pour la dernière fois, Flottez encor , mes antiques bannières.

Avec le Gid plus n'irez aux exploits.

Sans vous le Gid va retrouver ses pères. »

Ainsi parla le Gid Gampéador , Vaincu du temps, languissant, immobile.

Et , sur son lit , bien plus débile encor Que sur le sien n'est un enfant débile.

Albaracin, Térouel, Viguéras, Le Gid encor regarde vos montagnes.

Prix glorieux de ses plus beaux combats , Adieu, Valence; adieu, belles campagnes.

<( Je finis loin des bords où je naquis ; Mais, glorieux, mon sort n'est point contraire. Puisque je meurs sur ce que j'ai conquis. Je ne meurs pas sur la terre étrangère. »

T^orsque le Gid va quitter ce séjour Où tant d'honneur embellit sa carrière , Son cœur mourant rappelle tour-à-tour Tout ce qu'il eut de plus cher sur la terre.

u Pauvre Ghimène, à ta foi je remets, Par mes guerriers ma conquête occupée.

Pour la garder, je te lègue à jamais Et mon courage et même mon épée.

Oui,Tisonade, oui, changeant mes desseins, Pour t'illustrer Ghimènete réclame.

Riche d'honneur, mon glaive entre ses mains Ne sera point dans les mains d'une femme.

Donne par an mille maravédis Pour la vieillesse , et mille pour l'enfance , Ghimène ; il faut , à mes exploits finis Faire survivre au moins ma bienfaisance.

A Térouel, pour l'hospitalité Qu'une maison par toi soit établie ; Et puisse-t-on sur ce mont écarté Ne plus souffrir la soif que j'ai sentie !

Avous je laisse, enfans tristes et doux, Tous les joyaux que m'a dounés la guerre ; Et puissiez-vous mieux choisir des époux. Qu'en son erreur n'a choisi votre père !

A toi, Fanez, mon frère renommé.

Tous mes coursiers si brillans dans la plaine ,

Et mon armure, et, si tu m'as aimé,

Le noble soin de défendre Ghimène.

Pour mes guerriers forme des lots nombreux Dignes du chef qu'ils ont fait invincible,

Page 1