DE LA TROISIEME EDITION
Paris, i836.
Des occupations très diverses et de longues fonctions administratives m'ont, pendant beaucoup d'années, fait perdre de vue cet ouvrage , que cependant d'assez nombreux suffrages m'ont autorisé à regarder comme un de mes travaux les plus heureux. A la tête de ces suffrages, je mets, comme je le dois, celui des Espagnols, dont plusieurs ont exprimé à cet égard leur opinion favorable. Je pounais citer un homme de cette nation, placé plusieurs fois au premier rang dans son pays, qui a hautement approuvé , avec des expressions que je ne citerai pas toutes , la souplesse avec laquelle j'ai saisi, traduit, conservé, auymenté le texte original. Je n'ai pas été moins bien traité par un autre Espagnol que je n'avais pas davantage l'honneur de connaître, don Juan-Maria Maury, auteur de ^ Espagne poéticpte, livre très bien fait; et, ce qui est remarquable dans le livre d'un étranger, plein de ti'ès bons vers français. «Nous remercions, dit- il, comme Espagnol et comme « amateur de la poésie française , M. Creuzé de Lesser, pour <( avoir exercé son talent poétique sur la série entière de ces M compositions , consacrées au héros de la Castille ; nous « conviendrons même avoir été étonnés plus d'une fois de " la manière dont il est parvenu à rendre les passages les i( plus chanceux , notamment dans la lettre de Chimène et « dans la réponse du roi Ferdinand. »
{Espagne poétirpie , t. 2, p. 11.)
Il est vrai que dans le même ouvrage don Juan Maury exprime l'opinion que ces romances sont plus faites pour
être traduites en jjrose qu'en vers. Je cite ce passage, parceque rien ne peut donner aux autres nations une idée plus juste des romances originales du Cid.
« Ce sont les romances qui ont fait connaître le mieux Il le héros castillan; elles nous font assister aux scènes les " plus intéressantes de sa vie, à partir de l'épreuve où un i< vieillard offensé reconnaît dans un de ses fils un digne " vengeur. Nous voyons son intérieur, et l'illusion est d'au- 11 tant plus forte, que rien n'y décèle l'art; on peut même « dire qu'il n'y en a point. La facilité du rhythme a permis Il ces compositions à des écrivains étrangers à la poésie. Il Leur style, sauf la concision de quelques tours, ne se Il recommande que par ce naturel continu , ce manque « d'apprêt, du reste inimitable. C'est pourquoi, quand il se Il pourrait, à la rigueur, que des vers soignés en esquissasu sent le caractère , il nous a paru plus en harmonie avec Il la prose. »
Je suis tout-à-fait de l'avis de don Juan Maury , s'il s'agit d'une traduction littérale. Ce qu'il dit de l'extrême simplicité des romances originales , justifie parfaitement son opinion. Il est vrai qu'au milieu de beaucoup de traits remarquables et singulièrement élevés ou spirituels, elles contiennent beaucoup de détails et de longueurs qui i*épugnent absolument à la poésie. Je connais en français deux traductions très fidèles et très estimables de ces romances, qui toutes deux, même celle qui est en vers et fut publiée à Bourges en 1827, en conservent parfaitement le mérite d'histoire et d'antiquité. Mais toutes deux, sur-tout celle qui est en vers , souffrent un peu de leur extrême fidélité au texte; et là, comme dans l'espagnol même, l'intérêt fléchit quelquefois, sur-tout dans la dernière moirié de ce recueil. Pour moi, je n'ai pas un moment eu la pensée de traduire ces romances. En leur pays natif, elles ne peuvent que plaire dans leur intégrité; mais en France, où elles ne sont pas protégées par les mêmes souvenirs nationaux , le public, si difficile pour tout ce qui sort de ses habitudes,
pouvait ne voir dans leur expression littérale qu'un livre d'histoire et d'archives, et non pas de littérature, et encore moins de poésie. La difficulté , très grande peut-être , était de dégager ces ouvrages étonnans pour leur temps , et faits pour plaire dans tous les autres , de ce qui est par trop empreint de la rouille de l'époque; enfin, de ne montrer de ces romances que ce qui est intéressant, dramatique, poétique. Je n'ai donc nullement traduit ces romances, du moins la plupart; j'ai voulu seulement les imiter, mais sans les dénaturer, et même en y laissant bien des choses hasardées pour la délicatesse française ; j'ai tâché de conserver tout ce qu'elles offrent de remarquable. Aussi , dans ce singulier poème, si j'avais osé faire une invocation à une puissance du ciel, j'aurais invoqué celle qui a choisi la meilleure part. On voit, par tous ces détails , que l'observation de don Juan Maury est juste, sans qu'il en résulte que le parti que j'ai pris soit mauvais.
Un autre suffrage qui m'a encore singulièrement flatté , c'est celui du général Foy, qui , le seul jour que je l'ai vu, m'ayant entendu nommer dans une société , vint à moi, et me félicita de mon imitation des romances du Cid, qu'il trouva très fidèle ; fidèle, ajouta-t-il , en ce qu'il y retrouvait tout ce qu'il aimait de ces romances qu'il avait connues et admirées en Espagne. Il voulut bien me dire sur cela de ces choses qui dédommagent de toute la peine qu'un ouvrage a coûté.
Elles dédommagent aussi des critiques; et, à cet égard , il ne tenait qu'à moi d'avoir besoin de consolation. Cet ouvrage sortait tellement des formes convenues, qu'il ne pouvait plaire à tout le monde. Le plus sévère de mes censeurs fut M. Dussaulx; mais heureusement il fut plus sévère encore pour les romances espagnoles du Cid ; et , aveugle à tout ce qu'elles présentent d'admirable, il prononça que c'était une œuvre plate, rusticfue , sans art et sans portée. C'était dans le même temps qu'il traitait Shakespeare de barbare, Goethe de fou, M°" de Staël d'écrivain sans goût.