‹ Les romances du CidChapitre 91 sur 132 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

toute en pleurs, et après avoir écrit à son époux mille plaintes attendrissantes, elle prit de nouveau la plume, et pleurant encore, écrivit ce qui suit au noble roi Don Ferdinand : « A vous, monseigneur « le roi, le bon, le fortuné, le grand, le vainqueur, le reconnaissant, " le sage : votre servante Chiniène , fille du comte de Gormaz , à qui Il vous avez donné un man, ou, pour ainsi dire, en avez eu l'air « Pardonnez, sire, je vous en veux beau coup, et ne puism'en cacher. u Quelle est la loi de Dieu qui vous dit que, parcequ'il vous convient « de faire la guerre, vous pouvez, pendant si long-temps, démarier « les mariés? que d'un homme doux et caressant, vous deviez en faire « un lion terrible , et ne le lâcher pour moi qu'une fois par an , tout « au plus? Et, lorsque vous le laissez venir, c'est pour m'effrayer, « tant il vient couvert de sang, lui et son cheval de même. Il arrive « harassé pour s'endormir auprès de moi; il se débat en songe, «comme s'il n'avait pas quitté l'épée: et, dès l'aube, les vedettes « l'appellent de nouveau en campagne. J'ai entendu que vous pré- « tendiez me rendre un père, quand vous me donnâtes un mari, et ' je n'ai ni l'un ni l'autre : celui-ci également, je le pleure comme '• s'il était enterré. Si vous en agissez ainsi pour lui faire acquérir de « la gloire, mon Rodrigue n'en a plus besoin ; il voyait à peine poinidresa barbe que déjà cinq rois étaient ses vasseaux. Seigneur, je « suis bien près de mon terme , et les pleurs que vous me faites veru ser pourront avoir de funestes suites. Ne compromettez pas les ga- « ges du plus noble chevaher qui jamais ait porté les croix vermeilles " et baisé la main d'un roi. »

" A dix heures du matin, le roi demande du papier à son secrétaire, et va répondre, de sa main, à la lettre de Chimène Gormaz. Après avoir figuré une croix avec un trait et quatre points , il trace ces mots pleins de courtoisie : « Avons, Chimène, la bien née, ia .< bien apprise, la spirituelle, celle à qui l'on envie son mari, celle •< qui est près de ses couches, le roi qui toujours vous a voulu du « bien, vous envoie ces salutations comme un gage de son affection M extrême. Vous me reprochez de désunir les conjoints , de n'acbe- « ter mes profits que par vos dommages; vous m'en voulez, dites- •1 vous encore dans votre dépêche, de ce que je ne vous renvoie votre .1 époux qu'une fois par an, et qu'alors, comme il amve si las , il « s'endort au litu de vous caresser. Mais, Madame, il n'a pas toujours

IGO LE CID.

Il dormi dans votre couche, puisque votre tablier est devenu trop « court , et qu'il attend de vous un fils aîné. Il est inutile que vous « lui demandiez de retourner auprès de vous , car, au premier roule- « ment de tambour, il n'y tiendra pas. Si je ne l'avais chargé de mes « troupes, il ne serait qu'un bon gentilhomme, et vous ne seriez n qu'une simple dame. Il compte des rois parmi ses vassaux. Plût à « Dieu qu'au lieu de cinq, ils fussent cinq fois six ! Il y auroit alors « moins de dangers pour mes châteaux et pour les vôtres. »

On peut voir, plus haut , les romances ou odes 5 et 6 du livre II.

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