LE GENRE ET LE MOM
L'ODÉÏDE.
Quand, il y a trente ans , j'imitai les romances du Cid, c'est-à-dire les romances sur le Cid , mon unique but fut de faire connaître cette série de beautés élevées et naïves , sorties sans effort, mais non sans {^énie, de Famé espagnole, et qu'il était étonnant que la renommée eût oubliées long-temps, du moins hors de leur pays. Ce travail a réussi, et , quoique privé de beaucoup de moyens de publicité, il s'est fait jour. Des suffrages flatteurs en France, plus flatteurs en Espagne, l'ont accueilli; et il a laissé une trace et un souvenir dans l'esprit de beaucoup d'hommes et dans le cœur de beaucoup de femmes. Car aucune, à ma connaissance, n'a lu sans intérêt et sans plaisir cette admirable production de l'antique Ibérie, dégagée des nuages qui pouvaient l'obscurcir, et où il n'y avait guère de moi que la rédaction française, et le modest-e talent que M. de Boufflers voulut bien me reconnaître à l'occasion de la Table ronde : celui de présenter assez bien les choses du moyen âge, tant
qu'elles sont belles ou intéressantes, et de les quitter juste au moment ou elles allaient devenir fatigantes ou déplacées. On voit que ce talent n'est presque que du goût.
Quoi qu'il en soit , ce fut après le succès de cette publication, et ce ne fut qu'alors, qu'il m'arriva un jour de m'apercevoir que cette série de romances, avec le choix que j'en avais fait, et l'ensemble que je lui avais donné , formait tout naturellement l'essai d'un genre nouveau digne de l'attention des gens de lettres et de la bienveillance des lecteurs. Ce mélange de choses nobles, simples, douces, terribles, naïves, gracieuses, plaisantes quelquefois; cette représentation vraie, parfaitement vraie de l'homme et de la vie, voilà ce que j'ai trouvé dans les romances espagnoles du Gid, et ce qui en fait le plus grand charme. Imparfaites sans doute, elles offrent un naturel bien rare en vers, et même dans les meilleurs. Aussi est-ce ce naturel que j'ai tâché de conserver avant tout, et au risque d'anathèmes que je n'ai pas tous évités. Il est vrai qu'en même temps j'ai cherché à lorner par une ordonnance meilleure , et quelquefois plus de poésie, c'est-à-dire d'idéal. Ce travail fait et même accueilli, m'a amené à appliquer le même système à d'autres compositions. Je n'ai pas cherché ce genre, je l'ai rencontré; et je le crois d'autant plus avantageux que tant d'autres paraissent épuisés, fatigués du moins. Dans presque tous, le poète dit: " Je chante » et chante souvent beaucoup trop ; dans
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celui-ci l'auteur s'efface presque toujours , et laisse chanter, et parler aussi, ses personnages.
Cette manière de raconter un fait, une vie, une histoire, un roman, tout ce qu'on voudra, donne, et donne seule, une grande facilité pour retrancher d'un récit ce qui en est par-tout lecueil, je veux dire les parties les moins heureuses de la narration. Un récit dans cette forme est un champ dont on supprime toutes les landes, un parterre dont on ne cueille que les plus belles fleurs. Par là on peut traiter le sujet le plus vaste dans un espace borné et ne rien ou presque rien laisser dans un récit, de ces détails langiiissans qui nuisent à tant de bons ouvrages'et qui en ont fait tomber beaucoup. Non que je prétende follement que cette forme doive être préférée ou substituée aux autres. Je pense seulement qu'avec cette économie de la vie qui nous est tous les jours plus nécessaire , cette forme poétique qui réduit un sujet à sa plus simple expression, est, chez un peuple vif, une forme singulièrement commode et qui peut être singulièrement agréable.
Jusqu'à présent un héros, un homme illustre, ne pouvait guère être peint en poésie que par un seul trait, une seule entreprise du moins, et cela dans une tragédie imposante, ou dans un grand et long poème, ouvrage de beaucoup d'années, lecture de beaucoup de jours ; désormais rien n'empêchera de le peindre tout entier et en assez peu de place. Eu effet, celte grande vie duCid, qui fournirait seule
à beaucoup d'épopées et d'ouvrages dramatiques , se trouve ici renfermée toute entière dans un espace tel, que, tout calculé, et sur-tout la différence des petits vers aux alexandrins , elle ne dépasse pas l'étendue des grands ouvrages dramatiques qui se lisent ou s'écoutent en trois ou quatre heures. UHéloïse et toutes les autres compositions que j'ai faites sur ce modèle , pourront se lire en beaucoup moins de temps. Sans dire ni penser de mal des grands poèmes, car j'en ai fait, je trouve regrettable qu'un poème ne puisse se lire qu'à plusieurs reprises et doive s'interrompre comme une histoire ou comme un traité; et puis, il n'est pas décent que l'on dorme dans les intervalles 'd'un poème. Cette nécessité, inévitable dans les longs ouvrages, n'est pas poétique du tout , même dans Homère, et rien n'est plus propre à désenchanter le lecteur. Au contraire, l'odéïde, qui, par sa division en petites pièces, est le poème le plus facile à lire par parties, est aussi celui qui peut le mieux, à toute force, être écouté, lu, apprécié d'un seul jet et dans une seule séance, ou du moins dans une seule journée. Une odéide est le poème qui dit le plus de choses, et de choses diverses, en moins de temps et de place. Cette précision n'exclut point , quand il y a lieu , les détails que se permettrait le plus long poème , et même de bien plus simples et de plus variés. Car par son heureuse division en une foule de petites pièces liées parle récit, mais cependant séparées, ce genre n'exclut rien. C'est, je crois, l'alliance la plus
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heureuse qui ait été proposée entre la haute poésie et la poésie familière; et rien ne me paraît plus propre à détruire , à diminuer du moins , l'effroi involontaire dont tant d'honnêtes gens sont saisis à l'aspect d'un volume de vers.
Les romances espagnoles qui m'ont donné l'idée de ce nouveau genre , sont à-peu-près toutes écrites dans la même mesure et avec une simplicité extraordinaire. « Rien , comme dit le savant espagnol don Juan Maury, n'y décèle Fart; on peut même dire qu'il n'y en a pas. » Le problème a résoudre pour moi, si je l'ai résolu, a été de consei'^er cette précieuse simplicité en y mêlant un peu plus d'art et de poésie. En outre, loin d'écrire mes romances dans la même mesure , je m'y suis, comme on a pu le voir, imposé une règle si raisonnable, que je proposerais de la suivre, si ce genre était jamais adopté et cultivé par d'autres que par moi; c'est de ne jamais présenter deux pièces de suite qui offrent la même mesure de vers, ou du moins le même arrangement de rimes. Non seulement la variété y gagne beaucoup, mais j'y ai trouvé encore un autre avantage: quand, dans les autres poèmes on a une fois adopté une forme de versification, il faut nécessairement y adapter tous les mots, toutes lespensées, et quelquefois réaliser le lit de Procuste ; au contraiie, dans les odéïdes , par le changement continuel de la coupe des stances , on peut, dans chaque pièce, adapter la versification à la forme lapins heureuse de la pensée principale qu'on veut exprimer.
Ce genre, sous plusieurs rapports, me paraît plus facile que d'autres ; sans exclure rien de ce qu'il y a de plus élevé , il n'exige pas , il ne désire même pas une élévation aussi longue , aussi soutenue que dans les grands poèmes. Il offre d'ailleurs de fréquens repos au poète, aussi bien qu'au lectem', et beaucoup plus de manières d'exposer les faits , de les abréger, de les omettre; c'est le poème libre par excellence. Mais en retour de toutes les facilités qu'il donne à l'esprit , il exige de lui un peu plus d'efforts. J'ose même dire que si par la suite il est cultivé , il sera une épreuve de l'esprit ; car sou mérite est beaucoup moins dans une nouvelle forme que dans le parti qu'on peut tirer de cette forme nouvelle. Des récits coupés en petites pièces exigent nécessairement beaucoup de trait et de soin. Plus les transitions y sont brusques et les sous-entendus nombreux, plus tout doit y être calculé. Ce n'est pas une petite difficulté que de faire la fortune de tant de morceaux séparés , où aucun lieu commun, aucune beauté de convention, ne peuvent suppléer à l'espèce de talent qui y est indispensable. Dans ce genre, le poète doit payer toutà-fait de sa personne. Il est tel poème où , à toute force, peut réussir un imbécile harmonieux; mais, dans celui-ci, il n'y a pas moyen. Heureusement l'esprit est si commun en France, que l'exclusion que j'ose donner ici sera peu applicable.
Si ce genre nouveau pouvait être une propriété, et qu'il y eût lieu à brevet d'invention ou de perfec-
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tionnement, j'en céderais libéralement l'usage à qui en voudrait , mais à la condition expresse qu'il ne serait jamais employé au panégyrique , genre misérable, funeste aux hommes même qu'il veut préconiser, et qui, sous quelque nom que ce soit, est l'excès de l'ennui, et périt sous les nausées qu'il inspire.
Point d'éloges vrais, là où il n'y a pas le droit de blâmer. Ces sortes de poèmes doivent être indépendans comme l'esprit du fondateur , et aussi comme les mesures toujours diverses des vers qui les composent.
Ce genre souple, qui dit tout, qui passe partout, a commencé par les Romances du Cid, c'està-dire par la vie de ce héros. Il me paraît, en effet, plus particulièrement apte à raconter, non pas Yéloge, mais la vie des hommes illustres; et, sous ce seul rapport,il offrirait aux poètes qui voudraient s'y engager une foule de sujets. Je n'en citerai que deux qui me viennent en ce moment à l'esprit, et que j'aurais infailliblement traités, s'il ne fallait pas se garder de vouloir tout faire, et si je n'avais pas déjà écrit beaucoup trop de vers : je veux dire Bayard et Ducjuesclin. La vie de chacun de ces héros offre une foule de détails, tantôt sublimes, tantôt naïfs ; et il se trouve qu'en des données différentes , la mort de tous les deux prête à la plus haute et à la plus touchante poésie. Je ne connais rien de plus beau que Bayard mourant, le front tourné vers l'ennemi, et faisant rougir le conné-
table de Bourbon de sa victoire; rien, si ce n'est peut-être Duguesciin mort, et recevant des Anglais les clefs de la ville qu'il assiégeait, et qu'ils n'ont voulu rendre qu'à son cercueil : rare et digne hommage à un héros éteint!
O histoire ! histoire ! source de tant de beautés , quel service j'ai offert à la poésie, si je t'ai rendue plus accessible à elle !
Les bons poèmes, même les bons romans ne présentent guère qu'un fragment de la vie. Des hommes qui s'occupent sans cesse à l'idéaliser, s'arrêtent volontiers au moment où trop souvent elle tombe dans une triste réalité. Rien de mieux, sans doute, après avoir peint les aventures de deux amans , aue de s'arrêter au moment où leurs vœux sont accomplis, et où ils deviennent constamment heureux, et sans nul doute constamment fidèles. Cependant , comme les choses ne se passent pas toujours absolument ainsi dans le monde, il est bon que quelques ouvrages, tracés sur un plan plus vaste, mènent plus loin le lecteur. Par exemple, lorsqu'on a vu, dans le premier livre du Gid, ce héros dans tout le charme, dans toute la primeur de son amour, et lorsque , dans le livre sui- A^ant, ou voit que cet amant, naguère si empressé, est devenu déjà un mari négligent et inexact, les naïves plaintes de Ghimène , plaintes tout espagnoles, sont-elles sans charme et sans vérité? Et, après un tableau si fidèle, quoique un peu triste, d'un des grands épisodes de la vie, n'est-ce pas un
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spectacle plein d'intérêt que de voir le Gid , qui n'aime plus Ghimène comme un page , l'aimer toujours comme un noble époux ; poursuivre avec elle sa glorieuse carrière, et finir, comme il a commencé, en la chérissant de toute la tendresse de son cœur? On dira peut-être que des ouvrages de cette sorte ne seraient que des biographies. Non ; car la poésie a le droit de ne voir, à un certain point, que le beau côté des choses, et l'histoire a le devoir de les voir tous. La forme poétique, les ellipses fréquentes dans cette espèce de récit, lui donneront un caractère qui ne permettrajamaisde confondre ces ouvrages avec les Vies de Plutarque. Etpuis, si cela pouvait arriver, connaissez-vous rien de plus intéressant que les Vies de Plutarque? Et, si les tragédies historiques sont, en général, préférées aux autres, si, de nos jours, Walter Scott a tiré, pour ses admirables fictions, tant d'avantages de leurs alliances et harmonies avec les mœurs et les faits historiques, serait-il si malheureux et si étrange de joindre, dans ce nouveau genre, aux principaux agrémens de l'histoire, les agrémens plus variés de la poésie?
Mais, me dira-t-on, en raisonnant ainsi, l'on en viendra à faire un poëme sur l'histoire de chaque nation. J'en doute;. mais ce n'est pas moi qui soutiendrai que c'est impossible. Est-il sûr que le regard d'aigle de Bossuet n eût pu absolument s'allier aux formes poétiques? efmême, à le bien prendre, et au mètre près, son Discours sur l'histoire uni-
verselle n est-il pas, un peu, un poëme sur l'histoire universelle? C'est le peuple juif qui est son héros; et même, si je l'ose dire, le défaut de son admirable ouvrage, c'est que son héros n'est pas trop bien choisi. Son point de vue l'est beaucoup mieux; c'est de Jérusalem qu'il a regardé le Monde. Tout ce qui doit être exact appartient sur-tout à la prose ; mais tout ce qui est élevé , pittoresque , en histoire comme ailleurs, peut être, non pas faussé, mais embelli par la poésie. Et qui me persuadera qu'une lyre éloquente ne pourrait pas tirer une suite de chants, souvent sublimes, de cette Venise sortie de l'écume des mers comme Aphrodise; d'abord l'asile des pêcheurs de l'Adriatique, ensuite celui des proscrits de l'empire romain mourant ; s'élevant peu àpeu à l'empire du Commerce, et arrivant à protéger, détruire, partager celui de l'Orient; faisant chez elle une police sévère, même sur ses doges; en définitif, rendant son peuple heureux, plus heureux qu'ailleurs; luttant avec Gênes ; plus tard dévorée comme elle; résistant aux papes sous lesquels se courbaient tant de têtes ; résistant même à la ligue de Cambray qui devait l'anéantir; s'endormant enfin dans sa tranquillité ; réveillée par le tonnerre d'un conquérant ; devenue elle-même un effet de commerce et d'échange; et, presque à l'égal de Tyr, pleurant dans ses lagunes, désormais provinciales, la fin d'une si haute destinée et de ses noces de souverain avec l'Adriatique!
Non; tout en admirant ce que l'on admire si jus-
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tement, je ne puis convenir qu'il n'y a pas dans ce sujet, et dans beaucoup d'autres , le fond d'un très beau poëme. Il n'y manque que le talent pour animer, ordonner, colorier de tels tableaux. Personne n'est obligé de reculer les bornes des arts ; mais il n'y a que trop de gens qui se sont occupés à les fixer et à les rétrécir. Depuis on est tombé peut-être dans l'excès contraire. Pour moi, sans approuver ceux qui s'égarent, je ne sais guère où le talent ne peut pas aller; et je crois, du moins, être sûr que la vie de l'homme est le cadre par excellence pour se prêter à tous les arts , et précisément celui qui n'est ni trop étendu, ni trop borné : la vie, qui est la mesure de l'homme, est la grande unité de ce monde.
Sans doute , et à plus forte raison , ce genre si vrai, si naturel, quoiqu'on s'en soit avisé si tard, est applicable aux plus petites compositions comme aux plus grandes; et je ne vois pas pourquoi l'on ne pourrait pas traiter, dans une suite de petites pièces en stances diverses, une simple aventure, un conte. Mais j'ose dire que ce genre est plus fort que cela, et appelé à triompher de plus grandes difficultés. Possédant plus de cordes qu'aucun instrument poétique n'en eut jamais , et pouvant plus facilement qu'aucun autre accomplir le précepte , ou plutôt le vœu de Boileau :
Passer du grave au doux , du plaisant au sévère,
il me semble que, traité avec un talent dont je ne
me flatte pas, il est susceptible de produire de nombreux effets et de rendre des sons merveilleux. L'odéïde, ce poëme indépendant, peut renouveler peutêtre, et certainement agrandir le champ de la poésie.
Je sais, et j'ai éprouvé par moi-même, que cette indépendance doit lui aliéner quelques esprits austères ; mais aussi elle doit , ce me semble , le faire accueillir par les esprits étendus et délicats. Ce sont eux qui sentiront à quel prix et avec quels dangers on peut réussir en ce genre. La mesure nécessaire pour ne jamais y choquer par tant de contrastes me paraît une chose plus difficile que de suivre une route battue, si imposante et si régulière qu'elle puisse être. Enfin, dans ce poëme si elliptique, il faut bien prendre garde, non seulement à ce qu'on dit, mais à ce que l'on oinet, à ce que l'on prépare. Singulier genre que celui qui exige d'autant plus d'art que l'art ne doit jamais s'y montrer, et que le talent doit ne jamais dire : « Je suis là", et doit y être toujours !
Quant à la forme d'un poëme tout eu stances , quoique celles des Odéïdes ne soient pas faites pour être chantées, sinon par fragment, il faut convenir que cette forme paraît, beaucoup plus que de longues lignes de vers, convenir à des ouvrages qui ordinairement disent : « Je chante. » Aux persomies qui s'étonneraient de cette forme, je dirais : « Regardez donc les poèmes de l'Arioste, du Tasse, et , si vous voulez , de lord Byron. » A la vérité, dans l'odéide, les stances changent de me-
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sure à chaque pièce; mais est-ce là uii défaut, et ne serait-ce pas plutôt une variété et un agrément? 11 n'y a nulle forme poétique que le génie, ou même le talent, ne puisse féconder. Mais la forme des stances est en elle-même singulièrement apte à jeter plus d'éclat, à produire plus d'effet. Sans doute elle n'use pas toujours de cet avantage; sans doute il n'est défendu à personne de noyer des paroles vides dans une foule de stances insignifiantes. Je conviens aussi que les anciens et beaucoup d'illustres modernes n'ont pas toujours, même dans de très beaux ouvrages, cherché à faire ressortir la dernière pensée de leurs stances. L'Arioste et le Tasse, dont je parlais tout-à-l'heure , l'ont cherché si peu, que quelquefois telle de leurs octaves, qui sont aussi des stances, finit par une virgule, elle sens de la phrase est terminé au commencement de l'octave suivante. Ce n'est presque que de nos jours, et surtout en France , que l'on s'est aperçu que l'on perdait ainsi le plus grand avantage de la forme des stances. L'homme qui a eu le plus d'esprit, Voltaire a senti combien elle y était favorable, et l'a prouvé par de nombreux et charmans exemples , entre autres par :
Si vous voulez que j'aime encore.
Non seulement pour les sentimens, mais pour les récits, pour tout ce qu'on veut dire, des stances, écrites dans ce système que j'ai suivi et même tâché d'étendre et d'élargir, prêtent beaucoup an brillant
du style , et aussi à sa rapidité. Moi-même , dans d'autres compositions que celles-ci , je l'ai éprouvé souvent. Ce qui , eu vers suivis , en aurait exigé deux cents, n'en a, en stances, exigé que la moitié. Gela est tout simple, puisque dans les stances, faites à la française, la moitié des pensées est souvent sous-entendue, et c'est toujours, comme de raison, la moins agréable. L'autre forme, consacrée par tant de chefs-d'œuvres , a certainement ses avantages souvent nécessaires ou préférables; mais voilà l'avantage de la forme des stances. Eh bien! ce que les stances sont aux vers ordinaires, les poèmes formés de pièces en stances le sont, ou le seront quand on voudra, aux autres poèmes. Non seulement les pensées y ont plus de précision, mais elles ont souvent, sinon toujours, plus de saillie. Une Odéïde bien faite doit être de l'essence , et présenter l'esprit et la fleur d'un sujet.
Ce nouveau genre est, si j'ose le dire, une espèce d'algèbre de la poésie, qui ramène aux formules les plus simples , aux résultats les plus positifs , tout ce qu'une donnée offre de vraiment beau, ou de vraiment heureux. Et si ce mot d'algèbre, à l'occasion de vers et de stances , étonnait quelques personnes, je les prierais de remarquer que, par ses aperçus vastes, ses hardiesses si aventureuses, ses poursuites de V inconnu, ses suppositions qui amènent à des vérités, l'algèbre est la poésie des mathématiques.
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Voilà, du moins selon moi , ce que doivent être ces poèmes dont les romances du Gid m'ont donné l'idée. J'ai risqué d'ouvrir le chemin; et, par ce que j'ai fait, on pourra juger de ce qu'aurait fait, ou de ce que fera une main plus habile que la mienne.
Mais après avoir établi et traité ce nouveau genre, il fallait pourtant le nommer. Car aucun des noms connus et employés en littérature ne pouvait lui être appliqué; et Poème en romances n'était pas un titre supportable. La langue française, quoique on en dise, est si riche, qu'il n'y a guère que cette circoustance, ou d'autres analogues, qui puissent, selon moi, excuser l'innovation d'un mot. Ma première pensée avait été d'en emprunter un à l'Espagne; et le titre de romancero m'offrait même cet avantage d'être un hommage bien juste envers le noble pays qui , s'il n'a pas créé ce nouveau genre , en a certainement donné l'idée et présenté le germe dans ses immortelles romances sur son grand Gid. Mais voici ce qui m'a forcé à renoncer à cette idée :
Au fond romancero ne voulant pas dire autre chose que recueil de romances^ j'ai dû remarquer qne le mot de romances est loin d'avoir en France la même gravité et une acception aussi étendue, aussi noble qu'en Espagne où il est si au-dessus de l'inanité d'une bien grande partie de nos innombrables romances. Cependant le titre de romancero, qui va si bien à l'imitation des romances du Cid, m'aurait paru applicable encore aux douces et tris-
tes aventures d'Héloïse. Mais quand, selon mon plan de prouver que ce nouveau genre peut tout peindre et s'étendre à tout, j'ai traité des sujets plus graves et même religieux; quand j'ai été jusqu'à peindre dans ce cadre le Génie de la charité , Vincent de Paule , et encore les scènes les plus terribles de la terreur de 1794^ il ^^ semblé que le mot de romances, et par suite de romancero, devenait inapplicable, sur-tout en France, à de si saintes vertus et à de si horribles scènes , et paraîtrait alors inconvenant, et qui pis est, ridicule. Obligé par ce motifimpérieux, de renoncer à ce titre de romancero , j'étais fortembarrassé pour en trouver un autre. Heureusement alors, je me suis souvenu que mes romances du Cid, comme je l'ai fait remarquer lors de leur première publication, étaient souvent de véritables odes, et en offraient non seulement la forme, mais souvent aussi le mouvement, l'élévation, la chaleur. Je me suis souvenu encore mieux que l'ode antique ne dédaignait rien, témoin Horace qui en adresse une à Jupiter, et une autre à son amphore, et une aussi à son serviteur, ad puerum; je me suis rappelé de lui d'autres odes très familières , celles d'Anacréon plus familières encore, et je me suis dit qu'à moins qu'on ne soit décidé à passer tout aux anciens et rien aux modernes, il n'y a pas moyen de me blâmer d'appeler odes des poésies en strophes, où il n'y a rien d'aussi petit ou d'aussi étrange. Je sais bien que par ce mot à'odes on a fini en France par entendre des poésies pleines d'un
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érittiousiasme ou du moins d'une élévation continue. Mais c'est précisément ce qui pouvait arriver de plus malheureux à Fode; et c'est ce qui en a éloigné tant de lecteurs, et faisait dire à une femme à qui l'on parlait d'un dithyrambe ; « N'est-ce pas pis qu'une ode?» L'ode vraie au contraire, d'après nos maîtres les anciens, touche toutes les cordes de la lyre ; l'ode est la poésie universelle. En l'examinantsouscerapport,j'ai découvert un matin que j'avais fait une foule d'odes sans m'en apercevoir. C'est, ce me semble, un mouvement assez lyrique. On médira peut-être que beaucoup d'entre-elles n'ont pas cet élan, cemens diviniorqui caractérisent l'ode sublime: et j'en conviendrai. Mais sur cela encore j'ai trouvé chez Horace, et chez d'autres, de grandes consolations. Cet admirable poète s'est révélé dans les occasions importantes ; mais un assez bon nombre de ses odes l'ont laissé fort tranquille; par exemplecelle-cique je trouve à l'ouverture du livre et que je traduis ligne pour vers; et c'est ainsi, par parenthèse , que selon moi la prose devrait souvent traduire les poètes , dont au moins elle donnerait ainsi une idée beaucoup plus juste^^