‹ Les romances du CidChapitre 95 sur 132 · A VÉNUS · texte numérisé non relu

A VÉNUS

O Vénus, reine de Gnide et de Paphos, Dédaigne et quitte ta Chypre bien aimée-, Pour l'encens de Glycère, qui te convie Dans son beau séjour.

Qu'il accoure avec toi l'enfant qui brûle le Monde, Et les Grâces à la ceinture dénouée , et les Nymphes , Et la Jeunesse qui a peu de charmes sans toi, Et Mercure.

Je crois sentir tout ce qu'il y a de grâce dans les paroles latines d'Horace. Mais enfin , puisque c'est là une ode , et qu'il en a plusieurs de pareilles , et de plus simples encore, on peut, je crois , sans profanation et sans une prétention excessive, donner le même nom à des strophes d'un style tempéré , sauf à s'élever si l'on peut dans l'occasion à l'os magna sonaturum. Il est bien entendu que si beaucoup de mes romances sont des odes, beaucoup de mes odes sont de simples romances , et quelquefois même des chansons. Eh ! n'avons-nous pas des chansons qui sont des odes !

Toutefois, dans le genre que je traite, et que je propose, loin que je fasse déroger l'ode, il ne tiendra pas à moi qu'elle ne croisse beaucoup en impor-

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lauce, ainsi qu'en agrément. Jusqu'à présent elle n'avait agi que par morceaux isolés, et, comme la peinture, elle n'avait jamais guère montré qu'un moment, une scène; pour la première fois, assemblée en groupes, réunie en faisceaux, elle pourra, elle a pu s'étendrejusqu'à l'effet des compositions les plus vastes. Et ce n'est pas tout : l'ode, qui est trop souvent le genre de l'emphase et quelquefois le pays du vide , peut devenir ici , par sa variété de tons, la plus naturelle, et par ses ellipses, la plus pleine , et la plus substantielle de toutes les poésies. Il n'y a certainement rien à ajouter aux beautés de l'ode élevée, sur-tout depuis les nouveaux et admirables modèles qu'on nous en a donnés de nos jours ; mais, presque toujours réservée en France à de hautes inspirations, elle fait ici comme beaucoup de grandeurs modernes: elle devient plus populaire. Offerte à tous les esprits, elle entre dans la circulation, applicable à tous les sujets. Sans renoncer au mérite où elle excelle, celui dépeindre, avec plus de flamme que qui ce soit, lessentimenset les élans du cœur humain , elle aborde le récit; c'est-à-dire, l'épopée; elle en fait de tous les genres, et il n'y a plus rien qu'elle ne puisse dire, ni raconter. En un mot, grâce au hasard, grâce surtout aux Espagnols, j'aurai institué le poème de [ode, et c'est ce poëme que j'ai cru pouvoir qualifier du nom assez harmonieux d'Odéide.

Je n'ai de ma vie cherché à faire de nouveaux mots. Je demande, sinon faveut", au moins grâce

pour celui-ci, qui au reste, comme on voit, n'est qu'un dérivé ; et si Ton veut bien me le passer, je promets de ne pas abuser de cet exemple d'indulgence. On sentira aisément qu'aucun mot existant ne pouvait aussi bien exprimer ma pensée. Ce n'est pas pour moi une odéïde qu'un recueil d'odes sur une foule de sujets divers, comme celles de Rousseau ou de Lamothe, ni même un recueil, où, comme dans le romancero del cid , sont assemblées, compilées (ainsi que le dit l'éditeur Jean Escobar) , toutes ou presque toutes les romances faites sur ce héros, sauf à s'entendre comme elles peuvent sur les contradictions dont elles sont pleines. Une odéïde telle que je la comprends, et que j'ai tâché de l'exécuter, est une œuvre d'art qui a de l'ensemble et de l'unité, une série d'odes qui s'enchaînent , s'expliquent et se font valoir les unes les autres. Tel est, ce me semble, le poëme du Cid, et tels sont ceux que je présente sous la protection de leur aîné.

Je sais combien l'époque est défavorable pour donner aucun poëme d'aucune espèce ; mais voilà bien des années qu'elle ne l'est jamais. Quand on ne peut pas trouver le beau temps, il faut bien affronter le mauvais. Je suis persuadé qu'il faut plus d'années qu'il ne m'en reste pour voir ce genre mis à sa place. Mais à tout hasard et s'il l'était un jour, je veux prendre date. On a tant abusé de la poésie, qu'on en a fait peur à beaucoup de monde; et aujourd'hui, le plus grand danger d'un poète n'est pas d'être

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jugé mauvais , mais de n'être pas jugé du tout. Cependant il reste encore un certain nombre d'amis des lettres qui consentent à lire des vers, sur-tout s ils sont d'un auteur recommandé par quelques succès. C'est à leur jugement lent, mais sûr, éclairé, et toujours adopté à la longue, que je soumets ce genre de l'Odéide, par lequel je crois offrir une nouvelle et vaste carrière aux poètes, une variété précieuse aux lecteurs, et où les bons esprits pourront voir et accueillir une tentative de plus pour rendre la poésie ce qu'elle n'est pas toujours : amusante.

Paris, i836.

Après avoir , dans mon imitation des romances du Cid , senti et recueilli les avantages du genre dont je dois la première ide'e aux Espagnols , il me restait à essayer de prouver combien il prête à tous les sentimens , à toutes les positions ; et l'Odéïde d^Héloise suffirait presque pour cela. Sans doute elle ne peut être qu'inférieure par le sujet, comme elle l'est par l'étendue, à mon travail sur le Cid , que ses concitoyens ont chanté comme il a combattu pour eux, admirablement ; mais enfin, il n'y a pas toujours des coups d'épée dans le monde. Héloïse offre des couleurs plus douces; et. après les hauts faits du héros de Valence , peut-être ne refusera-t-on pas de s'intéresser aux aventures toutes différentes de l'abbesse du Paraclet.

La catastrophe d'Abailard n'est ignorée de personne. Sans vouloir faire une plaisanterie, et sur-tout sans vouloir en faire une mauvaise, il faut convenir que, malgré tout l'esprit d'Abailard , et même malgré celui de son amie, son malheur est encore ce qui a le plus contribué à sa célébrité. Sans son étrange désastre, sa mémoire aurait pu périr comme celle de tant d'autres. Mais il s'est trouvé que le triste héros de cette histoire avait beaucoup de talent, et s'en est servi pour la raconter; il s'est trouvé que son amie en avait encore davantage, et que tout en lui restant fidèle et dévouée, elle eut occasion d'exprimer ses regrets dans des lettres brûlantes , qui n'en prouvaient que mieux le mérite de son sacrifice. Ces circonstances et ces lettres ont consacré l'immortalité d'Héloïse et d'Abailard.

Ceux qui n'ont pas lu dans le texte leur correspondance , ne peuvent imaginer à quel point s'y trouve le contraste des passages les plus voluptueux avec des dissertations un peu froides et des citations très édifiantes. Jamais la théologie et l'amour n'ont été si bien ensemble, ou du moins si près l'un de l'autre. Il n'est pas moins remarquable dans ces lettres d'Abailard et d'Héloïse, que leurs esprits aussi s'étaient mariés , et que leurs styles se ressemblent en beaucoup de points, et sur-tout dans le défaut de dire la même chose de quatre ou cinq manières. Mais quand on pense à ce qu'était Topaque littérature de cette époque, et même à ce qu'aux œuvres près de saint Bernard , étaient alors les compositions religieuses , on sent que non-seulement Abailard et Héloïse font honneur à leur siècle, mais que dans un siècle plus éclairé, ils auraient pu s'élever à côté des plus beaux génies.

Telles qu'elles sont, les lettres de ces deux amans sont un des plus remarquables fragmens qui nous soient restés du moyen-âge, du vrai moyen-âge, et non pas de celui qu'on s'amuse quelquefois à nous recomposer. Ces annales c/v//e5 sont d'autant plus précieuses, à une époque où l'on n'enregistrait guère que les combats. C'est là qu'on prend, mieux qu'ailleurs peut-être, une idée du onzième siècle; et ces lettres, qui en sont le monument le plus singulier et le plus naïf, remplissent une grande lacune dans l'histoire des opinions de ce temps-là.

Sans elles, en effet, comment imaginer que les succès qu'on obtenait alors en professant la métaphysique et la théologie, dépassaient de bien loin, pour l'affluence et l'enthousiasme, l'effet des plus brillans de nos cours et de nos professeurs modernes ; qu'Abailard s'étant retiré à Melun et à Gorbeil , y attira plus d'élèves que son maître, Guillaume de Champeaux n'en attirait à Paris ; que plus tard , après sa catastrophe, Abailard s'étant fixé dans une solitude, en Chanipagne, et dans une maison de chaume, y fut suivi par une foule d'étudians qui le nourrirent de leurs

tributs , et lui construisirent une habitation qui devint plus tard le monastère du Paraclet, auquel il la dédia. Quand on lit ce qui nous reste des œuvres théologiques d'Abailard , on a peine à concevoir une telle vogue, si ce n'est en pensant qu'alors la théologie menait à tout ; et en effet , Abailard eut plusieurs élèves illustres , dont même un devint pape, sous le nom de Célestin II. Ce qui étonne encore plus dans cette vogue , c'est que dans ses leçons à Paris , Abailard , il est vrai jeune alors et beau, voyait son cours de philosophie et de théologie suivi par beaucoup de jeunes femmes, qui apparemment l'entendaient, et que ce fut par là qu'il commença à séduire la plus aimable de toutes, une fille charmante et recherchée, Héloïse.

La première lettre qui nous reste d'Abailard , quoique écrite quand il n'était plus que la moitié de lui, porte l'empreinte de ce mélange d'idées mondaines et mystiques que j'ai signalé. Elle est très longue et très curieuse; car ce sont, à proprement parler, les mémoires d'Abailard. Abailard , alors abbé de Saint-Gildas , au fond de la Bretagne , exposé au.x poignards et aux poisons de ses ennemis, sesouvient encore trop du vieil homme ; et, au milieu de ses infortunes, écrit des choses qui contrastent avec ce qu'il est, et avec ce qu'il a cessé d'être. Mais son récit offre beaucoup d'intérêt et beaucoup d'esprit, et prouve que le flambeau des lettres , alors si obscurci , n'était pas entièrement éteint.

Il semble que, dans cette correspondance, Abailard se soit chargé des faits , et son amante des sentimens. La première des lettres d'Héloïse est un écrit singulièrement touchant, et serait ce que je connais de plus passionné? sans la seconde. Dans celle-ci, Héloïse, enhardie, irritée peut-être de l'austérité glacée de celui qui est tout pour elle, et indignée contre sa propre infortune, exhale, du fond du cloître où elle s'est enfennée, les accens d'un amour comprimé et les regrets d'un bonheur impossible. Clet emportement se fait excuser , parcequ'il n'est jamais séparé de

l'amour le plus fidèle pour le seul homme qui lui en ait inspiré, et dont elle n'est plus que l'épouse veuve. Rien de plus éloquent , rien de plus brûlant que ces transports d'Héloïse , devant lesquels s'évanouissent les extases de Sapho , et celles de toutes les femmes qui se sont mêlées de parler d'amour. C'est que l'amour d'Héloïse n'est pas uniquement la petite convulsion de Marc-Aurèle; c'est qu'il touche à-Ia-fois à la terre et au ciel; c'est que, même dans ses regrets les plus ardens , il s'ennoblit par les pensées les plus généreuses. On sent qu'Héloïse, jeune encore, préfère à qui que ce soit celui qu'elle ne peut plus que regretter.

Ces deux admirables lettres ( car dans la troisième, Héloïse, plus calme , n'est plus qu'une abbesse qui consulte un vieil et saint ami sur des règles monastiques) , ces deux lettres, dis-je, ont été, assure-t-on , imitées, presque traduites, dans une seule épître en vers anglais, par Pope; rien de plus répandu, et cependant rien de plus erroné, que cette prévention. Pope a ici beaucoup plus de mérite qu'on ne lui en donne, du moins sous le rapport de l'imagination. Il n'a ni traduit ni imité les lettres d'Héloïse. Il a lu la grande lettre d'Abailard, la première de son amante, la seconde peut-être, car je n'en suis pas bien sûr; et sur ces matériaux, il a réuni, dans une espèce d'héroïde, les principaux événements de l'histoire de ces deux infortunés. Sans doute il a profité de quelques-uns des accens les plus heureux sortis de l'ame d'Héloïse ; mais avant tout , c'est la sienne qu'il a consultée. Il faut le dire, qui n'a lu que l'épître de Pope, ne connaît pas les lettres d'Héloïse. Pour les détails , pour la couleur, c'est un tout autre ouvrage. Pope, dans cette epîtredont s'honore justement la poésie anglaise, a jeté l'empreinte solennelle, élevée, du génie de sa nation et du sien propre. C'est à-peu-près ainsi qu'il a donné à l'Iliade anglaise un coloris très beau, mais qui enfin n'est pas celui d'Homère. Tout animé , tout brillant qu'il est dans son héroïde , il ne l'est pas autant que la femme élo-

quente qu'il a voulu peindre. Et puis on ne retrouve pas assez dans ses beaux vers ce mélange d'amour et de mysticité, de langage du cloitre et de transports mondains, qui caractérise les véritables et immortelles lettres d'Héloïse. Enfin Pope, au lieu de se mettre à la place d'Héloïse, l'a en quelque sorte mise à la sienne, et lui a fait souvent parler le langage trop moderne de son siècle et de son pays. A ce défaut près, dont les Anglais se sont fort peu souciés, l'épître de Pope mérite le très grand succès qu'elle a obtenu.

Avec un succès plus grand encore, Colardeau imita cette épître de Pope ; et si mon éissertion contre la fidélité de celui-ci pouvait laisser un doute aux personnes qui ne voudraient ou ne pourraient pas lire les lettres originales, on peut en trouver la confirmation textuelle dans ce passage de l'avertissement de Colardeau : « En lisant l'histoire (I d'Héloïse et d'Abailard dans les lettres qu'ils se sont « écrites, l'idée m'était venue de la mettre en vers; mais « j'ai préféré le plan de M' Pope, qui dans une seule lettre « a rassemblé les principaux événemens de la vie de ces « deux infortunés ; j'en ai fait une imitation plutôt qu'une « traduction. » On voit que Pope a fait un très beau morceau sur l'histoire d'Héloïse, mais qu'il n'a nullement imité ses lettres, et que Colardeau n'a fait qu'imiter celle de Pope.

Cette imitation est souvent d'une grande élégance et quelquefois d'une mélodie ravissante. Excepté quelques parties du rôle de Phèdre , nous n'avions encore rien eu de si passionné dans notre haute poésie, jusqu'alors si révérencieuse. Par ces motifs, par la singularité du malheur d'Abailard et de la générosité d'Héloïse, et peut-être aussi grâce au hasard qui se mêle un peu de tout , l'héroïde de Colardeau obtint ce qu'on a appelé depuis un succès pyramidal. Ce fut au point qu'elle établit en France, et pour plusieurs années, le médiocre et monotone genre de l'héroïde. Tout le monde voulut en faire jusqu'à ce que personne n'en voulv»*^ olus

lire. Colardeau est un poète si doux et si aimable qu'il n'y en a pas un que j'aimasse autant à admirei'; mais c'est un peu difficile ici , quand on a remonté aux sources et à Pope, dont, il faut bien le dire, il est un assez pâle reflet. Au moins Pope est énergique, solennel, trop solennel même; Colardeau n'a ni cette élévation, ni le ton plus simple et plus naïf des vraies lettres d'Héloïse. Son coloris est quelquefois un peu faible, et, qui pis est, souvent faux. Il semble n'avoir pensé qu'à faire des vers tendres et harmonieux, et avoir oublié le sujet et le siècle qu'il a à peindre. Ce poète de 1760 emploie beaucoup d'expressions auxquelles on ne pensait pas sous le règne de Louis-Ie- Jeune. Par exemple, il fait dire à Héloïse :

Aimons-nous, il suffit , et suivons la nature.

... Apprenons l'art «i'ajmer, de plaire tour-à-tour.

... Que les Ris et les Jeux, que le penchant rassemble,...

Héloïse qui en parlant d'elle dit : Une faible vestale, dit à Abailard : Le flambeau de frémis ne brûle pins pour toi ; et ajoute : Emportez Héloïse au sein des Immortels.

Aujourd'hui surtout qu'à un trop grand mépris de la couleur locale a succédé parmi nous, à cet égard, un zèle que l'on peut quelquefois trouver exagéré, il est impossible de ne pas être frappé de ces fautes et de quelques autres qui forment de véritables anachronismes. C'est dommage; car Colardeau regagne quelquefois en grâce et en abandon ce qu'il perd sur Pope en énergie, et souvent il exprime trèsbien la passion. Parmi un assez grand nombre de vers charmans , en voici quatre qu'on n'a que la consolation de citer, quand on n'a pas eu le bonheur de les faire.

Serre moi dans tes bras ; presse moi sur ton cœur.

Nous nous trompons tous deux; mais quelle douce erreur!

Je ne me souviens plus de ton destin funeste.

Couvre moi de baisers, je révérai le reste.

Ces vers , et quelques autres , ne sont que trop bons si je

l'ose dire, et sont excellens pour mourir de la poitrine à quarante ans. Cependant on trouvera ici, je ciois, encore plus de passion ; mais je l'ai, le plus souvent, empruntée à Héloïse, quelquefois à Pope, et c'est apparemment ce qui m'a sauvé.

Je suis bien loin, comme on le voit, de nier la chaleur des épîtresdePope et de Colardeau ; mais, comme dit M. de Villenave, qui a fait un excellent travail sur les lettres d'Héloïse : La poésie de Pope et de Colardeau a pompeusement affaibli tœtivre d'Héloïse, et n^a pu la reproduire avec son énergie et son égarement. Il est vrai que leur poésie trop parée en fait souvent regretter les traits les plus heureux, les plus passionnés, et qu'il était arrivéaux lettres d'Héloïse quelque chose des aventures d'Abailard.

Pour moi qui ai toujours cru la poésie française plus souple qu'on ne l'a pensé long-temps, et qui ai tâché de le prouver dans mon imitation des romances du Cid et ailleurs , j'ai cru qu'avec plus de simplicité on pouvait reproduire toute l'énergie d'Héloïse, et même sans trop blesser les oreilles délicates et indulgentes. J'ai donc imité en stances, non seulement la première lettre d'Héloïse, mais aussi la dernière qui, peu consultée, et disgiaciée, je ne sais pourquoi, me paraît encore plus passionnée et plus éloquente que la pren)ière. Dans celle-ci, déjà si tendre et si belle, j'ai emprunté, en le soulignant , le dernierdes vers que je viens de citer de Colardeau , vers célèbre que lui-même a emprunté presque littéralement à Pope. Par exemple, ce vers est aussi vif, plus vif peut-être que tout ce qu'Héloïse a écrit. On verra par quel procédé singulier, et nouveau assurément, j'ai cherché à l'adoucir.

Mon travail est donc incomparablement plus fidèle que ceux de Pope et de Colardeau. Je sais bien qu'il se trouvera des censeurs pour dire que je ne le suis pas encore assez. En effet, pour les lecteurs qui tiennent avant tout au mérite d'une fidélité calquée , le texte et même les traductions littérales seront toujours préférables à mon travail

et à tout autre que l'on pourrait faire sur les lettres d'Héloise. Il existe des hommes qui poussent l'amour du moyen-âge au point de ne le vouloir qu'avec toutes ses taches , toutes ses difformités , tout son ennui. Ces critiques , dont plusieurs , cependant , sont d'ailleurs pleins de mérite et de connaissances, s'étonnent, s'indignent quelquefois, qu'on veuille le présenter et en faire valoir tout le charme, en conserver même toute la simplicité, moins tout ce qui nuit à [un et à l'autre. On pourrait comparer ces personnes à une mère ou à une nourrice qui veut montrer un enfant absolument tel qu'il se trouve, avec tous les incidens qui nuisent souvent auxagrémens de l'enfance. C'est là un goût comme un autre. Toutefois on sait que la plupart des mères, et assurément les meilleures, sont encore plus jalouses de la toilette de leur enfant que de la leur, et ne le montrent qu'à son avantage : ce qui, loin de nuire aux grâces que la nature lui a données , les fait valoir encore mieux.

Voilà précisément ce que font les écrivains qui, en peignant le moyen-âge, cette deuxième ou troisième enfance de la société, lui conservent sa naïveté, son énergie, le peignent avec fidélité, excepté dans ce qu'il offre de fastidieux ou de rebutant. Permis à qui voudra de regretter ces pauvretés et même de les reproduire; il serait même beaucoup plus simple de les transcrire littéralement. Pour moi je le désire plus que personne, ne fut-ce que pour qu'on voie bien une fois pour toutes ce que l'on vante et ce que l'on regrette.

Sans doute, sous le rapport historique, cette fidélité peut avoir son mérite. Cependant l'ennui et le dégoût n'ont jamais servi à l'histoire; et je pense que dans une œuvre littéraire, surtout dans une œuvre poétique, on peut, que dis-je ! on doit, en conservant assez de traits singuliers, étranges même pour caractériser l'œuvre et le siècle, en supprimer assez pour que le lecteur ne se rebute pas et

sente encore mieux le mérite réel ou les agrémens naïfs , dégagés ainsi de tout ce qui pouvait les obscurcir.

C'est précisément ce que j'ai essayé pour les lettres d'Héloise, comme pour d'autres ouvrages. Dans ces lettres, des morceaux de la plus haute éloquence sont entourés, noyés de réflexions et de citations profanes, religieuses , et même ascétiques; et c'est ce qui explique pourquoi on les a si peu et si mal lues. J'ai conservé plusieurs expressions qui, ainsi économisées , deviennent très-curieuses et singulièrement piquantes ; mais j'en ai retranché un très-grand nombre qui gâtaient un des plus beaux monumens de notre ancienne littérature; et si en cherchant plus de fidélité on lit les lettres originales, peut-être les juges les plus prévenus trouveront que je n'ai pas eu tant de tort ; que sais-je ! que je pourrais bien avoir eu raison.

En effet, sans renoncer à l'effet poétique, je ne crois pas avoir perdu un des mots vraiment curieux, vraiment intéressans d'fléloïse; et je crois même les avoir quelquefois fait mieux ressortir. C'est au point que tandis que des critiques pourront m'accuser de trop peu de fidélité, d'autres pourront me faire le reproche opposé ; mais si je n'avais pas une opinion faite sur ce que je peux et dois dire, je risquerais de n'en avoir jamais. J'ai fait ce qui m'a paru le mieux; et partout les lecteurs équitables pourront reconnaître mon double désir de ne rien omettre d'important et de ne rien offenser de respectable.

Ce qu'il y avait de plus difficile ici , au point d'en désespérer quelquefois, c'était de présenter ces lettres très-vives, telles et aussi vives qu'elles le sont , et en même temps telles que leur expression française ne passât pas certaines bornes, et qu'elles parussent tolérables aux lecteurs et même à beaucoup de lectrices : il serait dommage que je n'eusse pas réussi a cela : car rien ne m'a donné autant de peine. J'ai tempéré, sans la détruire, la vivacité de certaines images, et jamais peut-être la poésie n'a fait tant d'efforts pour

prouver qu'elle peut tout dire. D'un autre côté, quand, dans l'ordre des sentiniens d'Héloïse , j'ai cru trouver quelque chose qui pouvait les exprimer encore mieux, je l'ai adopté sans hésitation. Mais en total, hors le texte et les traductions littérales, où d'étranges longueurs obscurcissent une admirable éloquence, jamais les lettres d'Héloïse n'avaient été rendues avec autant de fidélité et de scrupule. Je n'ai ôté que ce qui rebuterait. Mais tout ce qu'elle a écrit de plus hardi comme de plus intéressant est ici. Souvent, pour m'excuser, j'ai dû citer au bas des pages, les propres paroles d'Héloïse. C'est donc elle qui a tort, s'il y en a un, et c'est moi qui ai presque toujours cherché à le diminuer.

Et à cette occasion j'ai eu à rendre grâce à la richesse de la langue française. Ce mot pourra étonner les écrivains qui parlent sans cesse de sa pauvreté, quelquefois pour faire excuser la leur. H y a deux choses dans une langue ; les mots, et je ne vois pas que nous en manquions jamais ; seulement nous en faisons un choix plus juste et plus sévère; mais il y a aussi dans une langue les expressions , les tournures qui lui appartiennent. C'est là la véritable langue d'une nation ; c'est ce qui en caractérise le génie, et c'est en cela aussi que triomphe la nôtre. Comment en serait-il autrement, puisque, évidemment, le peuple le plus sociable doit avoir la langue la plus riche. Ce sont les étrangers qui, comme je le leur ai entendu répéter cent fois, s'étonnent de l'incroyable quantité de tournures que nous avons dans notre langue, et se chargent de dire qu'elle offre, plus qu'aucune autre, le moyen de tout exprimer avec une finesse, une grâce, une souplesse singulières. C'est que, dans toute langue, ce qu'il y a de plus important, ce ne sont pas les sons, et que la véritable langue d'une nation c'est son esprit. Pendant que les étrangers, en nous refusant tant d'autres choses, veulent bien nous accorder cet éloge, c'est nous qui nouschargeons de nous dire des injures. Pour moi j'ai trouvé dans notre langue de grandes ressources pour adoucir les crudités de la langue latine; j'ai profité pour cela des facilités

que m'ont donné tant d'écrivains remarquables , tant d'esprits ingénieux, tant de sociétés polies et délicates par qui notre langue a passé et s'est épurée, surtout dans ce Paris si justement appelé le salon de C Europe.

On trouvera donc ici, et pour la première fois en poésie, les deux lettres, les deux véritables lettres d'Héloïse. Quelque soin extrême que j'aie pris pour les bien rendre et quelquefois pour les embellir, mon intérêt poétique s'évanouit devant l'intérêt historique; car ce dont il s'agit surtout, c'est de la gloire d'Héloïse ; c'est un peu de celle de notre vieille patrie que, dans un siècle barbare, elle honora par un rare talent , et par une oeuvre que deux grands poètes modernes n'ont pu égaler, sans doute parce qu'ils s'en sont trop écartés. Il m'importe de prouver, par son ouvrage même, que jamais peut-être aucune femme ne fut à la fois si passionnée et si généreuse. Un tel dévouement peut tout faire pardonner à l'épouse d'Abailard, et, par suite, à son interprète.

Mais, quoique, par toutes ces raisons, les deux lettres d'Héloïse soient ce qui m'a le plus occupé et inquiété dans cet ouvrage, on verra sans peine que, malgré leur importance, elles n'en forment qu'une assez petite partie. J'avais à raconter tout ce qui, dans sa vie et dans celle de son amant, précéda et suivit l'époque où elle les écrivit; j'avais à peindre un grand nombre de tableaux de toutes les nuances; j'aurais désespéré d'y réussir sans la flexibilité de tons , sans la variété de styles, y compris le style familier, que me permettait le nouveau genre de l'Odéïde, et dont ce privilège est peut-être le plus grand avantage. Mon désir de retracer les traits les plus caractéristiques de cette histoire a été quelquefois jusqu'au scrupule. Par exemple, Héloïse rappelle à Abailard qu'il faisait des chansons que l'on chantait beaucoup, et qu'il chantait très bien lui-même, et elle ajoute que ce fut un de ses moyens de séduction auprès d'elle. D'après cela, j'ai dû donner ici des chansons d'Abailard. Pour me rapprocher autant que possible de la couleur locale, j'ai

emprunté et rajeuni de Charles d'Orléans, Desportes et Bertaud, quatre ou cinq romances. Je n'y ai pas évité un peu de recherche et de singularité; bien sur que les vraies chansons d'Abailard en avaient encore davantage, et d'autant plus qu'on lui a quelquefois , quoique à tort, attribué le Roman de la Rose, onvi'age d'un goût si recherché et aujourd'hui si fatigant. Je n'ai pas voulu porter la vérité historique jusque-là; et môme, après avoir rajeuni quelques vieilleries parfois assez agiéables , mais un peu bizarres , j'ai cru pouvoir supposer qu'Abailard avait eu quelquefois un peu plus de goût , et j'ai tâché de liii donner deux ou trois romances plus naturelles et plus modernes.

Dans cette histoire d'amans et d'amours , une passion excessive, et excessivement malheureuse, étant le sujet même, je crois devoir encore insister et bien prévenir sur cela, me flattant qu'on ne s'étonnera pas de trouver ici des détails analogues au sujet et des peintures assez vives, quoique bien adoucies, comme je l'ai dit. Quand on craint trop ces détails, il ne faut pas lire les aventures d'Héloïse et d'Abailard, et ces noms ne trompent personne. J'espère qu'on ne sera pas plus rigoureux pour moi qu'on ne l'a été en Angleterre pour Pope , et particulièiement en France pour Colardeau , qui , loin d'être blâmé de son Épitre d'Héloïse , en reçut sa plus grande illustration, même académique. Pour moi, je ne demande pour mon ouvrage, écrit il y abeaucoup d'années, que l'indulgence, la tolérance des gens sévères, et je serais désolé d'êti'e obligé de m'en passer. Il y a tant de motifs qui excusent Héloise , qu'ils m'excusent moi-même de l'avoir peinte à-peu-près telle qu'elle était, passionnée, trop passionnée sans doute, disant des choses très extraordinaires... comme sa position; mais fidèle au malheur, et, malgré ses regrets, à ses vœux et à sa religion. Quant à Abailard, les personnes justes verront bien que ce que son aventure a de plus scabreux a été voilé par moi sous la plaisanterie. En effet, dans ce sujet, l'intérêt passe tout à côté du ridicule. J'ai tâché d'échapper à ce danger , et j'y ai échappé en effet

si, dans ma docilité à tous les sentimens vrais, je me suis laissé aller un moment à l'impression qu'inspire l'espèce du malheur d'Abailard ; et si, après en avoir souri malgré moi , j'ai, par uo sentiment plus vrai encore, fini par intéressera sa catastrophe et à son caractère, par ennoblir ou réhabiliter en quelque sorte cet infortuné, et par apj^eler sur les dernières scènes de sa vie ce que j'ai senti tout le premier : le regret le plus touchant et l'émotion la plus vive.

Et qu'on daigne le remarquer : si j'ai atteint à ce but, ce n'est point en flattant Abailard , en cachant ses défauts , en exagérant ses vertus; rien ne serait plus contraire, selon moi, à ce genre de l'Odéïde qui, comme il a droit de prendre tous les tons, doit dire toutes les vérités. Je dis plus: ce n'est que de vérité qu'il peut vivre. Sans doute, il peut idéaliser jusqu'à un certain point quelques faits, quelques personnages; car il n'y a pas de poésie sans cela; mais les portraits, même embellis, doivent avant tout être ressemblans. C'est ainsi que dans l'odéide, tirée des romances espagnoles du Cid, je n'ai pas dissimulé la- fierté trop grande et l'indiscipline souvent excessive de ce héros. Par le même motif, je n'ai point ici trop caché le génie ergoteur qui n'abandonna jamais Abailard, ni même la froideur qu'il montra longtemps à Héloïse. Peindre l'homme sans défauts, ce n'est plus peindre l'homme. De tels ouvrages sentent le mannequin; et l'on se détourne bientôt avec dégoût d'un tableau sans réalité.

Héloïse était fort belle, et tous les témoignages contemporains l'attestent. Ce qu'il y a de singulier, c'est que c'est celui d'Abailard qui est le plus modéré. Il dit.quœ cùm per faciem non esset infima, per abundantiam litterarum esset suprema. « Si elle n'était pas au dernier rang pour la beauté, elle était au premier pour le savoir. » Cela veut dire seulement qu'elle était encore plus savante quebelle, mais nullement quelle ne fût pas belle; et les transports qu'elle inspira si long-temps, à lui qui avait résisté jusques là à toutes les séductions, prouvent du reste qu'il Pavait trouvée telle. Mais

il parle ainsi d'Héloïse dans une lettre où en racontant ses malheurs , il montre les sentimens de la plus haute piété. D'ailleurs en parlant de la femme dont il avait été lamant et dont il était devenu l'époux , il devait naturellement en louer les agrémens avec réserve ; comme tous les jours encore on entend l'arnant et surtout le mari d'une très jolie femme dire : elle est assez bien. Au reste Héloïse n'aurait pas été jolie qu'elle ne serait pss moins admirable , moins touchante , moins sublime quelquefois, et moins digne d'un éternel intérêt. Mais elle était très bien, et il me tombe encore sous les yeux un témoignage d'un très ancien auteur qui dit qu'Héloïse était d'un esprit et d'une beauté remarquables : prœstanti ingenio forma que.

A cette époque révolutionnaire qui a tout remué , même les cendres des morts , celles d'Héloïse et d'Abailard furent enlevées du Paraclet, où elles reposaient depuis huit siècles ; et l'on a vu long - temps leur tombeau à Paris, au Musée dit des Petiis-Augusthu. Depuis, il a été transféré au cimetière du Père-La-Cliaise, dernier séjour de tant d'illustrations qui, il faut l'espérer, ne seront jamais troublées. Lors d'un de ces transfèremens , un homme de ma connaissance eut l'étrange caprice de voir les ossemens d'Héloïse et d'Abailard. Je ne conçois pas trop ces sortes de curiosités qui me semblent de vraies profanations , et assurément la plus triste de toutes. Pour moi , Dieu me garde de regarder jamais ce qu'est devenu le génie ou la beauté ! Quoiqu'il en soit , ce curieux m'a assuré qu'Héloïse était grande. Il paraît qu'Abailard était proportionnellement d'une taille moins élevée, mais il était extrêmement beau; et il fallait que cela fût bien reconnu, puisque dans sa grande lettre et dans sa grande piété il le dit formellement : e^yuuen<«?w et formœ gratiâ prœeminebam.

Il est assez fâcheux , du moins dans nos idées , qu'Abailard fût chanoine. Mais Pétrarque l'était aussi, et cela n'a jamais rendu ni ses amours , ni ses poésies ridicules. Dans ces temps- là les faiblesses des clercs, plus communes appa-

remment, trouvaient plus d'indulgence que dans celui-ci. De son côté , Laure fut sans doute bien plus sage qu'Héloïse, et sans doute aussi ce ne fut pas la faute de Pétrarque, à moins qu'il ne l'ait ennuyée de trop de sonnets , et , j'en dedemande pardon aux Italiens, de trop de sonnets affectés. Mais Laure, en poésie comme en amour, est bien effacée par Héloïse , si vivante, si passionnée, et en même temps si dévouée. Poésie à part , il y a peu de caractères de femme aussi intéressans que celui d'Héloise, faible sans doute, mais aimant Abailard pour lui-même au point de vouloir lui sacrifier sa propre renommée ; n'aimant encore que lui après le désastre qui le perdit ; prononçant immédiatement des vœux religieux , et non pas comme une pensionnaire qui ne sait ce qu'elle prononce ; enfin , conservant jusqu'à la fin une tendresse inaltérable pour son époux anéanti. A ce pi'ix, on lui pardonne ses faiblesses ; on aime en elle une des plus touchantes victimes de l'amour 5 et cette brillante Héloïse, dans son malheur, et môme dans ses regrets, inspire un intérêt dont n'approchera jamais la statue inanimée qui s'appelait Laure.

Comme Laure et Pétrarque , et plus encore peut-être, Héloïse et Abailard sont à jamais consacrés dans la mémoire des hommes ; et, chose singulière, tandis que les grandeurs et les puissances de leur époque barbare sont à-peu-près oubliées ou dédaignées, deux amans, deux simples amans planent sur toutes ces dignités évanouies , et sont les célébrités de leur âge, et en quelque sorte les princes de leur siècle.- C'est que l'amour, l'amitié, et quelques autres sentimens sont, au fond, la première, la véritable, l'immortelle histoire du genre humain; et qu'après avoir parlé des révolutions , des conquêtes, et de ceux qui les font , on revient toujours à la maison, à la famille, à l'amour.

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« Ma nièce , ma chère Héloise , Tu n'as vu que dix-sept printemps; Et déjà ta science acquise A devancé le vol du temps.

r Ce n'est pas tout d'être jolie; I

Etudiant soir et matin , Une fille n est accomplie Qu'avec le grec et le latin.

De ton savoir Paris s'étonne.

Mais pour augmenter tes honneurs, Ma chère, il faut que je te donne Le premier de nos professeurs.

Il est bien né ' , parle à merveille , Avec tant d'esprit et tant d'art , Qu'on pensait au miel de l'abeille En le surnommant Abailard.

Profond dans la métaphysique , Chef éloquent des nominaux ^,

' Abailard était né en 1079, au château de Palais, près Nantes ,

d'un père et d'une mère nobles qui , tous deux , se mirent en religion.

' A cette épo(]ue, et long-temps encore api es, les écoles de France

Son adroite dialectique A su confondre les veaux. Il montre la philosophie; Et souvent, dans son cours parfait, Jl parle de théologie :

- C'est la même chose , en effet.

Le fameux Ghampeaux ' fut son maître , Mais fut bientôt son écolier.

Alors, forcé de disparaître, Abailard ailleurs sut briller.

Quand à Melun il dut se rendre Pour montrer son art peu commun , Pour Paris Melun put se prendre; Paris se prenait pour Melun.

étaient partagées en deux sectes, les nominaux et les réaux. Les nominaux prétendaient que les modifications de l'ame n'étaient pas distinguées de l'ame même, et qu'elles ne différaient que par le nom ; que la pensée, était l'ame pensante, l'amour lame aimante, etc., etc. Les réaux soutenaient, au contraire, que les modifications de l'ame étaient réellement distinguées de l'ame même, quelles formaient autant de petits individus qu'ils appelaient entités, dont l'ame composait sa cour et qu'elle employait comme ses vassaux pour agir. A vued'œil, j'aurais été, je crois, nomma/ comme Abailard. Mais après bien du temps on s'est aperçu qu'il y avait des manières plus utiles et plus agréables d'occuper l'esprit humain.

' Ghampeaux, chanoine et archidiacre de Paris, était, avant Abailard le plus grand dialecticien de son temps. Abailard , contrarié par lui, se retira à Melun , puis à Corbeil. Il eut, dans chacune de ces villes , plus de trois mille écoliers. Il ne revint à Paris que lorsque Ghampeaux, nommé évêque de Ghâlons, se fut éloigné. Fulbert, l'oncle d'Héloïse, hérita de Ghampeaux sa place d'archidiacre, et Abailard eut son canonicat et sa chaire.

Maintenant, avec confiance Dans Paris se faisant revoir, Il est le roi de Téloquence Et le grand maître du savoir.

Loin de nos murs on ne peut croire Quel peuple suit ce professeur :

L'espace manque à l'auditoire , Et jamais l'art à l'orateur.

Or avant que son cours commence , Partons , et soyons empressés.

En partant trois heures d'avance Nous serons peut-être placés. >' Héloïse avait moins de zèle ; Mais elle n'a pas hésité.

Fulbert ravi part avec elle, Et revient bien plus enchanté.

« Quel profond trésor de science!

Quel entretien docte et disert !

Quelle inépuisable éloquence! »

Voilà ce que disait Fulbert.

" Quel beau port ! quelle grâce exquise! Quels traits nobles et délicats ! »

C'est ce que pensait Héloïse , Et ce qu'elle ne disait pas.

« Vous dont au loin on vante les taîens, Docte Abailard, c'est bien à plus d'un titre Qu'auprès de moi, Paris, presque à trente ans, Vous voit siéger en son premier chapitre.

Encor laïc, mais par-tout honoré , Parmi les clercs déjà tout vous appelle^ Et je vous vois, de la mitre paré, L'heureux pasteur d'une église fidèle.

En attendant, apprenez mon espoir, Vous qui prêchez le savoir, la sagesse : Ne pourriez vous , venant souvent me voir. Par vos leçons former ma jeune nièce?

— Seigneur Fulbert , vous n'y pensez pas bien. Je vous honore et voudrais vous complaire ; Mais offrez moi quelque meilleur moyen:

De celui-ci, moi, je ne puis rien faire.

A mon savoir retenant tous mes droits , Et pleins d'un feu que rien ne leur enlève, Mille écoliers m'écoutent à-la-fois; J'ai peu de temps pour une seule élève. »

Près dHéloïse, alors, à la maison, Fulbert revint , abjurant son idée.

Sa nièce fut piquée avec raison , Et se disait: «S'il m'avait regardée !

« Que je fus insensé! Dieu, quel fut mon délire, Alors que de Fulbert je rejettai le vœu ! Je ne connaissais pas sa nièce que j admire, Et qui dans moi déjà fait naître un tendre feu.

Moi qui de la beauté bravai toujours les charmes, Moi , dont même les clercs admiraient la vertu , Aurais-je cru jamais sitôt rendre les armes ! Je suis vaincu déjà sans avoir combattu.

Je la connais trop tard. Héloise est charmante. Le ciel semble sourire , alors qu'elle sourit. Elle aura mes leçons. On dit qu'elle est savante , Eloquente, admirable : elle est belle , il suffit.

Fulbert aime l'argent presque autant que sa nièce. Allons voir ce vieillard d'avarice accusé. Réparons ma folie en employant l'adresse, Et tachons d'obtenir ce que j'ai refusé. »

« Seigneur Fulbert, de ma tristesse Daignez soulager les ennuis.

4ê HELOÏSE.

Car la demeure où je professe Est trop loin de celle où je suis.

Si vous le voulez, cher confrère, Je puis cesser d'être affligé.

Prenez-moi pour pensionnaire Et vous m'aurez pour obligé.

Riche par la faveur publique Dont je fus toujours escorté, Je vous offre un prix magnifique D'une telle hospitalité.

— Ce n'est pas que je le refuse ; Mais, à vous parler franchement, Fulbert, qui tout bas vous accuse, Veut encore un autre paiement.

Reçu par vous avec rudesse ,

A mon tour j'impose la loi;

Donnez des leçons à ma nièce.

Si vous voulez loger chez moi.

— Quoi, seigneur! — Point de résistance,

Ou bien point de consentement.

— Je me fais cette violence, Puisqu'il le faut absolument.

— Vous y consentez! ciel!... Ma nièce, Venez donc! je me sens charmer :

Modèle en savoir, en sagesse, Abailard veut bien vous former.

Sur ma nièce, en qui l'esprit brille, Vous avez tout pouvoir, seigneur,

...Allons, marchez, petite fille, Et suivez votre instituteur. »

" Quel changement! Dieu ! l'aurais-je pu croire! Qu'un jour, ô ciel! est différent d'un jour! De tous mes plans j'ai perdu la mémoire ; Je ne voyais que l'église et la gloire ; Je ne vois plus qu'Héloise et l'amour.

Où sont-ils donc ces sentimens austères Qui me faisaient dédaigner la beauté?

Je suis à peine aux travaux nécessaires. Mes soins pieux , mes études sévères Ne sont plus rien pour nhn cœur enchanté.

Je ne lis plus : je rêve , je désire. ^

Chercher à plaire est désormais mon art , Et , tout entier au bonheur où j'aspire , Loin des auteurs, j'étudie et j'admire Un mot, un geste, un penser, un regard,

O toi sur qui tout mon espoir se fonde , A ton aspect mon cœur a succombé.

Mes yeux dormaient dans une nuit profonde , Un voile épais me dérobait le monde; Mais je t'ai vue, et le voile est tombé.

O tout mon bien! ô toute mon envie!

Si tu lisais dans mon cœur enflammé !

Toute autre image à mon ame est ravie : Oui, désormais, aimer, voilà ma vie; Ma mort serait de n être pas aimé. »

« Tienne soi d'aimer qui pourra !

Moi je ne m'en saurais tenir.

J'ignore ce qu'en adviendra; Tienne soi d'aimer qui pourra !

Qui la voit et qui la verra Lui doit dabord appartenir.

Tienne soi d'aimer qui pourra!

Moije ne m'en saurais tenir.

Des rigueurs que Ton m'inspira , Ah ! (Jue je me sens revenir!

J'ignore ce qui restera Des rigueurs que l'on m'inspira.

Mon directeur me grondera ; Mais que puisse Amour me bénir !

Tienne soi d'aimer qui pourrai Moi , je ne m'en saurais tenir \ »

' Tiré en partie de Charles d'Orléans, père de Louis XII, et qui , par parenthèse, en esprit, en grâce, est si supe'rieur aux grossièretés de Villon, et, d'ailleurs, antérieur à lui, est le père beaucoup plus digne de la poésie française.

^ÉLOÏSE.

« Heureux qui voit la charmante Héloise , Son port si noble et ses traits gracieux ! Qui peut la voir lui soumet sa franchise ; S'il peut l'entendre , il la voit encor mieux.

Elle est si bien , la touchante Héloise , Que le plus grand s émeut à son aspect. Elle soumet la plus fière franchise , Et donnerait de l'amour au respect.

Mais l'air décent de la noble Héloise , Nous imposant, nous charmant tour-à-tour, Sans nul espoir soumet notre franchise, Et donnerait du respect à l'amour. »

vm.

« C'est Héloise Qui sait charmer j C'est Héloise Qu'il faut aimer.

Dès qu Héloise S offre à nos yeux , Vers Héloise Vont tous les vœux.

Gomme Héloïse

Parle et sourit !

Non : d'Héloïse l

Nul n'a l'esprit. v

Près d'Héloïse

Ah! quel bonheur,

Si d'Héloïse

J'avais le cœur!

Mais Héloïse Brave nos vœux.

Voir Héloïse Est trop heureux.

Près d'Héloïse, Vite à genoux !

Sainte Héloïse , Exaucez-nous. »

« Que ma fortune est singulière !

Ici j'ai deux emplois que je crains d'oublier. Je suis tremblant près de mon écolière. C'est moi qui deviens l'écolier.

Souvent, quoi qu'elle me réponde, Devant son oncle il faut la gronder sans raison. ^

Souvent aussi , quand ma bouche la gronde , ^

Mes yeux lui demandent pardon.

J'ai peu de droits à la reprendre.

Celle que je chéris sait presque tout, hélas! Qu'il plaise à Dieu que je lui puisse apprendre Le seul point qu'elle ne sait pas ! »

« J'ai tort. Malgré tant d'appas Dont mon ame est enivrée , Je ne méconnaîtrai pas L'hospitalité sacrée.

A l'espoir qui me sourit , Ah ! dérobons ma faiblesse.

Si Fulbert est sans esprit, Suis-je sans délicatesse !

Abailard, l'honneur te sert, Bien que l'amour te dévore.

Prenons congé de Fulbert Quand il en est temps encore.

Lorsque je parle tout bas.

On rougit , le sein palpite.

Non, non, je ne déplais pas.

Cherchons Fulbert bien plus vite.»

« Ciel ! que me dites-vous, ô mon cher Abailard! Quoi ! vous voulez quitter ma maison et ma nièce ! Pour vos avis ma nièce aura manqué d'égard ; Elle doit redouter ma fureur vengeresse.

— Seigneu r Fui bert, pourquoi ces pensers rigoureux? J'admire les progrès de l'aimable Héloïse ; Mais je ne puis, distrait par des travaux nombreux , De son instruction terminer l'entreprise.

— Vous voulez me calmer ; mais , je l'ai vu souvent : Votre génie en vain se fatigue à l'instruire. Croyez bien qu'il n'est pas, mon cher, de châtiment Où je ne la soumette afin de la réduire.

— Vous vous trompez ; calmez votre sévérité.

— Non, ma nièce à jamais me paiera cette offense. Vous me connaissez mal; quand je suis irrité,

Je ne sais où pourrait s'arrêter ma vengeance.

— Vous m'effrayez, seigneur. — Oui, mon cœur ulcéré Va de votre départ lui reprocher loutrage.

— Puisqu'il en est ainsi, seigneur, je resterai; Mais me laisser partir eût été bien plus sage. »

HELOÏSE. 5a

« Mon Dieu, mon Dieu, que j'aime ma déesse, Et les vertus qui Félèvent aux cieux ! ' Mon Dieu, mon Dieu, fais grâce à ma tendresse, Et permets-moi d'adorer ses beaux yeux !

Mon Dieu , mon Dieu, que j'aime la sagesse De ses propos diserts et merveilleux!

Mais, puisqu'il faut que je te le confesse , Jaime encor plus son regard gracieux.

Admirateur de sa douce éloquence , Oh ! combien j'aime à l'ouïr deviser, A lui baiser la main , sans quelle y pense. Et quand sur-tont elle vient d'y penser !

Arbitre saint de la vie éternelle.

Tu vois ma dame: hélas ! pardonne-moi, Quand ma raison te respecte plus qu'elle, Si mon amour l aime un peu plus que toi.

Regarde-la pour me faire indulgence,

Pour excuser ce qu'elle fait sentir.

Pour le pardon tu fis la pénitence.

Et tant d'attraits sont faits pour le plaisir '. »

' Tiré en partie de l'abbé Desportes. Cette pièce, et quelques autres, offrent des rapprochemens communs alors, et reçus, et qui peignent ces siècîes-là.

« Je veux me rendre ermite, et faire pénitence. De mes désirs d'amour je voudrais me punir, Et me punir sur-tout de la folle espérance De les voir enfin réussir.

Par moi, je le sens bien, l'Église est mal servie. Je crois à l'Evangile et j'en profite mal; C'est la foi des damnés. Mais de ma douce amie Dieu lui-même à peine est rival.

J'éprouve assez d'amour pour mériter la haire ; Mais je n'éprouve pas assez de repentir. Gomment te regarder, t'entendre, et de te plaire Ne pas conserver le désir!

O toi, tout mon bonheur, toute mon espérance, A mon fidèle amour n'accorderas-tu rien? Oh! qu'il me serait doux de faire pénitence D'un péché qui serait le tien !

Oui, nous prendrons le voile, et nous ceindrons la haire. Combien de nos péchés nous aurons de regrets! Mais, toi que j'aime tant, songe qu'il faut les faire. Et nous les pleurerons ^près. »

Peut-être lisez-vous ces vers avec surpi'ise? Mais, soit pressentiment, soit effet du hasard,

Tels étaient les pensers qu'à l'aimable Héloïse Exprimait gaiement Abailard.

Il advient que des maux et même des obstacles Une secrète voix nous dit l'événement.

Le jeune homme parfois rend déjeunes oracles Mais il s'écoute rarement.

«Bonheur que je n'osais attendre Et qui viens encor m'étonner , Doux baiser que j'osai surprendre Et qu'on veut bien me pardonner, Si j'ai commencé par te prendre, On a fini par te donner.

Moment dont la douceur m'enchante !

Nenni charmant, tendre embarras!

De ma divinité tremblante

Aveu muet et plein d'appas !

La bouche est bien plus éloquente

Alors qu'elle ne parle pas. »

« La Grèce vantait son Hélène Qui mit la guerre entre cent rois;

Le Nil célébrait cette reine De qui César subit les lois :

Toutes deux et toute autre Belle, Malgré leurs ravissans appas , Étaient bien loin d'égaler celle, Celle que je ne nomme pas.

Plus on la voit, plus elle enchante.

Si son esprit est ravissant, Sa voix est la plus séduisante, Son regard est le plus touchant.

Son port , des grâces le modèle...

Mais dire ici tous ses appas , Ce serait presque nommer celle , Celle que je ne nomme pas.

Elle paraît me voir sans peine; Elle m'écoute sans rigueur ; Et même à l'amour qui m'entraîne Donne quelque douce faveur.

Ah ! comme prix au plus fidèle , Amour que j'implore tout bas , Fais qu'en secret j'obtienne celle.

Celle que je ne nomme pas. »

« Abailard, il est vrai , je ne puis vous le taire, Je n ai pu demeurer insensible à vos vœux ;

Et vous auriez déjà pu rendre moins sévère Un cœur plus rigoureux.

Ici je vous l'écris, et n'eusse osé le dire : L'éclat de votre gloire a servi vos projets. On est bien près d'aimer celui que l'on admire, Et je vous admirais.

Si je vous accordais ce que je vous refuse , Si j'abjurais pour vous une faible rigueur. Plus d'une femme, ami, trouverait mon excuse Dans le fond de son cœur.

Toutefois le devoir que votre amante écoute Condamne vos désirs à rester superflus.

Pour vous, cher Abailard , ah ! j ai trop fait sans doute; Je ne ferai pas plus.

Le destin entre nous élève une barrière : Votre nom vous élève à de saintes grandeurs; L'hymen vous fermerait àjamais la carrière Des pliis brillans honneurs.

Sachez donc modérer cette chaleur extrême , Qui pour votre avenir a droit de m'alarmer. Je vous aime, Abailard; c'est sur-tout pour vous-même Que je sais vous aimer.

Fermez donc à l'espoir votre ame raffermie; Serrons de l'amitié les liens les plus doux ; Respectez mon devoir, et plaignez votre amie Qui ne peut être à vous. >'

Tel était l'arrêt de la Belle

A son amant.

Le tendre Abailard en appelle ,

Mais vainement.

Elle accorde au feu qui le presse

Tendre retour , Mais lui refuse avec tendresse

Gage d'amour.

Abailard perdait l'espérance,

Quand un matin , Devant eux , Fulbert qui s'avance ,

Paraît soudain.

De Fulbert la nièce timide ,

Avec terreur, Aux yeux de ce vieillard stupide

Lit la fureur.

" Trop long -temps, sotte que vous êtes ,

Je différais ; Avec Abailard vous ne faites

Aucun progrès.

A genoux ! Vous , point de faiblesse ;

Et sans merci , Abailard , corrigez ma nièce

Avec ceci.»

Et , pour que son projet s'achève ,

De son manteau, De l'école il tire le glaive

Fait^de bouleau.

«Comme un enfant elle est distraite ;

Et, dans l'instant, Je veux que son maître la traite

Gomme un enfant.

« Comme un enfant ! eh ! mais que dis-je !

De tous les temps , Cette peine, à Paris , s'inflige ^

Jusqu'à trente ans.

Quand votre négligence appelle

Tout mon courroux , Allons, allons, mademoiselle,

Soumettez- vous!

— Quelle erreur! Pour mademoiselle

Quel vain effroi !

Cela, seigneur, n'est fait pour elle, Ni fait pour moi.

— Eh bien ! dans ma fureur extrême ,

Devant vos yeux , Je vais ici frapper moi-même, Et beaucoup mieux. »

Fulbert a dit , et vers sa nièce ,

Oncle insensé , Rempli d'une ardeur vengeresse,

S'est élancé.

Abailard , pour celle qu'il aime

Craignant son bras , Dit lors : '< Je vais frapper moi-même,

Ne frappez pas. »

Trouble nouveau! supplice étrange !

Et cependant Il faut qu'ici l'amant se change

En un pédant ; D'une fonction si nouvelle

Sans s'étonner, 11 faut qu'il outrage sa Belle

Pour l'épargner.

De l'école il saisit le glaive ,

Et, plein d'égard, Ce que veut Fulbert, il l'achève,

Mais au hasard.

O fonction très singulière

Pour un amant . *

Qui corrige son écolière

Très doucement!

Fulbert voit bien qu'il la ménage ,

Et s'en plaint fort.

Disant : « Elle sera plus sage, »

Abailard sort.

Mais tout bas, comme il se retire,

( O doux espoir ! ) La Belle, outrée, a su lui dire :

« Venez ce soir. »

« Elle est à moi , ma charmante maîtresse! De ses refus j'ai fléchi la rigueur.

Oui, sa tendresse égale ma tendresse; Contre son cœur elle a pressé mon cœur. Elle est à moi !

Quelques bienfaits que le sort vous dispense , De vous, mortels, je n'envierai plus rien. Allez chercher la grandeur, l'opulence ; Votre trésor sera bien loin du mien :

Elle est à moi !

Gentils oiseaux qui jouez sous l'ombrage, Vous avez donc deviné mon bonheur!

Vous chantez mieux , aous chantez davantage ; L'air est plus doux, l'œillet a plus d'odeur; Elle est à moi !

Mais les transports où mon ame se livre Ne sont-ils pas des transports indiscrets? Il faut, comblé du bonheur qui m'enivre. Penser toujours, et ne dire jamais :

Elle est à moi ! »

«Ami , qu'a choisi ma tendresse Qui ne pouvait pas mieux choisir, Défions-nous de notre ivresse , Et dérobons notre plaisir.

Garde de faire reconnaître Le nœud qui vient de nous lier.

Mon doux ami, mon noble maître, Sois un moment mon écolier.

Ton regard , de nos tendres flammes Trahit le secret précieux.

Sois plus prudent ; nous autres femmes , Nous savons regarder bien mieux.

Quand notre amour est notre vie , Evitons l'œil observateur.

ïl faut bien pardonner l'envie A qui pressent notre bonheur. »

" Déjà des murmures ingrats i Abailard , quels pensers ta folle erreur écoute !

Tu dis que je ne t'aime pas; C'est t'aimer trop que je redoute.

De DOS entretiens précédens Sais-tu pourquoi mon cœur regrette la réserve? Quand je te dis : « Soyons prudens,»

C'est mon trésor que je conserve.

Moi ! je ne t'aime pas ! ton cœur M'ose , en son injustice , adresser cette offense 1 Abailard, connais le malheur, Et tu connaîtras ma vengeance. »

« O mon élève, ô ma maîtresse, Qui sur moi dois toujours régner !

Qu.els progrès ! en fait de tendresse , Je ne peux plus rien t'enseigner.

O précieuse solitude , Où deux cœurs n'ont plus qu'un séjour; Où notre amour est notre étude , Où notre vie est notre amour ;

Où , lorsque nous ouvrons un livre Que la raison vient animer.

Nous oublions l'art de bien vivre Pour l'art meilleur de bien aimer;

Où, dans nos classes amusantes, Des points doucement discutés Rendent les leçons séduisantes Et les exemples répétés;

Où Sénèque, Aristote, Homère, Le grec et l'hébreu sont moins lus ; Où ce n'est pps de la grammaire Que nous nous occupons le plus ;

Où, les devoirs que l'on exige Se garderaient bien de blesser; Où lorsque le maître corrige Il se surprend à caresser !

Où, des plus graves connaissances, D'autres soins ne sont pas bannis; Où les baisers et les sentences S'étonnent d'être réunis ' !

' Si l'on trouve cette romance un peu vive, on sera de mon avis. Mais on peut remarquer qu'elle l'est beaucoup moins que les paroles textuelles d'Abailard, paroles d'autant plus remarquables qu'elles sont écrites par lui dans une lettre où il raconte son malheur célèbre, qu'on retrouvera ici un peu plus tard. Que devaient donc être ses lettres avant sa disgrâce ! Voici le passage original : Quid plura! primiim domo unâ conjungimur, tnox animo. Sub occasione disciplinœ amori penitùs vacabamus , et secretos recessus quos amor optabat , studium lectionis offcrebat. Aperlis itaque libris , plura de amore quàm de lecdone verba se ingerebant, plura erant osculaquàm sententiœ ; sœpius ad sinus quàm ad libros reducebantur manus... Qubque minus suspicionis haberemus , verbera quandoque dabat amor, non furor, gratia , non ira ; quœ omnium unguentonim suavitatem transcendèrent.

O Dieu! dont le pouvoir nous ôte , Nous donne à son gré le désir, Pouvez-vous trouver une faute Où vous laissez tant de plaisir !

Qui n'a point éprouvé cette fièvre d'amour Dont deux amans épris font leur plus douce gloire ! Qui ne la subit pas doit la subir un jour. Qui ne la subit plus eu cbérit la mémoire.

Héloïse! Abailard! tels étaient vos amours ; Tel fut votre âge d'or pour votre ame ravie ; Car vous n'en aviez qu'une; et, plus épris toujours. De ses biens les plus doux vous enchantiez la vie.

Un jour, à la clarté du ciel le plus serein , Ils erraient sur ces bords couronnés de verdure, Où la Seine limpide , en son cours incertain , Souriait , et sourit encore à la nature.

« O l'attrait de mon cœur ^ le charme de mes yeux. Quand la terre, le ciel, quand tout nous favorise, Heureux par notre amour , nous sommes trop heureux , Et moi sur-tout , l'ami de la tendre Héloïse. »

Par des discours pareils, Héloïse aisément Du bonheur amoureux eût secondé l'apôtre :

Mais elle regarda le ciel et son amant, Et remercia l'un des senliraens de l'autre.

De leurs cœurs attendris, troublant la volupté, Le ciel, en ce moment, se couvrit d'un nuage. Il fallut fuir bientôt leur asile encbanté. Héloïse disait : « N'est-ce pas un présage? >»

u Ma nièce est charmante, O mes chers amis !

C'est la plus savante Qui soit à Paris.

Comme elle est instruite , Et dans plus d'un art !

Comme elle profite AvecAbailard!

La métaphysique , Le grec et l'hébreu, La mathématique , Sont pour elle un jeu.

Toujours de plus belle .l'admire à l'écart Ce que fait pour elle Mon cher Abailard.

— Oui: c'est un digne homme.

Oui , mon cher Fulbert ;

Et chacun sait comme Abailard la sert.

Loin d être guidée Par un ignorant , On n'a pas d'idée De ce qu'elle apprend. »

De cette parole Chacun souriait; Mais elle désole Fulbert inquiet. De sombres alarmes Troublent ses esprits.

Oh ! combien de larmes Naîtront d'un souris !

« De ta maison par ton oncle exilé, Ton Abailard croit l'être de la vie.

De tes douleurs mon cœur est accablé ; Où retrouver la paix qui m'est ravie!

Chère Héloïse , où devait t'entraîner Ce sentiment que ton regard impose !

Et pourras-tu jamais me pardonner Tous les chagrins que mon amour te cause ?

Cachons nos feux qu'on sut trop pénétrer, Et que punit un oppresseur barbare.

O mon amie ! on peut nous séparer ;

Mais ce n'est pas nos cœurs que Ton sépare.

Lorsque du soir naît l'azur ténébreux, Considérons la lune solitaire.

Peut-être là sont des amans heureux Que ne désole aucun parent contraire.

Oui : quand luira cet astre calme et doux, Suivons tous deux sa clarté vive et tendre. Là , nos regards se donnent rendez-vous , Et de bien loin nos cœurs pourront s'entendre.»

« Abailard^ qu'as- tu dit? te pardonner, qui, moi!

Ami , connais mieux ton amante :

J'ai nié ton amour, et je l'ai dû pour toi;

Peu s'en faut que je ne m'en vante.

Sur moi mon oncle en vain osa lever son bras;

.l'ai bravé sa colère extrême.

Du ton dont je disais que je ne t'aime pas.

Il eût dû voir combien je t'aime.

Ah! si j'avais osé! comme de mon regard, J'aurais dit de ma voix charmée :

« J'aime, j'aime à jamais l'éloquent Abailard, J'ai le bonheur d en être aimée !

HÉ LOI SE. m

C est lui qui de sa chaire, a montré le chemin

A tout un peuple qu'il entraîne.

J'aime son grand savoir, j'aime son esprit fin,

J'aime de lui jusqu'à ma peine. »

« O mon cher Abailard! jusqu'à mon dernier jour

Compte sur ta fidèle amie.

Dans la science moins encor que dans l'amour,

Ne crains jamais que l'on t'oublie.

J'accepte dans les cieux ton lointain rendez-vous ;

Mais dans notre destin j'espère.

11 nous réserve ailleurs des entretiens plus doux.

Nous iious re verrons sur la terre.

En attendant , malgré mon austère prison ,

Un plaisir vrai me favorise.

J'entends dans la cité chanter les vers sans nom

Que tu fis pour ton Héloïse.

Encor qu'ils soient charmans et qu'ils soient applaudis ^

Ne crains pas que je les avoue.

Mais par le cœur parfois nous nous sentons trahis,

Et je rougis quand on les loue.

Tu me nommes pourtant dans quelque autre chanson , Mais sans que trop on me soupçonne.

Avec d'autres , ami , j'ai partagé njon nom , Mon Abailard avec personne.

Je considère peu tes éloges pour moi ; C'est pour toi que je suis ravie.

Car je ne suis plus moi; je ne suis plus qu'en toi; Ma vie a passé dans ta vie. »

« Félicité passée Qui ne peux revenir, Tourment de ma pensée ; Que n'ai-je, en te perdant, perdu le souvenir

Quand de celle que j'aime On va me séparant , Plus mon heur fut extrême , Plus mon malheur est grand.

Félicité passée, etc.

Une chaîne cruelle L'enlève à mon ardeur.

Quand je suis auprès d'elle, Ce n'est plus que du cœur.

Félicité passée , etc.

Sa douleur est amère , Des pleurs couvrent ses yeux ; Et c'était sur la terre Le sourire des cieux.

Félicité passée , etc.

' Ces quatre vers sont , comme on sait , de Bertaud.

De quelle juste flamme J étais énamouré !

Plus ne verrai ma dame , Mais du moins je mourrai.

Félicité passée Qui ne peux revenir, Tourment de ma pensée ; Que n'ai-je, en te perdant, perdu le souvenir !»

« Que dirai-je , Abailard? comment expliquerai-) c

Deux sentimens qui combattent en moi?

Le plaisir me ravit, et le trouble m'assiège. Je triomphe d'orgueil , et palpite d'effroi.

Ton amour glorieux promet un tendre gage,

Qui sur ton cœur viendra doubler mes droits. De mon oncle cruel il me promet la rage ; Mais je vois avant tout l'honneur que je reçois.

Parmi cette frayeur dont mon ame est saisie ,

Un doux transport ranime mon regard.

Entre tant de beautés par toi je fus choisie. Je suis fière à jamais de l'amour d' Abailard.

Cher Abailard, fais grâce à ma joie imprudente;

Je languissais; nous étions séparés.

Voilà que plus d'éclat embellit ton amante, Depuis que par ce nœud nos noeuds sont resserrés.

Cependant songe à toi ; songe à garder ta vie.

Ne t'endors pas, si le pardon t'absout. Quelques mots échappés alarment ton amie. Pour se venger, mon oncle est capable de tout.

Il m'aime ; ce sera toi qu'il voudra poursuivre.

Mais avant toi qu'il m'enlève le jour.

C'est à moi de mourir , et c'est à toi de vivre , Pour l'honneur de l'Église et l'honneur de l'amour."

« Mais n'est-ce pas une nonnain

Qui, sur un palefroi docile ,

Des champs bretons prend le chemin ,

Et vient de Paris la grand' vil le ?

Une antique duègne la suit ,

Pour elle ayant tout l'air de craindre.

Je ne sais si l'on la poursuit;

Mais heureux qui pourrait l'atteindre !

De son coursier elle descend.

Plus je la vois, plus j'en augure.

Quel joli pied ! quel air décent !

Et quelle charmante figure !

...Parmi ses attraits délicats.

Cependant je vois un indice...

Elle est nonnain, je ne dis pas; Mais je ne la dis pas novice. »

C'était ainsi qu'un voyageur Remarquait Héloise heureuse , Qui, loin de Fulbert oppresseur, S'échappait en rehgieuse.

Abailard fut son ravisseur; Mais il resta pour lui complaire.

En Bretagne , auprès de la sœur , Elle va s'occuper du frère.

i( Abailard, félicite-toi.

Combien ma souffrance m'est chère !

Un fils vient de te naître. Il est beau comme toi ; Il t'aimera comme sa mère. "

i< Il a passé comme une rose , L'enfant que Dieu m'avait donné.

Roseau dont un souffle dispose.

Vers la tombe il s'est incliné.

Des anges cet aimable frère N'a fait qu'apparaître à mes yeux.

Il était trop beau pour la terre.

Il est retourné dans les cieux.

Voltigeant d'une aile légère, Cher enfant, de tes faibles bras, Peut-être tu bénis ta mère , Qui ne peut plus te voir , hélas !

Doux habitant de l'Éthérée ,

Ah ! du moins pour ta mère en pleurs,

Obtiens la grâce désirée

Et le pardon de ses erreurs.

Cher Abailard, malheureux père, Que je plains et que je chéris, Si tu n'étais pas sur la terre J'aurais bientôt rejoint ton fils.»

D'un bourg voisin de la cité de Nantes , Où d' Abailard commencèrent les jours , Chez ses parens dont les mains prévenantes A son amie offraient tous les secours , Triste, Héloïse, en un chagrin extrême, D'un long silence accusait Abailard , Craignant loubli, quand Abailard lui-même Dans ce séjour s'offrît à son regard.

Surprise, émue, et déjà ranimée:

u C'est vous , dit-elle : ô moment enchanteur ! Si je vous vois, si mon ame est charmée. Combien j avais besoin d'un tel bonheur!

Je redoutais une infortune horrible ; D'être oubliée , et de perdre ton cœur. » L'amant répond : « Est-ce que c'est possible ? Tu vas juger quelle fut ton erreur :

Quand mon adresse eut su briser ta chaîne ,

Loin de Paris quand tu fus sans frayeur ,

Fulbert frémit, et je pourrais à peine

De ce vieillard exprimer la fureur.

Il me voidait immoler sans remise ;

Il aspirait à me sacrifier ;

Et moi qui suis engagé dans l'Eglise ,

Je sortais presque armé comme un guerrier.

Craignant aussi qu'on ne vînt me surprendre , Mes écoliers m'escortaient pleins d'ardeur. Par eux j'eus soin de te faire défendre , Et d'écarter de toi toute rumeur.

Chacun disait qu'Héloise , en silence , Souffrait des torts d'un injuste tuteur; Et nul ne dit que ta fâcheuse absence Eût Abailard , ni l'amour pour auteur.

Mais quand un fils , flattant notre espérance , Vécut un jour pour prendre au ciel l'essor, Instruit d'un fait qui prouvait mon offense , Fulbert frémit , plus furieux encor.

Au fond , j'avais trompé sa confiance; Et ce penser troublait mon souvenir.

Je pris pitié de sa longue souffrance , Et je sentis qu'il fallait la finir.

Je vins chez lui demander l'hyménée.

A mon discours il se calma d'abord.

Il m'embrassa. Ma parole est donnée ; Un nœud secret unira notre sort.

Il l'a promis, et je viens, chère amante, T'apprendre tout... mais je reste interdit ; L'aurais-je cru? tu parais mécontente ! " Son Hélofte en ces mots répondit :

a Abailard, le projet qui vers moi vous amène Est juste et généreux ; je vous en aime plus. Maisplus je vous chéris, plusl'amourqui m'enchaîne S'unit à mon devoir pour fonder mon refus. Vous avez à Fulbert fait un sanglant outrage. Ne vous flattez jamais d'effacer son courroux. Ici contre Fulbert je vous suis un otage ; En me rendant à lui , prenez bien garde à vous.

Oui, croyez-moi : l'amour voit bien pour ce qu'il aime. Mais parlons de l'honneur , l'intérêt le plus grand. Vous marier, qui ? vous ? quel projet ! quel blasphème ! Croyez-vous m'honorer en vous déshonorant? La France , dont l'espoir en vos talens se fie , En moi, par votre hymen, maudirait son fléau. Et que diraient l'Église et la Philosophie De voir fléchir leur gloire et pâlir leur flambeau?

Ami , lisez saint Paul , Sénèque , saint Jérôme , Cicéron ; tous , unis avec saint Augustin , Vantent le célibat comme Thonneur de l'homme , Et disent que l'hymen en flétrit le destin. F^ous clerc et vous chanoine, osez-vous condescendi'e A ce nœud qu'on tolère et qu'on n'approuve pas ! Vous vous fermez le rang où vous pouviezprétendre, Les honneurs des abbés et sur-tout des prélats.

Si le clerc brave tout , et si le théosophe Persiste en ce projet combattu vainement, Fuyant le nœud d'hymen , qu'au moins le philosophe Se respecte lui-même en son égarement.

Qu'ont de commun les cris et les soins du ménage Avec les hauts pensers dont ce bruit le distrait? Le silence se plaît dans la maison du sage , Et si l'amour y vient, il n'y vient qu'en secret.

Je naquis ton égale , et dois le reconnaître , Et par quelques vertus je suis digne de toi ; Je suis digne de toi, si quelqu'un le peut être; Mais affaiblirta gloire est indigne de moi. Du mal que tu te fais moi-même épouvantée, Je lie puis consentir à tes sermens offerts , Et garder pour moi seule à jamais détestée Ce que le Créateur forma pour l'univers.

Tu me diras : i. Je noue un secret hyniénée, Et je suis assuré d'un mystère profond. Fulbert ne xoudrait pas nuire à ma destinée. Fulbert sera discret ; son serment en répond. »

— «Fulbert, tous mes parens qui de rage étincèlent, Révéleront nos nœuds sans f épargner en rien. Leur intérêt, le mien, veulent qu'ils les révèlent \ Bien différens de moi qui ne vois que le tien 1

Aux raisons de l'esprit dont je viens de f instruire, Qu une raison du cœur joigne le dernier trait : Pourquoi mettre une chaîne où le bonheur attire! L'hymen n'est qu'un devoir, l'amour est un bienfait. Les vulgaires amans, bien loin de mon système, Invoquent le serment et réclament l'autel. Mon lien est plus noble ; et quand j'ai dit : Je t'aime, .l'ai juié dans tes bras mon serment éternel.

Ce mot a pour jamais béni notre existence; Ineffaçable droit , nœud confidentiel , Pouvoir intérieur, magique intelligence.

Mot par qui, sur la terre, on évoque le ciel! Je t'aime ! je ne puis l'oublier sans blasphème. Auprès d'un nœud si cher, qu'est-ce'qu'un froid lien ! N'as-tu pas entendu quand je t'ai dit : Je t'aime? Est-ce donc que je peux jamais dire aussi bien?

Connais tout mon amour et toute ma pensée : N'attente pas toi-même à l'éclat de ton nom. Vers ta seule grandeur Héloïse poussée, Veut te sacrifier tout, jusqu'à son renom. O l'époux de" mon cœur , ô mon bonheur suprême, Loin de nous ces liens qui faneraient nos jours ! Et laisse-moi, fidèle à moi comme à toi-même, Ne te devoir jamais et te donner toujours.

Par mille efforts divers la touchante Héloïse D'Abailard imprudent combattait Tentreprise,

Lui prêtant son ap^.ui; Elle était généreuse en se montrant rebelle, Et, ce qu elle aurait dû lui demander pour elle,

Le repoussait pour lui.

Mais, Abailard poussé par un mauvais génie. Fait, de ce juste hymen qu Héloïse dénie,

Le plus cher de ses vœux.

Il presse noblement son amante chérie , Et , presque à ses genoux , il lui dit : « Je te prie. » ' * '

C'est bien plus que. Je veux.

Emue , et pressentant quelque horrible infortune : «Allons, a-t-elle dit, notre perte commune

Est fixée en ce jour ; Et c'est notre destin, quand à tes vœux j'accède, Qu'il faut qu'à notre amour une douleur succède ,

Egale à notre amour! ' »

' Unum ad ultimum restât, ut in perditione duorum minor non succédât dolor quam prœcessit amor.

Héloïse était bon prophète, Mais non prophète de bonheur.

Dès qu'à Paris la noce est faite , La nuit, sans éclat, sans rumeur j Quand chez Fulbert loge Héloïse; Quand loge ailleurs l'époux discret; Fulbert, contre la foi promise.

De Thymen trahit le secret.

De son époux sentant l'injure , Héloïse a nié le nœud.

Fulbert, qui contre elle murmure, En vain réclame son aveu.

Excitant en vain ses alarmes, Il sent la fureur l'embraser.

Il va jusqu'à frapper ces charmes Que Dieu créa pour le baiser.

Abailard qui cherche pour elle Un autre asile, un autre accueil.

L'enlève encore , et la recèle Au monastère d'Argenteuil.

Du passé gardant souvenance, Héloïse y vient sans regrets.

Dans l'asile de son enfance , Sa jeunesse a cherché la paix.

HÉLOÏSP]. 81

Dans ces lieux , sa naissante gloire De l'étude apprit les secrets ; Et voilà qu'on pourrait Ty croire Religieuse, au voile près.

Sous son enseigne sérieuse, Elle attend un destin meilleur.

Quoi! toujours en Religieuse!

Cela lui portera malheur.

Fulbert, d'une ame forcenée, Croit, la sachant sous cet habit.

Que, se jouant de Thyménée, L'indigne Abailard le trahit.

Des autres parens d'Héloïse Sa fureur invoque l'appui.

Et cherche comment, sans remise , Il pourra se venger de lui.

Cependant, lo^de cette crainte.

Les deux époux, les deux amans, Du cloître bravant la contrainte, Y répétaient leurs doux sermens.

Souvent Abailard fit entendre L'accent d'un délire amoureux , Jamais il ne fut aussi tendre.

Et ne crut être plus heureux.

i< Dans tous mes sens quelle fièvre palpite 1 Mon cœur eu vain est pressé sur ton cœur. Je veux sans cesse, en l'ardeur qui m'agite, A mon bonheur ajouter du bonheur.

Que disent-ils, que par le bonheur même L'amour fléchit et se sent désarmer?

Pour moi du moins ils ont tort; plus je t'aime, Chère Héloise, et plus je veux t'aimer.

Peut-être un philtre, exerçant son empire, M'enchaîne à toi ; je le crois eu effet: C'est ta beauté, ton esprit ^on sourire, Qui sont le philtre où mo^œur se complaît.

Viens dans mes bras; et, défiant l'envie, Aimons sans fin ainsi que sans effroi.

De voluptés enivrons notre vie.

Dieu nous bénit, puisqu'il te donne à moi.»

Des dames de ce vieux Paris, Ornant leur esprit , leur mémoire^

Faisaient ensemble leurs devis Dans un boudoir qu'au temps jadis On appelait un oratoire.

Survient un jeune chevalier Dont l'œil ému, Tair singulier, Font soupçonner quelque nouvelle :

De la dire il se voit prier; «Parlez, lui dit-on , quelle est-elle?

— Mesdames, je n'oserai pas.

Je ne pourrai pas vous la dire.

— Mais pourquoi donc cet embarras?

— Mesdames, je n'oserai pas.

— Non, à nos vœux il faut souscrire.

— Je dois, dans ma docilité,

Céder à votre volonté :

Sachez, puisqu'il faut m'y résoudre,

Qu'Abailard si beau , si vanté.

Vient d'être frappé de la foudre.

— Gomment! répétez s'il vous plaît?

— Fulbert, ses parens en délire.

Ayant su corrompre un valet,

Près d'Abailard qui sommeillait ,

Dans la nuit, ont su s'introduire.

liCS scélérats, dans leur fureur.

Ont, par un attentat vengeur,

Tari la source de ses flammes;

Et, s'il survit à son malheur,

Il n'est plus rien pour vous, mesdames.

— Se peut-il! eût-on soupçonné

Ce forfait d'un homme cVéglise !

Jamais mortel infortuné

Ainsi ne fut assassiné.

Pauvre Abailard ! pauvre Héloïse !

A de tels complots qui s'attend !

C'est un attentat révoltant

Dont on frémit, dont on soupire! »

Une des dames pleura tant,

Qu'on ne put s'empêcher de rire '.

"Héloïse, le ciel, que je n'écoutais pas.

Justement a dû me poursuivre.

Clément, le ciel m'aurait accordé le trépas;

J'ai le malheur de me survivre.

Tant que ce cœur battra , dans mon exil trop long

Sur cette terre trop cruelie, Si je suis digue encor de prononcer ce nom

Mon amour vous sera fidèle.

Je voudrais dérober à l'univers, au jour. Mon affront et mon existence.

' Le valet d' Abailard et un autre des assassins furent pris, et punis de la peine du talion; et, ce qui étonne encore plus, Fulbert fut seulement dépouillé de ses bénéfices, et ses biens furent confisqués au profit de l'Église.

Un cloître est désormais mon unique séjour, Et ma vie est la pénitence.

Quand mon père , autrefois, par son zèle emporté , D'un couvent eut franchi Tenceinte,

Ma mère vertueuse alla de son côté Se clore en une maison sainte. »

« Abailard, mon époux, mon maître, Près de vous, dans votre douleur.

Votre épouse aurait droit peut-être.

D'offrir son soin consolateur.

Mais pour toujours, votre misère Epouse un asile sacré.

Vous me parlez de votre mère , Je vous entends, j'obéirai. »

Faut-il que je le taise , ou que je vous le dise ?

Différant son servage , Abailard soupçonneux Exige les vœux d'Héloïse , Avant de prononcer ses vœux.

Héloïse , en secret , sent à quel point loffense Cette crainte d'un cœur qui reçut son serment; Mais à si peu de confiance Répond par plus de dévouement.

Comme elle, d'Abailard excusez cette injure. Pour concevoir en lui ces torts peu délicats ,

Éprouvez la même aventure ;

... Ou plutôt ne l'éprouvez pas.

Abailard, juste objet et de gloire et d'envie, De son brillant destin avait mille témoins. Il perd tout, et plus que la vie :

On aurait de l'humeur à moins.

La fête était préparée, Fête de deuil et de mort :

La victime était parée Et s'avançait sans effort.

De Paris prêtre suprême, L'évêque, a voulu lui-même Attacher le saint bandeau ; Et, conquérant pour l'Eglise , Sur la célèbre Héloïse Tirer l'éternel rideau.

Apportant d'autres pensées A cet acte solennel,

Que de familles pressées Accouraient devant Tautel !

Amis des grandes images , Des heureux de tous les âges Cherchent , de leurs yeux émus , La victime malheureuse Qui s'immole, généreuse, A son époux qui n'est plus.

Elle vient , elle s avance ,

L'héroïne de vingt ans ,

Qui voue au jeûne, au silence.

Son génie et son printemps.

Loi trop sévère de Rome !

Que d'attraits, perdus pour l'homme.

Vont être immolés à Dieu !

Elle semble une immortelle ,

Et ne fut jamais si belle

Que dans le jour de l'adieu.

« Quoi ! dans de cruelles larmes Ces doux attraits vont pâlir !

Dieu créa-t-il tous ces charmes Pour les voir ensevelir !

C'est outrager la nature. »

Ce discoui-s que l'on murmure Remplit le temple agité, Et la foule qui 1 inonde Ne veut point laisser au monde Dérober tant de beauté.

A cette épouse fidèle Des vieillards même , tout bas , Disent qu'elle ait pitié d'elle , Qu'elle ne s'immole pas.

Le prélat , dans sa vieillesse , Sent aussi, pour la jeunesse.

Sa clémence intervenir ; Et, ne sachant que résoudre.

En secret est près d'absoudre Celle qu'il venait bénir.

La foule , un moment ravie , Vit l'épouse d'Abailard Sur le monde et sur la vie Jeter un dernier regard.

Du moins alors quelques larmes Vinrent embellir les charmes Qui séduisaient les mortels ; Et l'on conçut l'espérance De ne pas voir sa souffrance Éternisée aux autels.

Fol espoir ! voilà son heure , Et son cœur se raffermit.

C'est son époux qu'elle pleure , C'est sur lui qu'elle gémit.

A cette heure déchirante, D'Abailard la jeune amante, Sur son sein , pour tout secours.

Cache la dernière lettre

hel;oïse. 89

Qui vint encor lui promettre Qu'il la chérirait toujours.

De ce talisman armée Elle marche vers l'autel , Et sur la foule alarmée Jette un regard solennel.

Irréparable victime , Il semble , au feu qui l'anime , Qu'elle va finir ses maux; Et, ferme dans son épreuve , Après une antique veuve ' , Elle dit ces nobles mots :

« Noble époux , ta destinée A péri par mon erreur.

J'acceptai ton hyménée, Et j'accepte ton malheur.

J'avais cru qu'à ton épouse La fortune , moins jalouse , Pom* toi se devait unir.

Trop digne , hélas ! de ta haine , C'est moi qui cause ta peine , C'est moi qui dois la subir. »

' Elle cita ces mots de Cornélie , dans Lucain :

O maxime conjux, O thalamis indigne meis! hocjuris habebat In tantum fortuna caput! Curimpia nupsi, Si misent m. factura fui? nunc accipepœnas, Seil fjuas sponte luatn.

Pharsale, livre 8,

Cette victime céleste , Que son sort ne peut toucher.

S'élance à Tautel funeste Gomme au funeste bûcher; Et, sous le voile suprême.

Se dérobant elle-même , Dit le serment redouté :

...Aux mortels elle est ravie Pour tout le temps que la vie Peut offrir d'éternité.

A Saint-Denis le monastère Abailard s'enferme à son tour.

Il croyait ce coin de la terre De la vertu le pur séjour.

Mais quel étonnement se glisse Au cœur d'Abailard abattu, Quand il retrouve encor le vice Dans le séjour de la vertu 1

Dans leur retraite peu profonde, Trop d'indulgens Religieux, En ces jours, ne quittaient le monde Qu'en menant le monde avec eux.

Pour ceux-ci les devoirs du temple Etaient l'objet de leurs dédains.

^HÉLOÏSE. gn

El l'abbé qui devait l'exemple, Le donnait des plaisirs mondains.

Abailard ne sut pas se taire.

Je dois contre lui cet aveu :

Il avait moins droit d'être austère,

Après l'avoir été si peu.

Près d'une belle créature

Il trouva conseil et bonheur:

Le voilà seul dans la nature

Avec son génie ergoteur.

Un moine, appelé frère Côme, Était son frère à Saint-Denis.

Aucuns n'étaient dans le royaume Plus reposés et mieux nourris.

L'air le plus rond, le moins auguste.

Excusant tous les torts divers ; Voyant peu loin, mais voyant juste, Et laissant aller l'univers.

Il vit un jour parmi ses frères

Frère Abailard impérieux,

Lançant des reproches sévères

Ou des argumens captieux.

D'abord que seul il put l'atteindre ,

Il le prit à part et lui dit :

« Je vous plains , et je dois vous plaindre :

Mon cher, vous avez de l'esprit.

N'armez pas la haine et l'envie.

Souvent la raison est un tort.

Voyez le calme de ma vie ; Imitez-moi sans nul effort.

Passez-ici des jours tranquilles , Fuyez les débats dangereux.

Moi, je suis dans les imbéciles ; Mais c'est nous qui sommes heureux. «

« Ah ! frère Gôme , frère Côme !

Que vous m'aviez bien conseillé 1 Dix ans se sont passés , et , triste Ghrysostôme , Pour le chagrin amer que de nuits j'ai veillé! J'eusse dû me calmer dans notre antique asile. Je veux de ces dix ans parcourir les douleurs;

Et vous , d'un esprit si tranquille ,

Compatirez à mes malheurs '.

Quand , aigri par mon imprudence ,

Notre chef et nos compagnons M'eurent, sur mes talens motivant mon absence, Prescrit d'aller ailleurs reprendre mes leçons, Vous savez quel concours d'une foule ravie Poursuivit dans un bourg mon savoir trop vanté;

Et le sol manquait à la vie ,

Le bourg , à l'hospitalité.

' Cette lettre est toute historique. Abailard tomba mal ; mais il laut bien se rappeler que les désordres dont il se plaint étaient répariis ailleurs par de hautes et saintes vertus.

Vous savez quelle jalousie

Arma contre moi deux docteurs, Quels complots l'on ourdit, et quelle frénésie D'un concile , à Soissons , signala les fureurs. Menacé par le peuple, opprimé par la ruse , Sans pouvoir me défendre, il me fallut, hélas ,

Demander , à genoux , excuse

De ce qu'on ne m'entendait pas !

Rentré dans notre monastère

Je n'y rentrai pas plus prudent.

J'y blâmai, malgré vous, les torts de plus d'un frère, Qui détesta dans moi mon zèle trop ardent. Je fis bien pis encore , et mon cœur s'en irrite : Je soutins , indignant nos frères réunis,

Que Denys l'aréopagite

Ne fut jamais à Saint-Denis.

Pour cette faute inexcusable

De malédiction frappé , Jeté dans un cachot comme l'est un coupable, Vous savez de quels fers enfin je m'échappai. Je voulus de votre ordre abjurer l'esclavage. Par un abbé nouveau mes vœux furent remplis,

L'abbé Suger, qui , je le gage ,

Régira plus que Saint-Denis.

Alors , le comte de Champagne

Me fit, après tant de revers , Le triste possesseur d'une triste campagne Qui rappelait l'horreur des antiques déserts.

J'y fonde une chapelle où je prie, étudie; Et, sentant par ces soins se calmer ma douleur ,

Au Paraclet']e la dédie ,

C'est-à-dire au Consolateur.

C'est là que sous un toit de chaume ,

Devant uu temple de roseaux , Vinrent de toutes parts et de tout le royaume , Réclamer mes leçons des élèves nouveaux. La foule m'entourait, d'un saint zèle saisie ; Ils élevaient des murs où je me complaisais.

Là , comme ailleurs , la jalousie

Poursuivit bientôt le succès.

Des envieux firent renaître

Le bruit de mon premier arrêt.

Deuxabbés qu'on ditsaints, qu'onfera tels peut-être. Et Bernard et Norbert servirent leur projet. Tous , dans mon intérêt, témoignant des alarmes , De prier Dieu pour moi priaient leurs auditeurs ^

Et répandaient d'adroites larmes

Sur le danger de mes erreurs.

Cette ligue enfin fut prospère ,

Et d'erreurt je fus soupçonné.

Trahi , calomnié , quoi que j'eusse pu faire , Le courage fléchit dans mon cœur indigné ; J'étais près de quitter ces terres trop cruelles, Et d'aller demander, bien loin de mes aïeux,

De la justice aux infidèles

Et de la paix à d'autres cieux.

Tandis qu'on m attaquait en France,

Soulageant mon cœur en émoi , Dans l'antique Bretagne où j'avais pris naissance , Malgré l'absence longue on se souvint de moi ; Et des Religieux , sur cette terre amie , M élurent d'une voix, quand je n'y songeais pas,

Chef de la célèbre abbaye

Que fonda jadis saint Gildas.

J'acceptai. Lassé de ma peine,

J'espérais un destin meilleur.

Hélas! ces murs sacrés d'une terre lointaine, Recelaient plus d'excès avec plus de fureur; Et quand, croyant y voir des pratiques austères, De mille abus affreux mes yeux furent témoins,

De la vertu des monastères

J'obtins une preuve de moins.

Il arrivera que l'histoire,

Alors que nous ne serons plus , De la religion pour illustrer la gloire, Des jours où nous vivons vantera les vertus. Souvent j'ai rencontré cette vertu parfaite; Mais, hélas! j'ai trouvé bien des torts imprévus;

Et ce que je vois m'inquiète

Pour les temps que je n'ai pas vus.

Là , sur une terre barbare,

Au sein d'un langage inconnu , Je découvris bientôt jusqu'où le vice égare , Et regrettai les bords d'où j'étais advenu.

Je vis combien mon ame avait été trompée , Et je me rappelai , dans mon chagrin profond ,

Celui que l'effroi d'une épée

Jette en un abîme sans fond.

Mes moines , leur conduite infâme , Comblaient mon mortel embarras.

Car souffrir leurs excès, c'était perdre mon ame ;

C'était perdre mon corps en ne les souffrant pas.

A leur surprise extrême, à leurs voix turbulentes.

Je vis trop que sur moi leur choix s'était fixé , Bien moins pour mes vertus présentes Que pour mes torts du temps passé.

Indignant la chaste Bretagne,

Ces prétendus Religieux Traitaient, logeaient chacun à part une compagne , Avec l'essaim bruyant qui plaisait à leurs yeux. D'autre part, un guerrier, voisin du monastère, Tyran seigneurial qui bravait toute loi ,

Pillant l'abbaye et la terre,

Était bien plus abbé que moi.

A ces abus intolérables

Je ne pouvais pas consentir.

Et ces hommes voulaient, dans leurs plans exécrables. De faire mon devoir me faire repenlir.

« Des confins de la terre à toi ma voix s'écrie ', » Dis-je souvent à Dieu témoin de mes efforts.

' De jinibus tetrœ in te, Domine, confido.

En un mot telle était ma vie :

Crainte au dedans, lutte au dehors.

Menacé de pièges funestes,

Entouré de cris factieux , Je repoussais sans fin des complots manifestes; J'étais en proie aux pleurs qui veillaient dans mes yeux. Du Paracletk moi s'offrait l'image vaine, Et je disais souvent du fond de ma douleur :

u J'ai mérité toute ma peine;

J'ai quitté le Consolateur. »

Mais le Consolateur lui-même

Daigna veiller à ses honneurs.

Quelque plaisir pour moi vint d'un chagrin extrême, Qui me fit espérer, de loin, des jours meilleurs. Héloise , ma sœur, qui , de soins oppressée , Du couvent d'Argenteuil guidait les cœurs bénis ,

Avec ses sœurs en fut chassée

Par les seigneurs de Saint-Denis ;

Dès que je sus quelle disgrâce

D'un premier séjour l'exilait.

Voulant par un second en adoucir la trace , A ma sœur, à ses sœurs , j'offris le Paraclet. Je vins de Saint-Gildas le lui donner moi-même. Je revis Héloise après tant de malheurs ,

Et priai l'Arbitre suprême

De garder pour moi les douleurs.

Mon présent était peu de chose; Héloise en fit un trésor.

Si la voix d'une femme à la pitié dispose, La sienne sur les cœurs fut plus puissante encor. On dota promptement sa maison trop bornée ; Et de tout le canton gagnant les habitans ,

Elle fit plus en une année

Que je n'aurais fait en cent ans.

Et moi, de la parole sainte

Cherchant à nourrir son troupeau, Renaissant à la paix dans cette pure enceinte. Je crus sur mes destins voir luire un jour nouveau. Hélas! qui l'aurait dit ! dois-je vous en instruire? Dans ce chaste séjour la haine prit l'essor.

La haine, toujours prête à nuire,

Osa me soupçonner encor.

Bien que de toute souvenance

Notre cœur se fût défendu, On jura qu'Héloïse oubliait la prudence, Et retrouvait eu moi... tout ce que j'ai perdu. Il est dans les harems un malheur qu'on protège ; Mais le pauvre Abailard , qu'opprimait la fureur ,

N'eut pas même le privilège

De son sort et de son malheur.

Honteux de ces discours atroces,

Du Paraclet je m'écartai.

Il fallut retourner chez les bêtes féroces; Hélas ! et j'y trouvai plus de férocité ! Six printemps sont venus consoler la nature. Depuis que Saint-Gildas vit mon fatal retour;

Et la souffrance que j'endure

Ne s'est pas reposée un jour.

Que de fois leur rage complice

Au poison confia mon sort!

Dans la coupe où j'offrais le divin sacrifice, Les pervers une fois me versèrent la mort. M'y voyant échappé, leur troupe conjurée , Dans les murs , hors des murs , épiait mon chemin.

Aux assassins de la contrée

Ils recommandaient mon destin.

Un jour que le comte de Nantes

M'avait appelé près de lui , Pour livrer aux tourmens mes entrailles brûlantes , D'un valet scélérat ils trouvèrent l'appui. Le vase était toutprê! , et ma vie était morte; Mais de cette liqueur je différai l'emploi.

Un jeune frère, mon escorte,

Entra , but, et mourut pour moi.

Alors , déployant mon empire ,

Purgeant un séjour débordé, J'ai maudit, j'ai chassé ce que j'avais de pii e. ... Vain espoir! c est le pire aussi que j'ai gardé. Un jour, de leurs poisons voyant l'atteinte vaine , Leurs poignards réunis ont menacé mes jours.

Je n'ai pu m'échapper qu à peine ,

Et ne puis m'échapper toujours.

J'apprends que vous avez vous-même Vu quelques chagrins vous troubler ,

Et j'ai, vous racontant mon infortune extrême, Pensé que mon destin pourrait vous consoler. Au moins , paisible, obscur autant que sous le chaume Peu de maux sont venus vers vous. Moi, j'ai brillé: Ah ! frère Côme , frère Côme, Que vous m'aviez bien conseillé ' ! »

« Une esclave à son maître, une fille à son yère, L'épouse à son époux , et la sœur à son frère,

' La longue lettre qui précède est le reste très abrégé de la très longue lettre d'Abailard où il racontait toutes ses aventures, et qui tomba dans les mains d'Héloïse et occasiona ses célèbres lettres. C'est même cette grande épître d'Abailard qui, avec quelques autres renseignemens du temps, a fourni tout ce qu'on a lu jusqu'ici, dans une autre forme, sur les aventures des deux amans. Mais nous voici aux deux lettres d'Héloïse, et elles sont si justement fameuses que je me suis appliqué à les rendre aussi fidèlement que la poésie le permet. J'ai dit plus baut combien l'épître de Pope et celle de Colardeau, quelque estime qu'elles méritent , en donnent une fausse idée et conservent peu les moeurs locales du temps et souvent même les vrais senlimens d'Héloïse. On pourra en juger, ne fût-ce que par les citations très nombreuses que j'ai jointes à mon imitation. On verra, en même temps, combien j'ai presque toujours suivi et rendu de près les expressions même d'Héloïse. On peut être sûr que le peu de choses que j'ai ajoutées est tout-à-fait dans son esprit, a été pensé, et doit même avoir été dit par elle, dans quelque autre lettre que nous n'avons pas. J'ose croire qu'à elles seules ces deux lettres, éminemment curieuses, d'autunt quelles sont éminemment vraies, justifient l'intérêt que ce sujet et cet ouvrage m'ont paru susceptibles d'inspirer.

HELOÏSE. lOl

Héloïse, en un mot, à son cher Àbailard '. Hier un écrit de vous vint à moi par hasard 2. Dès que de votre main je reconnus l'ouvrage, Quel plaisir se glissa dans mon cœur éperdu ! Mon cœur, ressuscité par cette faible image, Crut presque retrouver ce qu'il avait perdu.

Je lus , et la douleur vint désoler ma joie : De quels maux amassés vous devîntes la proie! Quels pièges , quels chagrins empoisonnent vos jours! Quels tourmens Abailard souffrit, souffre toujours! En lisant vos malheurs, quelles âmes humaines. D'horreur et de pitié ne se sentent saisir^ ! Moi, j'ai pleuré sur vous qui subîtes ces peines, Et sur moi qui n'ai pu, pour vous, les adoucir.

Mais , au saint nom du Christ , au nom de ses apôtres , Accueillez dans leur vœu ses filles et les vôtres*. Si l'espace est trop grand, s'il faut ne plus vous voir, Ecrivez-nous souvent vos croix et votre espoir^.

' Domino sua , imo patri ; conjugi suo , imo fratri ; Ancilla sua , imo Jilia ; ipsius uxor, imo soror ; Abœlardo , Heloissa.

' Missarti ad amiciim pro consolatione epistolam , dilectissime , vestram ad m.e forte quidam niiper attulit , etc., etc.

^ Quœ cîim. siccis oculis neminem vel légère , vel audire posse existimem , etc., etc.

< Per ipsum itaque , qui te sibi ndhuc quomodo protegit , Christitm obsecramus ; quatenus ancillulas ipsius et tuas crebris litteris , de Itis , in quibus adhuc jiuctuas , naufragiis certificare digneris , ut nos salteni quœ tibi solœ remansimus , doloris vel qaudii participes habeus.

* Tuas, unice ., cruces assiduas referebant.

Seul ferme et seul fidèle en un si long orage , Mon troupeau vous chérit, vous avez tous nos cœurs; Nous pourrions au bonheur céder notre partage; Mais nous le réclamons dans toutes vos douleurs.

Ecrivez-nous souvent , et souffrez que j'insiste. Quoi que vous écriviez ou d'heureux , ou de triste ', Pour nous avoir écrit, vous vous ferez bénir; Ecrire à ses amis, c'est s'en ressouvenir. Ah ! si le vain portrait de celui que l'on aime ^ Émeut en son absence et n'est pas sans douceur, L'épître d'un ami , c'est cet ami lui-même. Les lettres, Abailard , c'est le portrait du cœur.

Vous me pouvez ainsi rendre votre présence ^ , Sans qu'un obstacle naisse ou qu'un jaloux s'offense, Et, je vous en supplie , ô mon cher Abailard , Sans que la négligence y mette aucun retard. Vous le devez. De nous ne craignez nuls murmures ; Mais, désolans pour nous, vos soins consolateurs '^

' De qiiibuscumque autem sciibas nobis , non parvum nobis remedium confères; hoc saltem uno quod te nosirî memorem esse monstrabis.

* Si imagines nobis amicofum absentium jucundce sunt, quœ memoriam rénovant , et desiderium ahsentiœ falso atque inani solatio levant, quanto jucundiores suiit litterœ , quœ amici absentis veras notas afferunt !

^ Deo autem gratias qubd hoc saltem modo prcesenliam tuamnobis reddere nullâinvidià prohiberas, nultn , obsecro , neqligentin retarderis.

* Quas videlic.et tuas (infelicitates) diligenter commémorons , cum e/»5 (ainici) intenderes consolationi, noftrœ plurimnm addidisti deso-

Ont ranimé nos maux, ont rouvert nos blessures. Auteur de nos regrets , guérissez nos douleurs.

C'est bien de consoler un ami solitaire ' , Ami , nous consoler , ce sera bien mieux faire, Nous qui, dans ce désert, sommes des sœurs pour vous, Ou des enfans, ou mieux , s'il est un nom plus doux. Car vous avez vous seul créé ce lieu sauvage ^ : Des brigands se cachaient où Dieu fut proclamé. Nous existons par vous; protégez votre ouvrage; Faites fleurir le champ que vous avez semé.

Sans doute la vertu qui règne en cette enceinte ^ Préserve des erreurs notre demeure sairtte; Sans doute une clôture et ses chastes rigueurs Garantissent les vœux qu'ont jurés nos douleurs; Mais bien qu'autour de nous se hérissent nos grilles, Craignez-vous pas de voir monter jusqu'à nos cœurs

lationi ; ac dum ejiis mederi vuliicribus cuperes , nova quœdam. 7iobi<i vulnera doloris inJlLxisti , et priera auxisti. Satia , obsecro , ipse quœ fecisti y qui quœ alii feccrunt curare satagis.

' Morem quidem amico et socio gessisti , et tam amicitiœ quàm societatisdebitum perso Ivisti ; sedmajori te debito nobis adstrinxisti, quod non tam arnicas quàm amicissimas , non tam socias quam jilias convenit nominari , vel si quod dulcius et sanclius vocabulum potest cxcogitari.

' Hujus quippe loci tu^post Deum , solus fundalor... toturn quod hic est , tua creatio est. In ipsis cubilibus ferarum , in ipsis latibuli'i latronum , ubi nec nominari Deus solel, divinutn erexisti tabernaculum , etc., etc.

' Satis ex ipsiî feminei sexûs naturn debilis esthœc plantatio ; est infiitna , etsi tion esse t nova.

Cette sève d'Adam qui trouble encor ses filles? Ne nous refusez pas vos secours protecteurs.

Cultivant en Bretagne une vigne étrangère ' D'où naît malgré vos soins une liqueur amère, Que ne devez-vous pas, cultivateur divin, A celle que sema, que chérit votre main ! Si vous vous épuisez pour un troupeau rebelle Qui , repoussant vos soins , s'obstine à vous haïr , Que ne ferez-vous pas pour le troupeau fidèle Qui vous aime, Abailard, et veut vous obéir!

Et, sans parler du reste, est-elle rejetée ^, La dette qu'envers moi vous avez contractée? Moi, dont en vous le cœur voit toujours un époux , Dont les sermens à Dieu furent encor pour vous; Moi qui mis en vous seul mon bonheur et ma gloire^. Qui de vous agréer fis ma première loi ; Moi qui dans votre cœur crus fonder ma mémoire , Moi qui fis tant pour vous, ne suis-je rien pour... toi!

' Vitis alienœ vineam quant non platitasti in amaritudinem tibi conversant, adnionitionibus sœpe cassis, et sacris frustra sermotiibus excolis. Quid tuœ debeas attende, qui sic curam impendis aliénée! Doces et admones rebelles, nec proficis. Frustra ante porcos divini eloquii margaritas spargis. Qui obstinatis tanta impendis, quid obedientibus debeas considéra.

^ Atque , ut c.œlera oniitiam , quanto erga me te obligaveris débita, pensa; ut quod devotis comviunitas debes feminis , unicce tuœ devotiiis solvas.

^ Cùm, ad tuant statim jussionem tant liabitum ipsa quant animutn immutarem ; ut te tant corporis mei qiinm animi unicum dominum ostenderem.

Sais-tu ce qu'on me dit en voyant ton silence? Qu'il trompe avec rigueur ma dernière espérance, Que jamais par ton cœur mon cœur ne fut chéri , Et qu'avec ton plaisir ton amour a péri '. Loin de le répéter, je combats ce blasphème. Non, tu n'as point ce tort né de pensers jaloux. A toutes je le nie, et le nie à moi-même. C'est moi qui te défends, et c'est moi qui t'absous.

Dieu sait si j'ai voulu rien dans toi que toi-même! J'ai dédaigné l'hymen, la dot; c'est toi que j'aime. J'ai tâché d'accomplir toutes tes volontés; J'ai tâché d'accueillir toutes tes voluptés ^, Et, si le nom d'épouse enchaînait ta tendresse. Celui de ton amie est plus cher à mes yeux. Même je préférais celui de ta maîtresse; Il m'honorait assez, et t'honorait bien mieux.

J'en atteste celui dont le tonnerre gronde : Qu'Auguste , roi des rois et présidant au monde ^ ,

' .'lut ego quod sentio, imo quod omnes suspicantur dicam : Conciipiscentia te mihi potiiis qnam amicitia sociavit , libidinis ardor potîùs rfuam ainoi .

' Nibil unquam (^Deus scit) in te requisivi; te pure, 7ion tua concupiscens. Non matritnonii fédéra , non dotes aliquas expectavi ; non denique meas voluptates aut voluntates , sed tuas (sicut ipse nôsti) adimplere studui. Et si uxoris nomen sanctiusac validius videtur, dulrcius mihi semper extitit amicœ vocubulum , aut, si non indigneris , concubinœ , vel scorti ...; et sic eliam excellentiœ tuœ , gloriam minus lœderem.

^ Deum testent invoco : si me Augustus, universo prœsidens mundo, matrimonii honore dignaretur, totumque mihi orbem conjtrmarel in

Me choisît, et voulût, m'honorant de sa main, A mes pieds respectés mettre le genre humain , Quelle que fût pour moi sa bonté protectrice, Mon cœur, abandonnant ses grandeurs et sa cour. Préférerait au rang de son impératrice Celui de ton amante au gré de ton amour.

Que j'avais bien choisi! le hasard, la puissance. De tant d'autres mortels grandissent l'existence ! Seul , du monde sur toi tu fixas le regard. Abailard fit lui seul le destin d'Abailard. Oui, mon erreur fut sage, et mon amour fut juste. Quel philosophe illustre a passé ton pou voi r ' ? Qu'était auprès de toi le roi le plus auguste? Les peuples , les cités se pressaient pour te voir.

Quand tu te retirais d'un air noble et modeste,

Qui ne suivait des yeux ta dignité céleste^!

Et l'épouse , et la vierge , à mes vœux s'unissant ,

Présent, te desiraient, te regrettaient, absent.

Ah! qu'avant de pitié, je fus digue d'envie!

... De tes nombreux talens deux sur-tout, j'en convien'

perpétua prœsidendum, charius mihi et dlgnius viJeretur tua dici meretrix quhm. illius imperatrix. Non enim quo quisque ditior, sive potentior, ideo ac melior : fortunœ illud est, hoc viitiitis.

' Quis etenim regumaut plùlosophorum tuam exœqnarc famnm poterat? Quœ te regio , aiit civitas , seu villa, videre non œsluahal !

' Quis te, rogo , in puhlicum procedentem conspicere non festîitabat , ac discedentem , collo erecto , oculis directis, non insectahatur> Quœ conjugata , quœ virgo, non concupiscebat absentent, et non exardebat in prœsentem ! etc., etc.

^ Duo autenijfateor, libi specialiler inerant, quibus fœminanim

Me flattaient; toute femme en a lame ravie : Tu faisais bien les vers, et tu les chantais bien.

Aussi, pour t'admirer, sans savoir, sans apprendre, Si l'on ne te voyait il suffisait d'entendre ; Et tes chants gracieux et tes aimables vers, Après ton Héloise, enchantaient l'univers '. Et comme, dans ces vers où j'étais illustrée. Mon nom, cité parfois, révélait ton ardeur, Mon nom devint fameux dans plus d'une contrée. Et les femmes au loin admiraient mon bonheur.

Que les temps sont changés ! non ma tendresse extrême^

Tu sais si je t'aimais : c'est savoir si je t'aime.

Abailard fait toujours mon espoir et ma loi.

Je me perds à l'instant, si je me perds pour toi \

Si j'allai des autels chercher la pénitence ,

Si j'acceptai jadis un éternel ennui ,

Dieu pourra m'accueillir en sa munificence ;

Mais il ne me doit rien : je n'ai rien fait pour lui'^.

quarumlibet aiiimos slatim alllcere poteras : dictandi videlicet et cantandi yralia.

'... Pleraqueamatorio métro vel rhjthmo composita relicjuisti carmina , quœ prœ niniiâ suavitate, tant dictaminis quhmcanlûs, sœpius frequentatn , tuum in ore omnium nomen incessanler tenebant... Et ciim horum pars maxima carminum nostros decantaret amores , multis me reyionibus brevi tempore nunciavit , et multarum. in me fœniinaruin accendit invidiam.

^ Quam, tuncmihi invidentem ^ nunc tantis privatœ deliciis compati calamitas mea non compellat?

^ Me ipsam , prc jussu tuo , perdere substinerem.

"* Nulla milù super hoc merces expectanda est à Deo, cujus adhuc amore nihil constat émisse.

Quand dans le sein de Dieu tu cherchas un asile , Je t'imitai , tremblante, et t'obéis , docile ' ; Et même mon serment, éternel, absolu, Fut juré le premier; car tu l'avais voulu. Et, je te l'avouerai, tu déchiras mon ame, Quand je vis jusque-là le soupçon t obséder ; Moi qui pouvais, et peux encore, dans la flamme. Te suivre, à ton signal, ou bien te précéder ^.

Quand je fis ce serment dont toi seul es l'arbitre , Sache que sur mon cœur je pressais ton épître. Et que sur ce billet, peut-être le dernier, Je jurai de mourir avant de t'oublier.

Je tiens tous mes sermens. Mais quelle défiance! Roi de ma volonté, de moi que craignais-tu? Tu guidas vers l'erreur mon inexpérience; Je t'aurais suivi mieux encor vers la vertu.

Il n'est rien que n'eût fait pour toi celle qui t'aime; Car mon ame est dans toi bien plus que dans moi-même. Oui , telle est mon essence , et son sort : Abailard , Mon ame en toi réside, ou bien n'est nulle part^. Au moins sois bon pour elle , et sois son dieu propice ; Une lettre de toi peut consoler mes maux. Grâce pour grâce, ami; paie un long sacrifice : Donne un peu pour beaucoup, et pour des faits, des mots.

' Quant quidem juvenculam ad vionasticœ conversationis axperitatem, non religionis devotio , sed tua tantàm pertraxit jussio.

• Ego autem (^Detis sait) ad Vulcania loca te properantem prcecedere, velsequîprojussu tua minime dubitarem.

^ Nonenimmecum animus meus., sed tccuni erat. Sedet, nunc maxi-

Charme de ma pensée, idole de ]^a. vie, /

Ta présence àtQUJours m'est-eU^ donc ravie?/ Reviens près d'Héloïse , en vain , sans doute , hélas ! Mais qu elle puisse encor typresser dans ses bras. Couvre-moi de baisers, je/rêverai le resié^ . Qu'ai-je dit ! je m'égar^en mon trouMe fatal ! Je crains plus ton courroux que le courroux céleste. 0.,jevaiseW,™aUj.fW.„...

Pardonne à ma faiblesse un instant de délire. Te complaire est sur-tout ce que mon cœur désire. Si ce cœur est trop tendre, il ne l'est que pour toi. Non moins que mon amour je t'ai prouvé ma foi. Si jadis mon bonheur fit murmurer l'envie , Dès que par ton revers le ciel vint nous punir, A vingt ans j'abdiquai la jeunesse et la vie, Et ne me gardai rien que de t'appartenir.

Eh bien! si tu me dois quelque reconnaissance, Console mon amour de quelque souvenance.

mè,sitecum non est ,nusquam est. Esseverà sine te nequaquam potest.

Sed ut tecum bene sit agas, obsecro. Bene autem tecum fuerit si te

propitium invenerit , si gratiam referas pro gratiâ , modica pro ma-

gnis, verba pro rébus.

' Celte pensée n'est pas d'Héloïse , mais elle me'ritait d'en être, et

a visiblement été inspirée par elle. Elle est de Pope, dont voici le

vers :

Give ail ihou canst : and let me dream the rcst.

Donne ce que tu peux : je révérai le reste.

Colardeau , souvent inférieur à Pope, l'a peut-être embelli ici; il

dit plus, et moins. En lui empruntant son vers pour le prêter à

Héioïse , j'ai pris une précaution singulière, et nouvelle au moins,

pour excuser elle et moi.

Le Dieu que nous servons n en peut être fâché ; Etre ingrat et cruel , c'est le plus grand péché. Ton silence m'accable, et, dans ma rêverie. Pour prier, quelquefois , tout mon effort est vain, O mon cher Abailard, écris-moi, jeté prie, Pour que je vaque mieux au service divin' .

Lorsque tu m'appelais aux délices profanes *,

Tes billets, pleins d'un feu qu'aujourd'hui tu condamnes.

Me visitaient sans cesse; et tu n'écris plus rien.

Oui, j'acceptai l'oubli ; mais ce n'est pas le tien^.

Adieu. J'ai dit assez quel regret me dévore.

Puissent mes vœux soumis n'être pas superflus !

Va : je n'aime que toi, si tu m'aimes encore;

Et n'aime encor que toi , si tu ne m'aimes plus. »

« A sa sœur Héloïse un frère en Jésus-Christ ^. Ce n'est point par indifférence

■ Per... Deum te obsecro... consolationem miln aliquam. resciibendo; hoc saltem pacto ut sic recreata divino alacrior vacem officio.

' Cùm me ad temporales olim voluptates expectores , crebris me epistolis visitabas.

' Nihil mihi reservavi , nisi sic tuam nunc prœcipuèfieri.

* Heloissœ, dilectissimce sorori suce in Cliristo Ab<elardus,pater ejus in ipso.

HELOÏSE. m

Que je ne vous ai pas écrit; C'est par entière confiance'.

Abailard , qui connaît votre zèle chrétien , Se repose en votre sagesse.

La prieure avait fait si bien, Que je suis bien sûr de labbesse ^.

Si pourtant de conseils votre cœur altéré Voit en moi froideur ou paresse , Ecrivez : je vous répondrai Dans mon zèle et dans ma faiblesse^.

Je vous dois ces conseilsdontvos vœux sont jaloux. Et jusqu'à mes heures dernières.

Quand je vois vos filles et vous Me protéger de leui;s prières.

Dans le siècle jadis vous si chère à mon cœur. En Jésus-Christ plus chère encore"^, Prodiguez ce soin protecteur A l'infortuné qui Timplore.

' Quod, post nostram àsœculo ad Deum conversionem , notidùm tibi aliquid consoladonis vel exhortationis scripserim , non necjligentiœ meœ ; sed tuw, de qua semper plurimiim conjido , prudenliœ itnputandum est.

' ... Siciit et facere consiievisti ciim $ub abbatissa prioratum obtineres.

^ Sin autem humilitati tuœ aliter videtiir, et in iis etiam quœ ad Deum pertinent , maçjisterio nostro atque scriptis indices ., super his quœ velis , scribe mihi ut ad ipsani rescribam prout Dominus mihi annuetit.

4 ... Soror in sceculo quondanichara , niinc in Christo rharissima.

Les femmes, mieux que nous, savent toucher le ciel', A leurs voix le pardon s'accorde.

Leur accent, plus doux que le miel.

Attire la miséricorde.

Ainsi , vos sœurs et vous , priez pour Abailard , Exemple aux disgrâces humaines, Quand le poison ou le poignard L'auront délivré de ses peines.

Réclamant qu'à vos vœux mon corps soit accordé. Près de vous et de vos prières.

Au ParacLet que j'ai fondé.

J'implore de vous quelques pierres.

Ainsi je jouirai devant le Dieu clément De votre secours méritoire ; Et l'aspect de mon monument Gardera chez vous ma mémoire^.»

' Quantum autem locum apud Deum et sanctos ejus fiddium orationes obtineant, et maxime muUerum pro charis suis, et uxoruni pro viris , rnulta nobis occiirrunt testimonia et exempta.

^ Quod si me Dominusin manibus inimicorum tradiderit, cadaver, obsecro , nostium, ubicumque vel sepultum velexposilum jacuerit ; ad cimitœriuni vestrum deferrifaciatis, ubijiliœ nostrœ , imo in Christo sorores, sepulchrum nostrum sœpius videntes,ad pièces pro me domino fundendas , ampliàs invitentur.

« Qu'as-tu fait , toi que nos alarmes' Espéraient pour nous consoler !

Toi seul pouvais sécher nos larmes , Et toi seul viens les redoubler.

Quelle rigueur ! et quel délire !

Peux-tu le penser et le dire, Nous glaçant d'horreur et d'effroi ?

Et crois-tu que dans sa justice Dieu nous oublie, ou nous punisse, En nous faisant survivre à toi ?

Ah ! que , secondant notre envie -, Le suprême arbitre du sort Nous garde à jamais d'une vie Bien plus cruelle que la mort !

Chaque jour suffit à sa peine^.

Au dernier espoir qui nous mène , Pourquoi vouloir nous arracher?

Le jour amer, le jour funeste,

' Quitus consolationis remedium afferre debuisti, desolationem auxisti y et quas mitigare debueras excitastî lacrymas... 6 cbarissime, quo id animo cogitasti quo id ore dicere substinuisti! Nunquam ancillulas suas àDeoDeus obliviscatur ut eas tibi superstites reservet!

' Nunquam nobis vitani illarn concédât quœ onini génère mortis sit gravior !

^ Sufjicit diei malicia sua; et dies illa , omnibus quos inveniet , satis secum. soUicitudinis afferet , omni amaritudine involuta.

Saura bien nous trouver de reste , Sans que nous allions le chercher.

Tu me dis , et tu parais croire ' ,

Qu'en nos murs trouvant peu d'accueil,

Pour nos prières ta mémoire

Aura besoin de ton cercueil.

Tu juges mal : notre colère

Pour Dieu n'aura plus de prière,

S'il nous fait voir ce jour d'horreur;

Et notre douleur en démence,

Bien loin d'attirer sa clémence,

Pourra provoquer sa fureur.

Nous pleurerons ; et loin de vivre % S'il nous faut subir un tel deuil , Nous penserons plus à te suivre Qu'à t'honorer dans le cercueil.

J'ai cru toujours qu'à la demeure, Où nous conduit la dernière heure, Je devancerais mon époux;

' Rogas^ unice , ut quocumque casu nobis absens hanc vitam jinicris , ad cimitœrium nostnim corpus tuum adferri faciamns , ut orationum silicet nostraruni ex assiduâ tuî inemoria atnpliorem asscquans fructum. At vero (juotnodo memoriam tuî à nobis labi passe suspicaris ? Aut quot orationi tempus tune erit commodum , quando summa perturbatio nihil permittet quietum , cum nec anima rationis sensutn ,nec lingua sermonis reiinebit usum, cum mens insana in ipsum , ut ita dicam , Deuin, mafjis irata quam pacata , non tam orotionibus ipsum placabit quàm querimotiiis irritabit ?

^ Flere mine miseiis tantmn vacabit , non orare licebit , et te maijis subsequi quant st'peliiv malurandum erit.

Mais ta menace m'a glacée :

De ta mort rhorrible pensée Est une mort qui vit en nous '.

Que puisse le ciel nous défendre ' D'un funèbre et cruel devoir Que nous ne voidions pas te rendre..

Et voulons de toi recevoir!

Ah ! d'une faible créature Prends pitié, ma voix t'en conjure; Ne me tiens plus de tels discours.

Par toi de désespoir frappée, J'aime mieux le fil de Fépée Qui trancherait mes tristes jours.

O quelles sombres destinées ^ Amassa sur moi la douleur !

Et, parmi tant d'infortunées, Quelle infortune a plus d'horreur !

De trop d'éclat précipitée ^ , D'une disgrâce imméritée

' Mortis tuœ mentio mors quccdam nobis est.

^ Nunquam Deus annuat ut hoc tibi dtbitum superstites persolvamus, ut hoc tibi patrocinio subveniamus quod ad tepenitùs expectamus ; in hoc utinatn te precessurœ non secuiurœ! Parce itaque, obsecro, nobis ; parce unicœ saltem tuœ, hujus modiscilicet supersedendo verbis, quibus, tanquam gladio mortis, nostras transverberas animas.

^ 0 inclementem clementiam ! 0 infortunatam fortunam !

* QuQm in te mihi ^loriam contulit! quant in te mihi ruinant intulit... utme misenimam omnium faceret , omnibus antc beatioreni effecerat.

J'effraie aujourd'hui l'univers.

Expiant trop de nobles flammes, T^a plus heureuse entre les femmes Subit les plus cruels revers.

M'abreuvant d'un amer calice ', Grand Dieu! je vois bien ta rigueur; Mais qu'as-tu fait de ta justice?

Méritions-nous tant de malheur!

Hélas ! bien loin d'être victimes ^ De voluptés illégitimes, G est alors que tout nous sourit; Pour le scandale de la terre I/amour coupable fut prospère , Et l'hymen succombe et périt.

Le plus odieux adultère Serait peut-être trop puni Par la vengeance téméraire Où mon noble époux a fini^.

Triste ami d'une infortunée.

C'est dans le sein de Thyménée Qu'on osa frapper Abailard,

' O si fas sitdici crudetem mihi per omnia Deuml... Omnia in nobis œquitatis jura sunt perversu,

^ Dum enim sollicili atnoris gaudiis fruemur... divina nobis sèveritas pepercit. Ut aiitem illicita licitis correxitnus... ira Domini mattum suarn super nos vehetnenter aggravavit, et immaculatum non pertuUt ihoruin c^ui diii ante substinuerat pollutum.

^ Deprehensis in fjuovis adulterio viris hœc satis est ad vindictani pœua quant pertulisti.

Quand, dans sa loyauté suprême, 11 croyait, par ce noeud lui-même.

Avoir conjuré le poignard.

O trop déplorable victime,

Que de maux sur toi j appelai !

Et nous étions deux dans le crime ,

Et tu fus le seul immolé ' !

Mais, frappant aussi ta complice.

Ton interminable supplice

Me suit à toute heure , en tout lieu.

Je fis ton malheur, fais-moi grâce ;

Et quau moins je te satisfasse.

Ne pouvant satisfaire à Dieu^.

Et comment pourrais-je m'attendre A voir sa rigueur s'amortir!

Au pardon ose-t-on prétendre Quand on n'a pas le repentir^?

Connais mes secrètes pensées :

Oui , de nos voluptés passées ^ Le souvenir impérieux ,

' Solus in pœnn fiiisti ; duo in culpn.

' Hoc tibi saltem modo , si non Deo satisfacium.

^ Si enim verè miserrimce meî animi projitear infirmitatem , quâ pœnitentin Deum placare valeam non invenio , quem super hâc semper injuria summœ crudelitatis argua , et... maqis eum ex indiijnatione offendo quam ex pœnitentiœ satisfactione mitigo.

^ Difficillimum vero est a desideriis maximar-um voluptatum avellere animum... tantàm illie quas pariter exercuimus amantium voluptates dulces milù fuerunt , ut nec displicere mihi , nec vix memorin labi possunt.

Malgré les efforts que je teute , Poursuit mon ame impénitente Par des regrets victorieux.

Quelque part que je les évite , Je retrouve de vains désirs.

Souvent mon sommeil, qui palpite, Rêve de coupables plaisirs.

Même en ces augustes enceintes , Où ne sont point d âmes trop saintes Pour un encens trop solennel , Misérable ! une indigne image Vient troubler et flétrir l'hommage Que j'élevais à IT^ternel '.

Quand aux régions les plus hautes Devraient s'adresser mes soupirs , Je voudrais regretter mes fautes, Et je rencontre mes plaisirs \ Trompant ma chaîne insuffisante, Les temps, les lieux, tout me présente ^ Des souvenirs long-temps exclus; Et je te vois, loin de l'Eglise, Tel que tu fus près d'Héloise , Hélas ! et tel que tu n'es plus.

' Quocumcjue loco me vertam , semper oculis meis cum suis ingérant desideriis ; nec etiam dormienti suis illusionibus parcunt. Inter ipsa 7nissarum solemnia, ubi purior débet esse oratio , etc., etc.

^ Qtiœ cùm incjemiscere debeam de commissis , suspiro potiùs de arnissis.

•* Non solùm quœ erjimus, sed loca pnriter et tempora in quibus hœc

Ces transports d'une ame rebellfe En toi dès long-temps ont péri.

Dieu , comme un médecin fidèle' , Ta déchiré , mais t'a guéri.

Et moi, dans la verve de 1 âge, Des voluptés je sens l'orage En mon cœur en vain contenu ; Et ma fatale expérience Ecarte de moi l'oubliance D'un bonheur que j'ai trop connu.

Toi par qui je fus asservie , C'en est donc fait, cher Abailard :

Il n'est donc pour nous dans la vie Plus un baiser, plus un regard !

En quel désespoir tu me plonges !

Je ne te vois que dans mes songes , Où parfois je te vois si bien !

Destinée étrange et cruelle :

Ij'illusion seule est réelle , Et la réalité n'est rien .

Eh bien ! d'une vie importune Adoucis pour moi la rigueur, Et du moins de mon infortune Donne-moi le dernier bonheur.

eq'imus , ita tecum nostro infixa sunt animo , ut in ipsis omnia teciim ujam, nec dormiens etiam ab liis quiescam.

' ... More quidem(^X)e\is) fidelissimi mcdici qui non pareil dolori lit consulat saluti. Hoa autem in me stimulos carnis liœr incendia 'ihidinis ipse juvenilis fervor œtntis , etc., etc.

12a HÉLOÏSE.

Viens habiter dans notre enceinte; Viens sans retard, et viens sans crainte; Tu peux braver tous mes transports; Et je serais, dans nos ténèbres.

Pareille à ces torches funèbres Qui veillent en vain près des morts'.

Cependant la foule ravie

Me révérant dans son erreur,

Par la pureté de ma vie ,

Juge de celle de mon cœur^

Dans nos retraites solitaires,

De nos devoirs les plus austères

Je suis et fais suivre la loi;

Mais Dieu voit ma coupable flamme ;

Il sait tout, et sait qu'en mon ame

Il n'est le premier qu'après toi.

Car, dans mon infortune extrême, Et quoiqu'on ait pu t'opprimer, Abailard, c est toi seul que j'aime Et toi seul que je puis aimer.

J'aimais une fertile plage Qui m'offrait un brillant rivage, De blonds épis au loin couvert :

Après des maux que je déplore , Je l'aime et la préfère encore.

Bien qu'on l'ait changée en désert.

' Cette belle et touchante image est de Pope. C'est le seul emprunt que je lui aie fait, avec le vers fameux que Colardeau a imité de lut. ' Castam me prœdicant qui non deprehenderunt hypocritam.

Oui, dans Héloise imparfaite Connais du moins cette vertu, Que c'est toi , toi seul que regrette Son cœur de remords combattu.

Fidèle à ta seule pensée, Son ame désintéressée Braverait tous les poursuivans.

Dans son deuil éternel et sombre , Crois qu elle préfère ton ombre A tous les soupirs des vivans.

Toi, sur qui mon espoir se fonde, Daigne m'éclairer, me bénir.

Ab ! console-moi dans ce monde; J'espère peu de l'avenir.

Je sais trop me rendre justice.

Dieu n'eut point part au sacrifice Que pour toi j'achevai jadis.

Je serai trop récompensée Si par lui je me vois placée Sur le seuil de son paradis ' .

Ah! vers loi toujours entraînée, Ce seuil du paradis m'est cher.

Loin de toi je serais damnée; Le ciel sans toi serait l'enfer.

Mais, puisque ta vertu profonde T'assure dans un autre monde Le prix de tes pieux combats ,

Quocumque angulo cœli Deus coUocet, satis milii faciet.

Sois sûr des effortô qu'Hëloise Voudrait tenter pour être admise Au paradis... où tu seras.

Prends donc pitié de ma faiblesse

Que tu ne peux abandonner.

Tu m'éloignas de la sagesse;

C'est à toi de m'y ramener.

Par toi défends-moi de toi-même.

Sur-tout, loin de ce cœur qui t'aime,

De ta fin écarte l'horreur;

Et, partes conseils que j'appelle,

Apprends-moi la vie éternelle,

Gomme tu m'appris le bonheur. »

"De Jésus-Christ épouse infortunée, Son serviteur qui s'incline à vos pieds Voit qu'au devoir constamment enchaînée, Dans votre erreur vous vous calomniez. ;>

Noire je suis, mais aussi je suis belle ' ! Dit l'Africaine à sou royal époux.

Ce mot sacré que Salomon rappelle, Ma noble sœur, peint votre habit et vous. »

' Nitjia suin , scd formosa. (Jilatioii d'Abailaiti.

.< Mais il peint mieux la défiance extrême Par qui je vois votre cœur emporté.

Votre portrait, teint en noir par vous-même, De vos vertus obscurcit la beauté. »

Comme eu effet on sait que l'Africaine Possède aussi des droits pour attacher, Et que parfois une teinte d'ébène « Est réparée au profit du toucher ' ,

Ainsi malgré ce que vous voulez être , Malgré l'erreur qui peut vous égarer , Plus on vous voit et Ton sait vous connaître, Plus, malgré vous , on doit vous admirer.

Mais armez-vous d'un généreux courage ; Rassurez-vous sur l'horreur de mon sort; Et résistez au penser d'un naufrage Qui, s'ilm'advient, doit me conduire au port.

En vous parlant de ma douleur amère, Et des périls qui viennent m'assaillir, Je n'ai parlé que su*' votre prière; Vous me blâmez d'avoir pu Taccueillir.

' ... El fréquenter accidit ut nigrarum caro fœminarum , cjuantb est in aspectu cleformior, tantb sit iti tactu suavior, etc., etc. J'ai mis dans une comparaison fugitive le très long et très singulier passage où, par un reste d'habitude apparemment, Abailard s'abandonne, dans une lettre d'ailleurs très sévère et très religieuse. Ce trait, du reste fort adouci, peint trop bien l'homme, le siècle et le goût d'alors pour que j'aie pu le passer entièrement sous silence.

Ah! retenez ces accabiantes plaintes, Sur les revers qu'il m'a fallu sentir.

En me plaignant , vous doublez les atteintes Du mal auquel vous daignez compatir.

Dieu l'a aouIu! jaste fut ma disgrâce.

J'avais trahi, je le fus à mon tour.

Remercions Dieu qui nous fit la grâce De nous sauver des erreurs de l'amour.

Nous dirigeant dans sa sollicitude, Dieu bienfaiteur toujours marche à son but. Qu'importe au fond que le chemin soit rude, Si ce chemin nous conduit au salut !

En attendant, jusqu'à l'heure dernière, Sur mes conseils vous avez tous les droits. Gomme eu la peine, unis dans la prière. Disons souvent d'une commune voix:

«Dieu tout-puissant, des célestes demeures, Jette sur nous un regard de bonté.

Tu nous punis pendant le temps des heures, Pour nous sauver pendant l'éternité. »

<< Nous adorons ta sagesse profonde , Et dans ton sein nous tombons sans effroi. Tu séparas deux époux dans ce monde, Et puisses-tu les réunir en toi ! »

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