‹ Les romances du CidChapitre 96 sur 132 · XL VII · texte numérisé non relu

XL VII

Héloïse, en son sort cruel , D'Abailard plaignant la misère, Ne remercia point le Ciel De cette grâce un peu sévère; Mais d'ailleurs , de son noble époux Suivant les vœux évangéliques , Remplaça des pensers trop doux Par des entretiens monastiques.

D'un ton dès-lors respectueux ,

D'Abailard . pour ses sœurs, pour elle,

Sur des problèmes vertueux,

Elle exerça souvent le zèle.

En d'autres jours, jours de regrets,

Ils avaient, loin de tels systèmes.

Discuté d'autres intérêts

Et résolu d'autres problèmes.

Enfin, soit que de Saint-Gildas fiC séjour lassât son courage.

Soit qu'il voulût jouir, hélas!

De son malheur et de son âge.

Vers l'épouse qui l'appelait Il revint, et vers son église ; Le fondateur du Paraclct, Y fut visiter Héloïse.

Les voilai si loDg-teiiips perdus, Ils sont réunis, quoi qu'on dise.

Les voilà; mais ils n'y sont plus; Je ne dis pas pour Héloïse.

Mais celle-ci, d'un cœur aimant Cachant le trouble involontaire , Semble avoir oublié l'amant, Et ne parle plus qu'à son frère.

Quand les ans nous ont désarmés, Destin encor doux que le nôtre , Si deux cœurs qui se sont aimés Se retrouvent près l'un de l'autre!

C'est du soir le jour incarnat Dont la chaleur est éclipsée; Mais il conserve un doux éclat Par qui la vue est caressée.

Jeune encor, fidèle toujours, Héloïse a dompté son trouble.

Abailard compte plus de jours.

Et son malheur fait compter double.

Aussi, de leur antique feu Cette fois la crainte est passée.

Celle qui se lasse si peu, La Calomnie , était lassée.

Après tant de maux acharnés, Abailard , sous un ciel propice , Retrouvait des jours fortunés Près d'Héloïse protectrice.

Mais l'homme, dans sa folle erreui-, Souvent de lui n'est pas le maître.

L'homme, cet ami du bonheur, Le voit passer sans le connaître.

Est-il un seul infortuné Privé d'un destin qu'il regrette , Qui n'ait reçu , n'ait dédaigné Le conseil d'une voix secrète !

L'engageant à borner ses vœux , On lui disait , dans son asile :

'< C'est assez , vous êtes heureux ; Tenez-vous-y, soyez tranquille. »

Ij'ami de la tranquillité , Le bon frère Corne, tranquille Plus qu'il ne l'a jamais été.

Repose au dernier domicile.

De débats toujours entêté, Abailard eût su s'en défendre Si par bonheur il eût été Rêver un moment sur sa cendre.

Trop harcelé par saint Bernard ,

Grand disputeur et grand génie,

Autre disputeur, Abailard

Au concile, à Sens, le défie.

Déjà ce pieux différend

Retentit au loin dans l'Eglise.

C'est dans la France un bruit très grand ,

Un vif regret pour Héloïse.

« N'étiez-vous pas mieux , plus obscur ?

Pourquoi donc quitter le rivage !

Le temps est si calme et si pur,

Et vous allez chercher l'orage !

— Bientôt je reviendrai vainqueur, »

Au meilleur conseil indocile ,

Abailard quitta le bonheur

Et s'embarqua pour le concile'.

' Je n'ai pas plus d'envie de m'étendre sur le concile de Sens que sur le concile de Soissons. Quoique la poésie puisse tout peindre, les conciles n'en sont pas. J'ai obéi à mon sujet en peignant des choses et des mœurs bien singulières; mais ici je dois m'arrêter. Abailard , avec beaucoup de talent et de goût pour la dispute , est un des premiers qui n'abaissèrent pas assez la raison devant la foi, et préluda aux débats bien plus graves qui, quelques siècles plus tard, amenèrent tant de désordres et changèrent la face de l'Europe. Aussi ai-je vu dernièrement Abailard traité de grand homme et salué comme l'aurore de la lumière. Je ne veux ni examiner, ni encore moins partager cette opinion; il suffit de dire, ici, qu'Abailard fut condamné et très maltraité au concile de Sens. Plus réservé que Colardeau, je ne citerai pas ce que Bérenger, élève d'Abailard, a, dans la défense de son maître, écrit contre la tenue et la préoccupation des pères de ce concile. Quoique moi-même un peu partial pour Abailard, je dois convenir qu'il fut très imprudent d'élever des questions sur le sujet le plus difficile et le plus respectable , et que l'opinion qu'il soutint, et qu'au surplus il abandonna plus tard, est contraire à celle que professe l'Eglise catholique.

Page 1