XL VIII
L'honorable abbé de Gluny , Nommé Pierre-le-Vénérabie , Un soir d'hiver, sous un ciel rembnini , Priait le Dieu du juste et du coupable , Quand on vint Tavertir qu'un abbé voyageur, Epuisé de fatigue et souillé de poussière, Demandait pour la nuit un abri protecteur , Une retraite hospitalière.
L'étranger admis sans retard, Est reçu très bien et se nomme.
" Quoi ! se peut-il ! vous êtes Abailard, Que Sens condamne et que condamne Rome! — Oui , l'on m'a condamné sans que l'on ni'entendît. Le Pontife, abusé, prescrit que Ton m'arrête. Je luttais de raisons, mais non pas de crédit, Et Bernard a proscrit ma tête.
Je vais à Rome , en mes vieux jours , Braver les bûchers et les glaives.
Là sont, témoins de mes pieux discours, Des cardinaux qui furent mes élèves.
Sous l'intrigue insultante et sous l'iniquité Le Pape ne veut pas que la vertu fléchisse ; Sans doute il m'entendra dans ma sincérité , Et m'absoudra dans sa justice.
— Veuillez m'en croire, faites mieux, Répond le vénérable Pierre :
Le temps cruel, des revers odieux Ont affaibli votre force première.
Reposez- vous ici , demeurez parmi nous.
Mais acceptez mes soins; ma voix vous en supplie; Et souffrez qu'avec Rome, en écrivant pour vous. Mon effort vous réconcilie.
Oui, j'espère, après tant de maux Vous donner un sort plus prospère.
Je calmerai jusques à vos rivaux.
Et je jouis du bonheur que j'espère. » D'Abailard épuisé le regard s'animant Peignait dans sa tristesse un espoir favorable. " O mon frère , dit-il, qu'on vous ajustement Nommé Pierre-le-Vénérable ! »
ce Héloise, le ciel a porté la sentence. Par vous , tracés par moi, quandces mots serontlus, L'époux à qui le ciel unit votre existence Ne sera plus.
J'aurai rendu ce compte où la nature humaine Frémit d'être soumise en un triste abandon ; Et devant l'Eternel j'aurai subi la peine, Ou le pardon.
En apprenant la fin de mon triste voyage, Ce coup dont tôt ou tard nous sommes abattus, Egalez, s'il se peut, votre terme courage A vos vertus.
Si ma prière au ciel eût pu se voir admise , Et s'il eût exaucé le dernier de mes vœux, J'eusse obtenu de lui que ma chère Héloise Fermât mes yeux.
Du moins mon hôte saint, Pierre-le-Vénérable, Vous remplace en ce soin , vous remplace toujours. Mon hôte a consolé d'un appui secourable Mes derniers jours.
Par ses soins généreux , le Pontife suprême, Convaincu de ma foi, vient d'absoudre Abailard. Avec mes ennemis il m'a remis, et même Avec Bernard.
Que je lui dois ! combien je l'aime et le regrette ! Mais, Héloise, vous, quand je vais vous quitter. Envers vous, avant tout, je reconnais ma dette, Sans l'acquitter.
O ma noble compagne , ô ma fidèle amie ! Je veux de mes pensers déposer le fardeau. Je le puis, quand le ciel suspend encor ma vie Sur le tombeau.
IJe quels torts envers toi je m'accuse et m'étonne ! Comme de repentir, ils m'accablent d'effroi.
Amie, avant celui qui juge et qui pardonne, Pardonne-moi.
Pardonne-moi d'avoir égaré ta jeunesse ; Et quand de mon bonheur je vis l'astre pâlir, Pardonne-moi d'avoir voulu , dans ma détresse T'ensevelir.
Combien de fois, depuis, dans ma douleur profonde, .Temesuisdit:"Quelsort!pourtousdeux!sansretour! Ne nous séparant pas, j'aurais quitté le monde , Non son amour.
Mon Héloïse aimante et désintéressée Du sort de son époux eût adouci le cours. Elle eût de sa présence embelli ma pensée, Charmé mes jours! "
Mais non; t'associant à ma funeste entrave, Barbare qui te perds , ingrat qui te trahis , Je te dis : « A vingt ans sois pour jamais esclave. » Tu m'obéis !
Et tu m'aimas toujours ! et tu m'aimes encore ! Ah 1 de tant de bonté mon cœur est interdit. A mes derniers momens mon repentir t'honore Et t'applaudit.
O ma noble compagne ! une gloire immortelle Attend et poursuivra dans la postérité Ton dévouement pieux, ton ame encor plus belle Que ta beauté.
Quel qu'ait été Fulbert et son cruel délire, Crois que mon cœur du moins ne fut éteint jamais; Hélas ! et j'ai depuis à peine osé te dire Que je t'aimais !
Sachant de quels regrets mon ame était blessée, Le vœu de t'oublier par moi fut fait à Dieu : Mais ce ne fut pas toi qu'oublia ma pensée ; Ce fut le vœu.
Quand, d'une vertu pure et d'une ame brûlante, Tu m'avouais, pour moi , ta généreuse ardeur. Pardonne, si ma lettre offrit à mon amante Tant de froideur.
Je le devais, j'ai cru le devoir; mais mon ame D'un remords accablant se sentit déchirer. Tu m'aimais , quand le sort ne laissait à ta flamme Qu'à me pleurer!
Mais il est un séjour où, pour une ame tendre L'éternité tranquille a remplacé le temps. Là, m'occupant de toi, long-temps je veux t'attendre; Mais je t'attends.
Guide long-temps encor tes fidèles compagnes, Et que mon Paraclet t'entende au loin bénir. Viens tard , mais viens enfin aux célestes campagnes Nous réunir.
Là, dans le sein de Dieu, sous la voûte éthérée , Loin des lâches complots, loin des poignards jaloux,
Héloïse jamais ne sera séparée De son époux.
Là , rapprochés enfin sans redouter le blâme , Nous pourrons du malheur défier le retour. Nos âmes désormais ne formeront qu'une amc Et qu'un amour.
Ce mot peut sur la terre exciter des murmures. Mais Dieu lit dans mon cœur ; mais, dans le jour dernier. Dieu pourrait-il blâmer deux faibles créatures De s'appuyer !
Ma faiblesse s'accroît. La mort prend son empire. Chère Héloïse , adieu. Quel trouble déchirant ! Toi qui daignas m'aimer , pardonne-moi : j'expire En t'adorant ' . »
« D'Abailard dernier protecteur, Je connais mon affreux malheur.
Dans les maux dont je suis blessée, Le terme manque à la douleur Et la parole à la pensée.
O vous, son généreux appui ,
' Abailard mourut au prieuré de Saint-Marcel , près Chàloiis-sur- Saône, en i i4î , à suixante-tiois ans.
Un dernier espoir aujourd'hui M'adoucit ces raomens funestes :
Au Paraclet fondé par lui Veuillez me confier ses restes.
i /envie, ardente à déchirer, Se complut à nous séparer.
Mais, hélas ! est-ce trop prétendre Désormais, que de désirer D'être réunie à sa cendre. "
Pierre le généreux, Pierre-le- Vénérable, D'Héloise plaignit le sort injurieux.
Pierre voulut lui-même , à son vœu favorable , Lui porter d'Abailard les restes précieux.
Ce cortège funèbre eut de lugubres charmes. Quel jour pour Héloïse et ses plaintives sœurs I Aux prières combien se mêlèrent de larmes! On joignit tous les vœux à toutes les douleurs.
Des abbés, en ces jours, même après l'existence , Croyaient dans le salut pouvoir s'initier. Héloïse reçut avec reconnaissance Ce billet qui plus tard eût paru singulier :
« Moi, l'abbé de Cluny , désirant d'Héloïse « Adoucir les regrets désormais superflus,
« Au nom du Tout-Puissant, des Saints et de l'Église, « J'absous de ses péchés Abailard qui n'est plus. ' »
Héloïse dès lors, jour et nuit gémissante, De toute autre pensée éteignit le flambeau ; Et, de l'autel de Dieu quand elle était absente, Venait de son époux invoquer le tombeau !
Elle qui , pour ses sœurs réclamant l'indulgence , Ecarta de leurs lois d'âpres sévérités, Se plongeant dans la baire et dans la pénitence, Fut sans borne pour elle en ses austérités.
Enfin, après vingt ans, dans son unique envie Dieu daigna l'exaucer au gré de sa douleur. Elle vit arriver le terme de sa vie , Et salua, pleurant, le jour de son bonheur.
Elle n'est plus. La mort enfin l'a délivrée. Pour des vœux expirés conservant moins d'égard, Héloise a prescrit pour volonté sacrée , Qu'on unisse sa cendre aux cendres d'Abailard.
Hélas ! qui blâmerait ce funèbre hyménée ! Quel insensé pourrait le voir avec courroux 1 Le vœu s'accomplira; la pompe est ordonnée. Et l'on porte l'épouse au cercueil de l'époux.
' Ego Petrus Cluniacensis abbas, qui Petrum Abœlardum in monachum Cluniacensem recepi, et corpus ejus furtim delatum Heloissœ abbatissce et monialibus Paracleti coitcessi , Authoritate omnipotentis Dei, et omnium snvctorinn , obsolvo eum pro officia ab omnibus peccatis suis.
On découvre en pleurant la demeure dernière Où jadis Héloïse enferma son trésor.
Hélas ! après vingt ans , d'Abailard en poussière Les tristes ossemens vivent, unis encor.
On approche, on descend sa compagne : O surprise ! O prodige ! ses bras, différens autrefois, S'ouvrent pour recevoir, pour presser Héloïse , Et la mort, un instant, suspend eu lui ses droits.
Contre un miracle tel qu'un cœur glacé réclame ! Des témoins l'ont juré. Pour moi , je m'y soumets. Oui: dans l'ombre du corpsil reste une ombre dame ; Près de ce qu'on aima l'on palpite à jamais.