‹ Les romances du CidChapitre 98 sur 132 · LI. Pierre le généreux, Pierre-le-Vénérable . . i · texte numérisé non relu

LI. Pierre le généreux, Pierre-le-Vénérable . . i

ODEIDE.

Quœque ipse miserrima vidi. Virg., Enéide.

Ne lisez pas ceci, âmes douces qui n'aimez à vous reposer que sur des images qui vous ressemblent ; mais lisez-le , vous tous , vous toutes , qui vivez dans un pays menacé d'une liberté ainsi entendue. Préface.

Paris, i836.

Le genre de l'Odei de, tel que je le conçois et que je l'ai dépeint, me paraît la poésie de l'histoire; et, par sa précision et sa souplesse, particulièrement applicable à la vie d'un homme célèbre, mais en effet applicable à tout. Selon moi, ce qui peut le mieux le prouver, c'est l'Odéide qu'on va lire. En effet, ce n'est pas ici, comme dans tant de poèmes anciens et modernes , l'histoire d'une passion , ou d'une expédition militaire; ce n'est pas non plus l'histoire d'un homme, comme le Cid , etc., etc. ; c'est une époque, époque lugubre, unique dans nos annales et dans celles de tous les peuples, et qui, par sa nature, sera une source éternelle de pathétique. On dira, si l'on veut, qu'il n'y a là ni intrigue, ni unité; et moi je répondrai qu'il y a une intrigue de forfaits et une unité de malheur, dont le dénouement est le 9 thermidor. On peut même remarquer que ce dénouement sort du sujet , puisque la ruine des oppresseurs résulta de leurs propres excès.

Quelque regret, quelque respect même que méritent les glorieuses victimes de la guerre , cette monnaie sanglante avec laquelle les princes en paient les succès, et quelquefois les désastres, on s'afflige plus qu'on ne s'étonne de leur malheur ; on conçoit du moins que ces hommes , réunis sur un champ de bataille, n'en reviennent pas tous, et aient succombé aux périls qu'ils avaient acceptés. D'ailleurs, ce tableau horrible n'est malheureusement que trop commun et trop répété. Ce qui est rare et même inouï, c'est unefoule d'hommes, de femmes, de vieillards, saisis dans leurs fovers pacifiques et livrés à la hache par de prétendus

juges, au nom de prétendues lois. Ce massacre, organisé, régularisé, prolongé plus d'une année au milieu de nos moeurs douces et de notre civilisation avancée, restera un des plus frappans tableaux de l'histoire; et, ]>ourles personnes à qui il n'inspirera pas une très juste horreur, ou qui pourront la surmonter, je ne crois pas qu'il y ait sous le ciel un sujet plus intéressant.

Fort de cet intérêt qui, môme en de faibles mains, ne peut périr, j'ai, après d'autres travaux poétiques tout-à-fait différens, adopté ce sujet, qui convient beaucoup aujourd'hui à ma pensée plus séi ieuse. Il est malheureusement si riche, que, dans ce qu'il avait de plus déchirant, j'ai évité ce qu'il offrait de plus auguste. Non que ce ne soit une inépuisable matière de beaux et nobles vers que ces infortunes de toute une race royale, digue de tant de regrets et de respects; c'est ce qu'a admirablement prouvé l'auteur de l'Ode sur Louis XVII :

En ce temps-là, du ciel les portes d'or s'ouvrirent.

mais celte Ode est un morceau isolé; au lieu que dans ce poème, composé de tant de faits et de personnages, il me semble que j'aurais manqué à quelques convenances si, à côté des bouneaux, je m'étais permis d'évoquer leurs plus illustres victimes. Un sentiment que je crois juste m'a arrêté. Au reste, les personnes augustes que je n'ai fait qu'indiquer apparaîtront souvent ici , même par leur absence ; prcefulgebant.

Quoique cet ouvrage porte le titre des Prisons de 1 794, on verra que mes tableaux commencent à 1792. Mais, pour que ce titre fût juste , il m'a paru suffisant que le plus grand nombre des faits que je présente ait eu lieu en 1794 '• c'est d'ailleurs l'année où ces terribles prisons lâchèrent leurs proies; et pour faire un tel poème j'avais besoin d'un tel dénouement.

Ne lisez pas ceci , âmes douces qui n'aimez à vous reposer que sur des images qui vous ressemblent; mais lisez-

le, vous tous, vous toutes , qui vivez dans un pays niesuicé d'une liberté ainsi entendue.

Et si l'on me reproche de rappeler ces épouvantables scènes, dont au surplus il est si facile de détourner les yeux, je réponds qu'en employant ces lugubres teintes, qui ne sont pas non plus exclues de la poésie, et sont loin de lui être contraires, ce n'est pas uniquement un but littéraire qui, en i832, me décida à composer cet œuvre. Nous autres, témoins de ces jours affreux , nous commençons à devenir rares, et déjà plus d'un symptôme annonce qu'on ne se souvient pas assez de ces jours-lLi,et même qu'il y a des personnes qui les nieraient volontiers. Les jeunes cens qui n'ont pas vu cette époque peuvent à toute force se tromper en la jugeant; mais les hommes qui l'ont vue ne peuvent en parler qu'avec une juste horreur et une sévérité implacable. J'ai éprouvé ce sentiment, surtout au moment où l'on s'essayait à reproduire les discours et les images des plus exécrables monstres de ce temps-là, et j'ai cru utile d'élever ma voix contemporaine, de décrire le terrain sur lequel j'ai marché, et de raconter auasi à ma manière l'effroyable drame auquel j'ai assisté. J'ai voulu contribuer, autant qu'il est en moi, à immortaliser les sentimens dont sont dignes ces attentats difficiles h croire, et que quelques récits cherchent déjà à dissimuler ou à excuser. L'histoire sur cela fera son devoir; c'est à la poésie à faire le sien, et à sortir tout-à-fait cette fois de ces bosquets et de ces roses dont on l'accuse souvent d'abuser. Oui, la poésie est aussi une magistrature; quand elle a'est pas efféminée ou avilie, elle juge, elle approuve, elle condamne. Et pourquoi n'imprimerait-elle pas aussi son sceau de réprobation sur cette guerre aux gens de bien, sur cette proscription en permaneiice , autrement appelée le régime de Ici terreur'. Après tout, pourquoi ne pourraiton pas lire ce que nous autres nous avons pu voir et dû souffrir dans notre jeunesse! Non, l'on ne peut trop, et de trop de manières , dire aux jeunes gens de ce nio-

ment-ci , que nous avons vécu dans nn temps où nous étions si libres, et, à ce qu'on nous disait, si heureux, que pas un de nous n'était sûr de n'être pas arraché le soir à sa demeure, et de n'être pas égorgé le lendemain. Pour de telles peintures, les couleurs de Juvénal, que j'ai traduit jadis, sont un peu pâles, et celles du Dante ne seraient pas trop sombres ; car enfin c'est un enfer aussi que j'ai à peindre. La terreur de 1794 était bien l'enfer transporté sur la terre , j'en ai retracé exprès l'épouvantable tableau. Et qui sait si la poésie ne sera pas, cette fois, encore plus vraie que l'histoire!

Après l'horreur, la monotonie était le grand danger de ce poème-, j'ai senti d'autant plus l'importance, la nécessité, de mettre entre les diverses parties d'un tel ouvrage des contrastes, des harmonies secrètes qui en adoucissent la couleur ou en écartent la fatigue. C'a été pour moi une nouvelle occasion d'apprécier ce genre de l'Odéide dont j'ai essayé de montrer le développement et de constituer le caractère. Non, ce ne sont pas des recueils sans art et des collections sans mérite, que cessériesd'odesqui,par leur diversité de tons et môme de forme, se font valoir les unes les autres, et exigent des combinaisons plus difficiles qu'on n'est obligé de le croire. L'auteur a à s'occuper de ce qu'il fait- entendre, autant que de ce qu'il dit. La moitié au moins de son ouvrage est dans l'esprit de ceux qui le liront. C'est ici sur-tout, que le poëte est, ou doit être, un véritable accoucheur ctidées. Non-seulement dans chaque pièce, comme par-tout ailleurs, mais ici , dans l'intervalle de chaque pièce, et quelquefois de chaque stance, il y a une foule de choses et même de paroles qu'on n'exprime jamais; ou du moins l'auteur les laisse à exprimer à d'autres , et emprunte en quelque sorte leur esprit pour supplément du sien. En un mot, une Odéïde est, selon moi, un ouvrage qu'on fait avec ses lecteurs. Si l'on aime mieux, c'est une harpe dont on leur fait tirer des sons quelquefois ravissans; c'est bien l'auteur qui exécute les grands

morceaux , mais les amateurs font eux-mêmes leur partie dans le concert, qui sans eux serait nu et incomplet; et si le poète sait son métier, il ressemble en cela au chanteur, dont l'orchestre qui l'accompagne a moins de peine, mais souvent plus de plaisir que lui.

J'ai donc employé tout ce que je pouvais avoir d'adresse pour que le pubHc voulût bien travailler à cet ouvrage , et s'associer à cette lugubre harmonie. Je n'ai rien négligé pour varier , autant que possible , les couleurs , les caractères, les situations même. J'ai varié jusqu'aux manières; car non-seulement, dans ce poème , qui n'est que trop historique , tout n'est pas de moi (et quelquefois les mots les plus heureux), mais môme cinq à six pièces de ce recueil n'en sont pas. Celles-là sont du temps, faites par les victimes elles-mêmes, et elles offrent par conséquent un vif intérêt, et une couleur locale précieuse que j'ai dû emprunter ; d'autant plus que ces manières différentes de la mienne, et différentes aussi entre elles, peuvent jeter, ce me semble, sur ce tableau lugubre une variété dont plus qu'aucun autre il a besoin. On trouvera ici la fameuse romance-chanson de Montjourdain , les quatre vers de Roucher, et la jeune Captive, qui est peut-être le plus beau titre d'André Chénier. Mon goût passionné de couleur locale m'a engagé à insérer ici trois autres de ses pièces, faites en prison, et qui, malgré leurs défectuosités, donnent une idée si juste de cette effroyable époque, que j'ai oublié exprès que ces pièces, qu'il a nssez singtdièrement nommées ïambes, ne peuvent s'appl iquer à aucune mesure de strophe isolée ; mais les Épodes d'Horace sont souvent ainsi. Après avoir donné tant de vers, il m'a semblé qu'y joindre ceux-ci c'était rendre hommage à leurs auteurs, et que, les miens dussentils y perdre, mes lecteurs y gagneraient; c'est là l'important.

Le même motif et le même défaut de prétention m'engagent à transcrire ici la fameuse prophétie de Cazotte,

rapportée par La Harpe. On a cru , on a dit qu'elle était de l'invention de ce dernier, et je l'ai un peu cru moi-même. Cependant j'ai réfléchi que dans toutes les inventions de La Harpe il n'y a rien, à beaucoup près, d'aussi dramatique, d'aussi saisissant que ce morceau, et qu'autant il a été capable de l'écrire , autant il est difficile de croire qu'il ait pu l'imaginer. Je me suis persuadé alors que le fond de cette prophétie a été vraiment exprimé par Cazotte, qui, malgré son Diable amoureux , ou plutôt à cause de lui, était très porté à des idées d'illuminisme et d'avenir. Dans cette disposition d'esprit, il est très simple que Cazotte, fatigué un jour des espérances anti-monarchiques et antireligieuses d'une société de philosophes, leur ait prédit ce qui devait arriver, et leur ait même distribué des brevets de mort que la révolution imminente ne se chargea que trop de réaliser. Hélas! qui de nous n'a été prophète une fois dans sa vie! Et, avant i83o, combien de personnes ont prédit ce qui est arrivé cette année-là , et que beaucoup d'autres croyaient impossible !

Je crois que le Ciel nous cache à tous l'avenir, et que ce n'est pas une des moindres preuves de sa bonté. Je suis donc fort loin de défendre le talent prophétique de Cazotte, ni de quelque moderne que ce s it, illuminé ou non. Toutefois la vérité m'oblige de dire que plusieurs hommes dignes de foi m'ont attesté tenir du fils de Cazotte, vivant encore, que, dans sa jeunesse, s'étant battu à Nantes , deux jours après, et bien avant que son père pût en en être instruit, il reçut de ce vieillard une lettre de reproches sur le danger qu'il avait couru et fait courir à un de ses semblables.

Mais , comme je l'ai dit , dès qu'on n'était pas sous le charme philosophique, il fallait un beaucoup moins grand esprit de prévision pour prévoir une révolution en France, et les désastres qui devaient en résulter. Je crois donc à la prophétie de Cazotte. Il y a plus; je n'en doute pas, surtout depuis un témoignage que je dois citer ici. Dans cette prophétie, Bailly , cet infortuné maire de Paris est cité

comme témoin, et malheureusement comme acteur : ch bien ! il existe en ce moment à Paris un ancien ami tie Bailly, qui me fait aussi l'honneur d'être le mien. A quatrevingts ans il a conservé l'esprit jeune et le caractère le plus aimable et le plus gai; il est impossible sur-tout d'être moins porté à aucune des idées d'illuminisme. M. Faivre, qui m'autorise à le nommer, m'autorise aussi à dire qu'attaché à Bailly pendant tout le temps de sa mairie , il lui a entendu parler de la scène prophétique de Cazolte, scène qui eut lieu chez le duc de Duras, et dont lui, Bailly, ainsi que La Harpe , avait été en eFfet témoin. Ce témoignage positif ajoute, ce me semble, beaucoup d'intérêt à un morceau si remarquable. Je pense bien que Cazotte ne donna pas tous les détails positifs qu'on va trouver ici. Mais en supposant que La Harpe, avec son talent , qu'il n'a jamais mieux employé, ait arrangé et complété cette prophétie, il reste encore assez pour la part du prophète. Quoi qu'il en soit, je déHe de lire ce morceau sans émotion; et il était impossible de présenter d'une manière plus frappante les péripéties les plus étonnantes de cette révolution qui renversa tout, et dépassa toutes les prévisions humaines. Ce morceau, qui ne se trouve que dans les dernières éditions de Cazotte et de La Harpe, ne pouvait nulle part être mieux placé qu'ici et à la tête de cet ouvrage, dont il est le préambule le plus naturel et le plus imposant. Je transcris donc ce que La Harpe écrivait vers i8oo.

(I II me semble que c'était hier ; et c'était cependant au commencement de 1788. Nous étions à table chez un de nos confrères à l'Académie, grand seigneur et homme d'esprit. La compagnie était nombreuse, et de tout état ; gens de cour, gens de robe, gens de lettres, académiciens, etc. On avait fait grande chère comme de coutume. Au dessert , les vins de Malvoisie et de Constance ajoutaient à la gaîté de bonne compagnie cette sorte de liberté qui n'en gardait l)as toujours le ton. On en était alors venu dans le monde

au point où tout est permis pour faire rire. Champfort nous avait lu de ses contes impies et libertins , et les grandes dames avaient écouté sans même avoir recours à l'éventail. De là un déluge de plaisanteries sur la religion ; l'un citait une tirade de la Pucelle, l'autre rappelait ces vers philosophiques de Diderot :

Et des boyaux du dernier prêtre , Serrer le cou du dernier roi.

Et d'applaudir. Un troisième se lève, et tenant son verre plein : u Oui, messieurs, s'écrie-t-il, je suis aussi sur qu'il n'y a pas de Dieu, que je suis sûr qu'Homère est un sot. » Et en effet, il était sûr de l'un comme de l'autre ; et l'on avait parlé d'Homère et de Dieu , et il y avait là des convives qui avaient pourtant dit du bien de tous les deux. La conversation devient plus sérieuse. On se répand en admiration sur la révolution qu'avait faite Voltaire ; et l'on convient que c'est Jà le premier titre de sa gloire, k II a donné le ton à son siècle, et s'est fait lire dans l'antichambre comme dans le salon. » Un de nos convives nous raconta , en pouffant de rire, que son coiffeur lui avait dit, tout en le poudrant: « Voyez-vous, monsieur, quoique je ne sois qu'un misérable carabin, je n'ai pas plus de religion qu'un autre. » t)n conclut que la révolution ne tardera pas à se consommer, qu'il faut absolument que la superstition et le fanatisme fassent ■place à la philosophie , et l'on en est à calculer la probabilité de l'époque, et quels seront ceux de la société qui verront le règne de la raison. Les plus vieux se plaignaient de ne pouvoir s'en flatter; les jeunes se réjouissaient d'en avoir une espérance très vraisemblable ; et l'on félicitait sur-tout l'Académie d'avoir préparé le grand œuvre et d'avoir été le chef-lieu , le centre, le mobile de la liberté de penser.

Un seul des convives n'avait point pris de part à la joie de cette conversation , et avait même laissé tomber tout doucement quelques plaisanteries sur notre bel enthou-

siasme. C'était Cazotte, homme aimable et original, mais malheureusement infatué des rêveries des Illuminés. 11 prend la parole, et, du ton le plus sérieux : « Messieurs, dit-il , soyez satisfaits ; vous verrez tous cette grande et sublime révolution que vous desirez tant. Vous savez que je suis un peu prophète : Je vous le répète ; vous la verrez. » On lui répond par le refrain : faut pas êtr' grand sorcier pour ça. «Soit! mais peut-être faut-il l'être un peu plus, pour ce qui me reste à vous dire. Savez-vous ce qui arrivera de cette révolution, ce qui en arrivera pour vous, tous tant que vous êtes ici, et ce qui en sera la suite immédiate, l'effet bien prouvé, la conséquence bien reconnue? — Ah! voyons, dit Condorcet avec son air et son rire sournois et niais : un philosophe n'est pas fâché de rencontrer un prophète. — Vous M. de CcKidorcet, vous expirerez étendu sur le pavé d'un cachot ; vous mourrez du poison que vous aurez pris pour vous dérober au bourreau, du poison que le bonheur de ce temps-là vous forcera de porter toujours sur vous. » Grand étonnement d'abord; mais on se rappelle que le bon Cazotte est sujet à rêver tout éveillé, et l'on rit de plus belle. « M. Cazotte, le conte que vous nous faites ici n'est pas si plaisant que votre Diable amoureux. Mais quel diable vous a mis dans la tête ce cachot , ce poison et ce bourreau ? Qu'est-ce que tout cela peut avoir de commun avec la philosophie et le règne de la Raison ? — C'est précisément ce que je vous dis; c'est au nom de la philosophie, de l'humanité , de la liberté ; c'est sous le règne de la raison qu'il vous arrivera de finir ainsi ; et ce sera bien le règne de la Raison, car alors elle aura des temples , et même il n'y aura plus dans toute la France, en ce teinps-là , que des temples de la Raison. — Par ma foi, dit Champfort avec le sourire du sarcasme , vous ne serez pas un des prêtres de ces temps-là. — Je l'espère. Mais vous, M. Champfort, qui en serez un, et très digne de l'être, vous vous couperez les veines de vingt-deux coups de rasoir, et pourtant vous n'en mourrez que quelques mois après. » On se regarde, et on rit encore.

u V^ous , M. Vicq-d'Azir, vous ne vous ouvrirez pas les veines vous-même, mais vous vous les ferez ouvrir six fois dans un jour pour être plus sur de votre fait, et vous mourrez dans la nuit. Vous, M. de Nicolaï, sur l'échafaud ; vous, M. Bailly, sur réchafaud ; vous, M. de Malesherbes, sur l'échafaud... — Ah! Dieu soit béni, dit Roucher, il parait que monsieur n'en veut qu'à J' Académie; il vient d'en faire une terrible exécution; et moi, grâce au ciel... — Vous ? vous mourrez aussi sur Féchafaud. — Oh ! c'est une gageure, s'écrie-t-on de toutes parts ; il a juré de tout exterminer. — Non, ce n'est pas moi qui l'ai juré. — Mais nous serons donc subjugués par les Turcs et les Tartares? — Point du tout; vous serez alors gouvernés par la seule philosophie , par la seule raison. Ceux qui vous traiteront ainsi seront tous des philosophes , auront à tout moment dans la bouche les mêmes phrases que vous débitez depuis une heure, répéteront toutes vos maximes , citeront comme vous les vers de Diderot et de la Pucelle. » On se disait à l'oreille:" Vous voyez bien qu'il est fou (car il gardait le plus grand sérieux); est-ce que vous ne voyez pas qu'il plaisante! et vous savez qu'il entre toujours du merveilleux dans ses plaisanteries. — Oui, répondit Champfort ; mais son merveilleux n'est pas gai , il est trop patibulaire. Et quand tout cela arrivera-t-il? — Six ans ne se passeront pas que tout ce que je vous dis ne soit accompli.

— Voilà bien des miracles (et cette fois c'était moi qui parlais) et vous ne m'y mettez pour rien. — Vous, M. de La Harpe,vous y serez pour un miracle tout au moins aussi extraordinaire : vous serez alors chrétien. »

Grandes exclamations, n Ah! reprit Champfort, je suis rassuré. Si nous ne devons périr que quand La Harpe sera chrétien, nous sommes immortels.

— Pour ça, dit alors la duchesse de Grammont, nous sommes bien heureuses, nous autres femmes, de n'être pour rien dans les révolutions. Quand je dis pour rien, ce n'est pas que nous ne nous en mêlions toujours un peu ;

mais il est reçu qu'on ne s'en prend pas à nous, à notre sexe... — Votre sexe, madame, ne vous en défendra pas cette fois , et vous aurez beau ne vous mêler de rien, vous serez traitées comme les hommes, sans aucune différence quelconque. — Mais qu'est-ce que vous dites donc là, M. Cazotte? C'est la fin du monde que vous nous prêchez.

— Je n'en sais rien ; mais ce que je sais, c'est que vous, madame la duchesse, vous serez contîuite à l'échafaud, vous, et beaucoup d'autres dames avec vous, dans une charrette, et les mains liées derrière le dos. — Ah! j'espère que dans ce cas-là j'aurai du moins un carrosse drapé de noir. — Non, madame; de plus grandes dames que vous iront comme vous en charrette, et les mains liées comme vous.

— De plus grandes dames ! Quoi! des princesses du sang?

— De plus grandes dames encore. » Ici un mouvement très sensible dans toute la compagnie; et la figure du maître se rembrunit. On commençait à trouver que la plaisanterie était forte. Madame de Grammont, pour dissiper le nuage, n'insista passur cette dernière réponse, et se contenta de dire , du ton le plus léger : « Vous verrez qu'il ne me laissera seulement pas un confesseur. — Non, madame, vous n'en aurez pas, ni vous , ni personne; le dernier supplicié, qui en aura un , par grâce, sera... »

Il s'arrêta un moment. « Eh bien , quel est donc l'heureux mortel qui aura cette j>rérogative ? — C'est la seule qui lui restera, et ce sera... le roi de France. »

Le maître de la maison se leva brusquement, et tout le monde avec lui. Il alla vers Cazotte, et lui dit avec un ton pénétré : « Mon cher M. Cazotte, c'est assez faire durer cette facétie lugubre ; vous la poussez trop loin, et jusqu'à compromettre la société où vous êtes, et vous-même, d Cazotte ne répondit rien, et se disposait à se retirer, quand madame de Grammont, qui voulait toujours éviter le sérieux et ramener la gaité , s'avança vers lui : « Monsieur le prophète, qui nous dites à tous notre bonne aventure, vous ne nous dites rien do la vôtre. » Il fut (juelque temps

en silence et les yeux baissés. « Madame, avez-vous lu le siège de Jérusalem dans Josèphe? — Oh! sans doute; qui est-ce qui n'a pas lu ça? mais faites comme si je ne l'avais pas lu. — Eh bien, madame, pendant ce siège, un homme fit sept jours de suite le tour des remparts à la vue des assiégeans et des assiégés, criant incessamment d'une voix sinistre et tonnante : « Malheur à Jérusalem! » et le septième jour il cria : "Malheur à Jérusalem ! malheur à moi-même!» et dans le moment une pierre énorme, lancée par les machines ennemies , l'atteignit et le mit en pièces. »

Et après cette réponse, Gazotte fit sa révérence et sortit. »

Lorsque l'on entre en ces demeures De sinistre hospitalité, Où le captif compte les heures Et croit compter l'éternité ; Dans ces abîmes redoutables Où Ton a voulu pénétrer , Oh sent le cœur se resserrer Gomme le sort de ses semblables ; Devant ce tableau douloureux, Même en les réprouvant coupables On les plaint encor malheureux.

Qu'est-ce donc , quand on voit atteindre Des droits consacrés ou touchans ; Quand c'est le juste qu'il faut plaindre Dans la demeure des méchans!

Lorsque ces fers que rien n'allège, Dans un siècle déraisonneur, De l'innocence et de l'honneur

Sont l'exécrable privilège !

Qu'est-ce , en un plus funeste sort , Quand cette prison sacrilège N'est que le dépôt de la mort !

Je les ai vus , ces jours horribles ; Je les ai vus dans mon printemps , Ces cachots, aux pervers terribles, Peuplés de justes habitans.

Où par une indigne puissance Gémissaient tant d'infortunés Pour sortir bientôt, condamnés.

Convaincus d'honneur, d'innocence.

Postérité , le croiras-tu ?

Le crime en toute sa licence , En ce temps-là , fut la vertu.

11 semblait qu'un cruel Génie , Qui planait sur la France en deuil , Eût voulu la voir réunie Pour la hache et pour le cercueil ; Que sous son exécrable empire Esprits, talens, belles , héros,

Il convoquât dans ses cachots

Tout ce qu'on aime ou qu'on admire;

Et qu'à ces êtres révérés

Il dît , en son affreux sourire :

« C'est bien. Vous voilà tous ; mourez.

O jours de sanglante mémoire Et d'inexprimables douleurs ,

Tant que nous aurons une histoire Vous aurez du deuil et des pleurs.

Sur ces tableaux, par mes esquisses Je veux encore intervenir ; Je veux montrer au souvenir Ces vestibules des supplices.

Oui , peignons-les pour l'avenir; Et que de pareils sacrifices Ne puissent jamais revenir !

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