DU PREMIER AU CINQUIEME SIECLE
Dion Chrysoslome.
Dion n'est pas un romancier proprement dit, et cependant nous n'avons pas cru devoir le passer sous silence : YEiibéenne n'est pas un roman dans le sens habituel du mot, c'est plutôt ce que les modernes appellent une Nouvelle, mais c'est une œuvre si charmante dans ses étroites limites, qu'elle est préférable à bien des ouvrages de longue haleine, et que sa place est véritablement au premier rang parmi les travaux du même genre.
Suidas parle ainsi do Dion : « Dion, fils de Pasicrates, de Pruse, sophiste et philosophe. On l'appela Chrysostome. Il tenait à avoir un extérieur majestueux, au point de sorlir vêtu d'une peau de lion. Il était mince de corps. Il passa la plus grande partie de sa vie auprès de César Trajan. Sa faveur était telle, qu'il montait dans le char royal. »
Dion a laissé quatre-vingts discours ou déclamations qui témoignent d'un certain talent * oratoire et en même temps d'une élévation de pensées peu commune. Ce sont des harangues faites à plaisir sur divers sujets, et dans lesquelles il intercale une foule de récits dont il fait des démonstrations de philosophie et de morale. « La septième, dit Photius, a pour titre VEiibéenne ou le Chasseur. Dion représente la vie de quelques gens de l'Eubée par lesquels il démontre qu'une existence paisible, même au sein de la pauvreté, est beaucoup plus agréable et plus avantageuse que celle qui se passe au milieu des tracas et des plaisirs de la ville, w Photius a raison : Dion démontre en
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effet sa thèse, non par des raisonnements en forme; mais par quelques pages simples et touchantes qui valent mieux que tous les arguments.
Il suppose qu'un naufrage le jette sur les côtes de l'Eubée , non loin des écueils de Capharée. En errant sur le rivage, il rencontre un chasseur qui lui offre l'hospitalité, l'emmène chez lui, et lui raconte, chemin faisant, son histoire. Deux ménages unis par une double alliance mènent, au milieu de cette solitude, une vie à demi sauvage dans une profonde ignorance des mœurs de la ville. Ils n'ont d'autres besoins que ceux de la nature, d'autres biens que leurs troupeaux, d'autres ressources que le produit de leur chasse et les récoltes d'un coin de terre défriché par eux. Ce tableau est charmant et devient bientôt plus agréable encore par un piquant contraste. « Un homme, dit le chasseur, arriva un jour pour nous demander de l'argent, à raison de ce que nous possédions, et pour nous ordonner de le suivre à la ville. Pour de l'argent, nous n'en avions
pas et nous lui jurâmes que nous ne possédions pas une obole, qu'autrement nous l'eussions volontiers satisfait. Du reste, nous l'accueillîmes de notre mieux, et nous lui donnâmes même deux peaux de cerf; puis je l'accompagnai à la ville pour donner des éclaircissements sur ce qui nous concernait \ » Vient ensuite la description de ce que le campagnard voit à la ville, description animée par une raillerie spirituelle et de bon goût. Le pauvre chasseur se croit perdu dans cette multitude qui va et vient en criant dans les rues ; « il lui semble que tous ces gens-là se battent entre eux. » Les magistrats l'emmènent avec eux au théâtre : « Ce théâtre, di'.-il, est une vallée, mais non pas une vallée naturelle : elle est bâtie en pierres. » On délibère sur les affaires publiques ; on crie, on applaudit, on vocifère ; notre homme s'en inquiète peu. Mais son tour vient : on le met en face de la multitude, et un de ces orateurs bavards qui lui semblent si étranges,
• Cette citation', comme les suivantes, est extraite de la traduction de M. Zevorl
l'accuse de s'être approprié les terres de la réjiublique, de faire échouer les navires sur les écueils de Capharée pour piller les naufragés, et par ses exagérations et ses calomnies allume la colère du peuple contre ce prétendu dilapidateur de la fortune publique. Un autre citoyen se lève et prend la défense du paysan, sans mieux connaître toutefois le fond de la cause , et on no pouvait faire une meilleure satire de ces parleurs qui se disputaient la faveur du peuple, en traitant des questions auxquelles ils n'entendaient rien. Après que les deux champions se sont longtemps injuriés, on ordonne au chasseur de s'expliquer à sa guise. « — Et que dois-je dire? m'écriai-je. — Réponds à ce qu'on a dit contre loi, me cria un des assistants. — Alors, repris-je, je déclare que rien de ce qu'il a dit n'est vrai. 11 me semblait rêver, citoyens, en l'entendant parler de champs, de ferm<^s et de toutes ces billevesées. De fait, nous n'avons ni ferme, ni chevaux , ni ânes , ni bœufs. Et plût à Dieu que nous eussions tous les biens qu'il a dit ;
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nous vous en abandonnerions volontiers une partie, et avec le surplus nous serions heureux. Au reste, ce que nous avons nous suffît. Si vous en voulez quelque chose, prenez-le ; si vous désirez le tout , nous travaillerons à nous faire d'autres ressources. » Ces paroles furent fort applaudies. Le magistrat me demanda ensuite ce que nous pourrions donner au peuple. — « Trois magni tiques peaux de cerf, répondis-je. » Tout le monde se mit à rire , excepté le magistrat qui se mit en colère contre moi. — « Je ne vous offre pas les peaux d'ours, repris-je alors, parce qu'elles sont trop rudes, ni celles de liouc, parce qu'elles ne valent pas les peaux de cerf. Les autres que nous avons sont ou trop vieilles ou trop petites ; si pourtant vous les voulez, prenez-les aussi. » Sa colère redoubla ; il me dit que j'étais un vrai rustre à renvoyer à mes terres. — « Eh quoi ! repris-je, toi aussi tu parles de terres ! N'as-tu pas entendu que nous n'avons point de terres ? » Il me demanda si nous consentirions à payer chacun un talent attique.
— c< Nullement, lui dis-je ; nous sommes loin d'avoir un pareil poids do viande ; si nous l'avions nous le donnerions volontiers. Nous avons quelques viandes salées, d'autres fumées qui ne le cèdent guère aux premières, quelques gigots de cerf, des jambons de sanglier, et d'autres pièces de choix. » Ici grand tumulte ; on me traite de menteur. Le magistrat me demanda ensuite si nous avions du blé, et en quelle quantité ; je lui répondis sans détour : deux médimnes de froment, quatre d'avoine, autant de millet, et un demi-setier de fèves, car elles n'ont pas réussi cette année. Prenez le froment et l'orge, mais laissez-nous le millet. Si pourtant le millet vous est nécessaire, prenez-le aussi. — « Ne récoltez-vous pas de vin, me demanda un autre. — Sans doute, lui dis-je, et si quelqu'un de vous vient à notre logis, nous lui en donnerons pourvu qu'il apporte avec lui une outre, car nous n'en possédons pas. — Et combien avez-vous donc de vignes? — Deux devant la porte, et vingt dans l'intérieur de la cour ; de Tautre côté du ruis-
seau, une vingtaine d'autres que nous plantâmes Tan dernier. Elles sont excellentes et nous rapportent de magnifiques grappes, quand les passants n'y mettent pas la main. Mais, pour que vous ne vous fatiguiez pas à ra'interroger sur chaque chose une à une, je vais vous dire le reste de notre avoir : huit chèvres, une vache boiteuse et son veau : il est fort joli ; quatre faulx, quatre hoyaux, trois épieux et un couteau de chasse pour chacun de nous. Quant à la vaisselle de terre, à quoi bon en parler ? Nous avons nos femmes et nos enfants : pour demeure deux jolies cabanes ; une troisième nous sert à déposer nos provisions et nos peaux. — Mais, par Jupiter, s'exclama notre orateur, vous avez certainement de l'argent ; où l'enfouissez - vous ? « — Yiens-y voir, lui dis-je, et déterre-le , sot personnage ; qui donc s'avise d'enterrer de l'argent? Rien ne pousse à la place. » Tout le monde se mit à rire, et il me sembla bien que les rieurs n'étaient pas de son côté. »
Le campagnard continue sa défense sur ce
ton de bonhomie et de simplicité qui sied bien à la justice de sa cause ; il proteste contre les allégations mensongères de son accusateur, et il a le bonheur d'être reconnu par un citoyen qu'il a sauvé dans un naufrage et recueilli chez lui. Dès ce moment, son triomphe est assuré ; on lui donne pour récompense un manteau et une tunique qu'il n'accepte qu'avec peine, et on lui offre de l'argent qu'il refuse. — « Si vous cherchez, dit-il, quelqu'un qui veuille le prendre, donnez-le à cet orateur pour l'enterrer ; il sait comment cela se pratique. « Et, après s'être ainsi vengé de son accusateur, il revient à sa cabane et à ses paisibles travaux.
Le reste du récit n'est pas inférieur à ce qui précède : c'est le tableau gracieux de l'amour des jeunes gens (jue leurs parents destinent l'un à l'autre. Rien n'est plus délicat et plus charmant que ces pages que nous voudrions pouvoir ciler, si les limites de ce travail nous le permettaient. C'est une peinture ravissante de naturel et de simplicité, et on ne peut s'empêcher d'être louché i)ar ces uKeurs primitives et pa-
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triarcales^ qui forment un contraste si frappant avec les habitudes de la \ie commune. Le style, entaché parfois d'un peu de recherche, est cependant agréable, et, si Dion sacrifie aux défauts de son temps, ÏEubéenne est peut-être, de tous ses ouvrages, celui qui offre le plus de naturel. On n'y trouvé pas non plus cette prolixité qui fatigue quelquefois chez lui, et ces épisodes mythologiques un peu trop nombreux que Photius signalait pour les louer, mais dont le retour trop fréquent n'est cependant pas toujours heureux. En somme, YEubéenne est une œuvre charmante, à laquelle le temps n'a rien enlevé de sa fraîcheur, et qui restera comme un des meilleurs titres de son auteur à l'estime des gens de goût.
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Lucien.
La Luciade ou l'Ane de Lucius de Patras.
Commençons par rapporter le jugement cIq Pliotius sur cet ouvrage :
« Nous avons lu les MéUimorplioses de Lucius de Palras, en plusieurs livres. Sa phrase est claire et pure; il y a de la douceur dans son slylc; il ne cherche point à briller par un bizarre emploi des mois, mais, dans ses récils, il se plaît trop au merveilleux, tellement qu'on le pourrait appeler un second Lucien; et même ses deux premiers livres sonl quasi copiés de celui de Lucien qui a pour litre : la Luciade ou rAne; ou peut-être Lucien a copié Lucius, car nous n'avons pu découvrir qui des deux est le plus ancien. Il semble bien, à dire vrai, que de l'ouviage de Lucius l'autre a tiré le sien,
comme d'un bloc, duquel abattant et retranchant tout ce qui ne convenait pas à son but, mais dans le reste conservant et les mêmes tournures et les mêmes expressions, il a réduit le tout à un livre intitulé par lui la Luciade ou l'Ane. L'un et l'autre ouvrage est rempli de fictions et de saletés, mais avec cette différence que Lucien plaisante et se rit des superstitions païennes, comme il a toujours fait, au lieu que Lucius parle sérieusement et en homme persuadé de tout ce qui se raconte de prestiges, d'enchantements, de métamorphoses d'hommes en bêtes, et autres pareilles sottises des fables anciennes (^). »
Ce passage a été Tobjet de discussions nombreuses dont aucune cependant n'a abouti à une solution certaine. Il nous faut donc examiner de nouveau celte question dans laquelle, nous l'avouons tout d'abord, la vérité semble assez difficile à découvrir.
Du temps de Fhotius, au i\, siècle, il existait deux ouvrages sur le même sujet : celui de Lu-
' Trad. Paul-Louis Courier.
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cien el celui de Lucius de Palras. Nous ne parlons pas du roman latin d'Apulée qui porte le même titre, et dont nous nous occuperons plus loin. Les deux romans grecs avaient entre eux une telle ressemblance , que le patriarche ne peut même discerner lequel des deux étail antérieur à l'autre. Aujourd hui , nous n'avons plus que celui qui nous est parvenu sous le nom de Lucien ; la comparaison est donc impossible; toutefois, cherchons à déterminer par conjec- . ture lequel des deux romans a été lœuvre originale.
M. Belin de Ballu, dans sa traduclion de Lucien, pense que la Luciade n'appartient ni à Lucien, ni à Lucius, et il se fonde sur la simplicité du style qui semble indiquer les premiers siècles littéraires de la Grèce. Cette hyiiolhèse ne nous paraît pas admissible, d'abord parce que le style, malgré sa simplicité, est bien celui de Lucien, ensuite parce (ju'un fait tiié du roman même accuse une époque poster ieuie. Il s'agit de ce soldat qui, dans une ville grecque, ne sait (jue la langue latine, et par conséquent
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fait très- probablement partie d'une garnison romaine. Ou peut donc conclure de là qu'à l'époque où se place le récit, les Romains occupaient déjà la Grèce.
Le traducteur allemand, Wieland, pense que Lucius n'a jamais existé que dans l'imagination de Lucien, mais il n'appuie son assertion d'aucune preuve, et elle reste à l'état d'hypothèse. Courier, au contraire, prétend que Lucien a copié Lucius, et qu'a ce dernier seul appartient toute la gloire du roman que nous possédons sous le nom du premier. Ces opinions ne peuvent, il est vrai, èlrc combattues par des arguments irréfutables ; toutefois elles pèchent peutêtre par un défaut commun : elles sont trop absolues, et, à côté de ces systèmes, il y a place pour un autre qui, s'il ne les détruit pas d'une manière certaine, nous semble au moins offrir plus de vraisemblance.
C'est à l'ouvrage d'Apulée que nous aurons recours pour expliquer ceux de Lucius et de Lucien, et nous en tirerons deux observations qui peuvent avoir quelque valeur.
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D'abord, le conte de VÀne d'or est, sinon une Milésicnnc pure, au moins une inspiration évidente de ce genre licencieux et badin. Apulée le déclare en propres termes dans les prem-ères lignes : « Je veux, dit-il, coudre ici ensemble divers récits du genre dos tables Milésiennes. » Que ÏAne de Lucien s'éloigne de la langueur des œuvres ioniennes par un style sobre et précis, comme l'a fort bien fait remarquer M. Zevort ; que l'esprit qui y brille dénote une littérature vieillie; que le scepticisme et les sarcasmes contre les chrétiens et la s^rande déesse de Svrie, trahissent cet impitoyable railleur, qui riait de tout e'c de tous, nous l'accordons, mais nous ne concluerons pas de là avec M. Zevort que Y Ane cYor n'est pas une Milésienne. Toutes ces observations re portent que sur la forme du livre, et ici nous ne nous occupons que du fond. Le conte, en lui-même, privé des ornements du style et des développements, se rapporte parfaitement à tout ce que nous savons des Milésiennes, et le témoignage d'Apulée doit être de quelque autorité.
Ce premier point établi, cherchons quelle peut
être l'origine du roman d'Apulée. Une coïncidence singulière se présente d'abord : Apulée et Lucien sont contemporains. 11 est donc assez difficile d'admettre que l'un se soit inspiré de l'autre; tous deux, au contraire, ont, selon toute apparence, puisé à une source commune, et cette source ne peut être autre que l'ouvrage de | Lucius, aujourd'hui perdu, et que chacun d'eux a reproduit à sa manière. Remarquons, avant d'aller plus loin, que cette hypothèse s'accorde parfaitement avec les paroles de Photius, qui ont ici d'autant plus d'autorité que le patriarche ne les a pas prononcées en vue d'une conclusion à laquelle il ne songeait pas, mais uniquement dans le but de rendre ses impressions après sa double lecture. Il lui semble que Lucien, s'il est l'imitateur, a tiré son ouvrage de celui de Lu- y cius, comme d'un bloc, duquel il a abattu et retranché tout ce qui ne lui convenait pas, et qu'il a réduit au livre intitulé la Liiciade, Il résulte clairement de là que le livre de Lucius était plus long et plus chargé de délails que celui de Lucien : quant aux retranchements faits par
J.ucien, on peut encore les conjecturer par la différence que Pholius établit quelques lignes plus loin entre les deux auteurs. Lucien, dit il, plaisante et se rit des superstitions païennes; Lucius, au contraire, parle sérieusement et en homme persuadé de tout ce qui se raconte de prestiges, d'enchantements, de métamorphoses et autres pareilles sottises des fables anciennes. 11 les raconte de bonne foi, et Apulée les reproduit, tandis que Lucien, non content de les tourner en ridicule, en omet la plus grande partie comme fastidieuse et grossière. Ainsi, Lucius est Fauteur du roman original, Apulée et Lucien sont ses deux traducteurs ou imitateurs, et, si leurs œuvres diffèrent, cela ne tient qu'à la nature de leur esprit et do leur talent. Apulée surtout paraît avoir reproduit plus exactement le modèle, puisque le jugem.ent que le patriarche porte de Lucius et de sa superstition pourrait parfutemenl s'appliquer à l'auteur latin, si l'on ne savait qu'Apulée lui-même n'était rien moins que superstitieux.
Quant à Lucius, nous ne chercherons pas s'il
a existé, ni même, comme quelques-uns' en ont exprimé le doute, s'il a été réellement pendant quelque temps transformé en âne, ni encore s'il a écrit sous un pseudonyme, comme il est probable, ni si le nom de Lucius n'est pas simplement le nom du héros du roman pris par erreur pour celui de l'auteur. Cette question est fort obscure et n'aurait d'ailleurs qu'un intérêt secondaire. Qu'il nous suffise de savoir qu'au temps de Lucien et d'Apulée, au \f siècle, le conte de Lucius était dans le domaine public, qu'il existait sous ce titre un ouvrage composé d'une collection de Métamorphoses inventées par un seul écrivain ou compilées par quelque sophiste, et que cet ouvrage a été l'original des deux que nous possédons, dont Tun le reproduit probablement presque en entier, et dont l'autre n'est qu'un abrégé charmant, fait par un homme d'esprit. Remarquons encore, pour en finir avec Apulée, qu'il a probablement introduit dans son livre des incidents de sa propre vie, peut-être même le récit de son initiation dans ce onzième livre
* Entre autres saint Augustin.
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ajouté complètement au roman grec. A lui aussi appartient la ravissante fable de Psyché, cette Milésicnne dont l'origine n'est pas douteuse, qui a inspiré La Fontaine et Molière, et dont le pinceau de Raphaël a réuni les gracieux épisodes sur le plafond de la galerie Farnésine.
Quanta Lucien, il a voulu, comme toujours, rire et railler. Son héros, puni de sa curiosité et de sa lubricité en se voyant métamorphoser en àne, passe par mille aventures qui le mettent en rapport avec divers individus, et offrent à l'auteur l'occasion de peintures piquantes et pleines d'agrément. Il est d'abord emmené par des brigands, roué de coups et accablé de travail par un mauvais maître, puis vendu à des prêtres de la grande Déesse de Syrie, dont l'auteur dévoile en passant les turpitudes et la corruption ; il tombe ensuite aux mains d'un jardinier, et enfin dans celles d'un riche habitant de Thessaloniquo, chez lequel il parvient à reprendre sa première forme, après avoir mangé des feuilles de rose pour rompre le charme dont il était victime.
Rien n'est plus simple, on le voit, que cette donnée, mais l'esprit ingénieux de Lucien a su admirablement en tirer parti. Sous une forme burlesque, il a écrit une critique pleine de portée, de ce bon sens incisif qui le dislingue, et en même temps remplie d'observation, de naturel et de gaieté. Le personnage de Lucius est finement étudié, développé avec verve, placé par l'auteur dans les situations qui peuvent le mieux faire ressortir toutes ses nuances; homme ou bête, il parle toujours le langage qui lui convient. Il est fâcheux seulement que Lucien, qui ne respectait rien, n'ait pas au moins respecté la morale, et que des peintures trop lascives se mêlent à un récit charmant, du reste, qu'elles souillent trop souvent. C'est le seul reproche qu'on puisse adresser à un livre que l'auteur paraît avoir écrit avec un soin particulier : on le remarque même dans le style qu'il a cherché à vieillir avec art, sans doute pour l'approprier au sujet antique qu'il traitait. Il emprunte fréquemment aux auteurs anciens , il prend des expressions de Thucydide et de Platon, des bouts
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de vers d'Homère et des phrases d Hérodote, mais il s'en sert habilement, sans en abuser, et chez lui
Le vieux slvle a des prâccs nouvelles.
Histoire véritable.
Lucien ne s'est pas contenté de tourner en ridicule les romans de métamorphoses qui se jouaient grossièrement de la crédulité populaire ; il n'a pas é[)argné davantage les fictions absurdes qui remplissaient les récits de voyages, et il en a fait une parodie bouffonne dans cette Histoire véritable^ dont le premier mensonge est dans son titre même. Les lointaines e^ipéditions d'Alexandre et les merveilleuses aventures de l'Odyssée avaient inspiré le goût de ces narrations fabuleuses où des écrivains, le plus souvent sans talent et sans goût, entassaient toutes les niaiseries les plus absurdes et les plus invraisemblables sur des contrées éloignées et
encore presque inconnues. Dans Diogène, nous trouverons des excursions à la lune et aux enfers, des hommes qui ne voient que la nuit, des charmes qui font mourir pendant le jour et ressusciter le soir, et mille autres extravagances semblables. Ctésis, Jambule et beaucoup d'autres avaient suivi cette voie, ainsi que le déclare Lucien dans le préambule de son ouvrage. Homère même avait donné l'exemple dé ces exagérations, lorsqu'il fait raconter à Ulysse la métamorphose de ses compagnons opérée par un philtre, ainsi que ses voyages chez les Cyclopes et dans le pays des animaux à plusieurs têtes. Chez les modernes, Swift et Cyrano de Bergerac ont fait, dans des conditions différentes, des voyages du même genre, et l'on peut juger par leurs livres d'un des défauts principaux de celui de Lucien : les traits les plus piquants de ces sortes d'ouvrages tiennent à l'actualité et consistent dans des détails qui, parfaitement saisis par les contemporains, échappent le plus souvent à la postérité, et sont froids parce qu'on ne les comprend plus.
\j Histoire véritable mérite encore un autre reproche : Lucien exagère même ce qui est permis à la parodie bouffonne et, pour railler l'extravagance des écrivains de Voyages, il se montre encore plus extravagant qu'eux. Le moyen n'est pas absolument mauvais, mais le lecteur se fatigue de tant d'absurdités accumulées en quelques pages et, si elles n'étaient fréquemment rachetées par de vives et spirituelles applications, il serait à craindre que le critique ne devînt bien vite aussi ennuyeux que ceux qu'il veut tourner en dérision. Heureusement, Lucien avait dans la richesse de son imagination et dans la vivacité de son esprit des ressources qui le sauvaient à coup sur d'un pareil danger.
Après un préambule dans lequel il déclare qu'on ne doit pas croire un mot de ce qui va suivre, il commence le récit de ses aventures. Parti des colonnes d'Hercule, il navigue droit à l'ouest pendant quatre-vingts jours et arrive à une île où se trouvent des femmes-plantes qui réduisent au même étal ceux qui se laissent séduire par elles. De là, il est enlevé dans la
Lune qu'il atteint après un voyage de sept jours et sept nuits, et où il assiste à une grande bataille entre les habitants de la Lune et ceux du Soleil. Lucien, fait prisonnier, puis délivré à la paix, quitte la Lune sur laquelle il donne les détails les plus extravagants, passe dans la ville des Lampes et revoit enfin l'Océan. Mais là, il est avalé avec son vaisseau et ses compagnons par une baleine immense dans le ventre de laquelle il trouve des prairies, des ruisseaux poissonneux, des bois agréables et même un vieillard et son fils qui s'y sont établis très-confortablement depuis dix-huit ans et se trouveraient trop heureux s'ils n'étaient inquiétés par les populations voisines. De la gueule du monstre, Lucien assiste à une bataille terrible entre des îles, mais, comme il s'ennuie de sa prison vivante, il s'en délivre avec son vaisseau en mettant le feu à la foret que la baleine porte dans ses flancs : elle en meurt le treizième jour. Il atteint ensuite une mer de glace sur laquelle il glisse au lieu de naviguer, puis un océan de lait que parcourent des homnacs aux pieds de liège et dontrilc prin-
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cipale est un fromage. Il aborde aux îles Fortunées où il retrouve la plupart des héros et des sages de la Grèce, puis à la ville des Songes et à l'île d'Ogygie pour remettre à Calypso un message d'Ulysse. Il trouve plus loin une forêt maritime par-dessus laquelle il fait passer son vaisseau, puis un abîme immense qu'un filet d'eau suspendu en guise de pont lui permet de franchir. Enlin, après de nouvelles aventures chez les hommes à tête de taureau et les silènes à pieds d'àne, il est jeté par un naufrage sur le continent opposé à celui que nous habitons, et là se termine son récit dont il promet la suite dans des livres que nous ne possédons pas et qu'il n'a probablement pas écrits.
Cette promesse, qui n'était peut-être qu'une dernière plaisanterie, puisqu'on n'a jamais eu heu de soupçonner que Lucien ait songé à continuer son ouvrage, a inspiré assez malheureusement le neveu de Perrot d'Ablancourt. Sous prétexte que son oncle avait traduit Lucien, il a pris la peine de donner à V llisioire véritable une suite qui, comme cela devait être, est dépourvue
de toute valeur. L'idée même d'entreprendre un pareil travail dénotait chez son auteur un manque de goût que l'œuvre elle-même ne pouvait que confirmer.
L'épisode du séjour de Lucien dans le ventre de la baleine et l'abîme ouvert au milieu de rOcéan ont fait penser à quelques commenta teurs que Lucien avait eu connaissance de l'histoire de Jonas et de la mort de Pharaon, et qu'il avait voulu, dans ces passages, tourner en dérision l'histoire sacrée des Juifs. Cette conjecture peut être vraie ; toutefois, comme elle est purement gratuite et n'offre que peu d'importance, nous ne nous y arrêterons pas. Ce qui est plus certain, c'est que, malgré l'exagération et l'absurdité des détails, Y Histoire véritable e?,i d'une lecture agréable, et que partout on y retrouve lafinessC;, la verve et la vivacité de ce caustique écrivain qu'on a surnommé le Voltaire des temps antiques.
i;nEi:s bt latins.
Athénagoras.
Pour rester fidèle à l'ordre chronologique que nous avons adopté, nous inscrivons ici Athénagoras, quoiqu'il soit bien prouvé aujourd'hui que le roman qui nous est parvenu sous son nom n'est pas de lui. C'est un ouvrage tout moderne, qui n'a été attribué à l'écrivain grec que par une de ces supercheries assez fréquentes dans l'histoire des lettres. Quel que fût, d'ailleurs, le mérite d' Athénagoras, on lui a fait là un assez mince cadeau, car le roman qu'on lui a prêté est des plus médiocres.
On n'a jamais vu le texte grec de ce livre ; la prétendue traduction française a été publiée pour la première fois à Paris, chez Michel Sonnius, 1599, in- 12, puis en 1012, dans le même format, chez Daniel Guillemot et chez Toussaincts du Bray, avec ce titre : Du vrai et par (aie t
amour; escr'it en grec par Athénagoras, philosophe atliénien, contenant les amours honestes de Théagèncs et de Charide, de Vhérécide et de Mélangénie. Le Iraduclcur était Martin Fumée, sieur de Genillé, auteur d'une Histoire de Hongrie et de Transylvanie. Il prétendit avoir fait sa version sur l'original grec, appartenant à M. de Lamané, protonotaire du cardinal d'Armagnac, auquel il avait renvoyé la traduction et le texte en i569. Dans la première édition, un avertissement de Bernard de San-Jorry, daté de Castres, 1596, nous apprend que San-Jorry, presque septuagénaire, avait trouvé parmi ses papiers une copie de cet ouvrage, laquelle ^ il avait fait écrire sur celle qui avait été envoyée à M. de Lamané, » et qu'il pria « M. deFonbouzart, lequel s'en allait en cour pour quelques siennes affaires, lui faire ce plaisir de se charger de celle œuvre et vouloir prendre la peine de la communiquer à quelque imprimeur, passant par Paris '. » Malheureusement tout cet échafau-
' Bayle, Djcf., art. Âthénagoras.
dage tombe devant l'examen de l'ouvrage, et il serait facile de le reconnaîîre comme apocryphe, même quand l'absence si singulière du texte grec ne serait pas déjà la meilleure preuve que ce texte n'a jamais existe.
Le roman est en dix livres ; la fable est, à peu de chose près, la même que celle de tous les romans grecs et, à rie considérer que l'ensemble, on pourrait être dupe de la supercherie, tant le prétendu Alhcnagoras se montre fidèle à la tradition. «Cet ouvrage, dit Huet, qui le juge un peu trop favorablement, est inventé avec esprit, conduit avec art, sentencieux, plein de beaux préceptes de morale, orné d'une grande variété d'images agréables et judicieusement arrangées. Les événements y sont vraisemblables, les épisodes tirés du sujet, les caractères distingués, rhonnôteté partout observée : rien de bas, rien de forcé, rien de semblable au style puéril des sophistes. » Il est probable que lluet, en faisant cette appréciation, s'était laissé gagner par cette honnctelé parloul observée qu'il ne trouvait pas chez les autres romanciers, et qui est préci-
sèment un des caractères modernes de l'ouvrage.
Il y en a beaucoup d'autres, et le savant prélat, mieux inspiré cette fois, n'a pas manqué de les signaler. Ainsi, on retrouve en mille endroits des indices de mœurs toutes différentes de celles du paganisme ; la boussole est très-clairement décrite ; la demeure, la vie et la conduite des prêtres et des religieuses d'Hammon ressemblent aux couvents et au gouvernement de nos moines et de nos religieuses ; l'auteur, oubliant parfois son rôle, prend soin d'expliquer certaines coutumes anciennes, ce que n'eût évidemment pas fait un auteur ancien; on voit faire, en Grèce une procédure criminelle dont les formes rappellent trop les nôtres. En un mot, un examen attentif de l'ouvrage prouve d'une manière incontestable qu'il estapocryphe.
Quant à son mérite littéraire, nous ne saurions nous ranger à l'opinion de l'évêque d'Avranchcs. Sans doute, on rencontre quelques pages assez agréables, mais, en général, rien n'est plus ennuyeux. L'auteur reproduit sans motif et, qui pis est, sans originalité, l'histoire
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des frères Philènes, celle de Gambyse enseveli sous les sables avec son armée ; il se perd dans une description de tempête d'une prolix:it6 ridicule, mais il est surtout fastidieux par ses détails d'architecture. Jamais on ne put appliquer avec tant de raison le vers si connu :
Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales.
Il étale ses théories à tout propos et avec une longueur désespérante. Sa description du temple d'Hammon, par exemple, surpasse tout ce qu'on peut imaginer : il énumère tout par pouces et par pieds et ne vous fait pas grâce d'un chiffre. Ce défaut est du reste, comme le fait observer Huet, une preuve de plus contre l'authenticité de l'ouvrage. « Le cardinal d'Armagnac, dit-il, avait beaucoup de passion pour Tarchitecture. Philander, commentateur de Vitru ve, était à lui ; on a remarqué que l'architecture du prétendu Athénagoras cadre fort avec celle de Vitruve, d'où l'on peut conclure que Pliilander a fait l'ouvrage, et s'est servi de Lamané pour le produire et de Fumée pour le traduire; il imite
beaucoup , même dans les noms , le roman d'Héliodore. »
On ne s'occupait pas seulement d'architecture chez le cardinal d'Armagnac : on y faisait aussi de la chimie, et l'ouvrage en porte la trace. Il a même fait plus d'une dupe, car on a cru quelque temps que le secret de la confection du grand œuvre y était caché. Il y a surtout ' un passage dans lequel il est question de travaux chimiques et qui n'est qu'un amalgame incompréhensible. Heureusement, dans l'exemplaire que possède la Bibliothèque impériale, on trouve à la dernière page une clef manuscrite qui est d'un grand secours pour l'intelligence de ces termes. Nous en reproduisons ici quelques lignes à cause de leur bizarrerie :
Apollon, — l'or.
Daimon, — le mercure.
Vulcain, — le feu de la nature et le feu.
Vêtement blond, — le soufre.
Drogues des sablons de la contrée cyrénaïque, — sel ammoniac.
' p. 34G-348, édit du Bray.
r.RECS ET LATINS.
Excrément de Bacchus, — tartre.
Fils de l'air ou de la lune, — rosée.
Apollon plein de vie, — grand œuvre et l'or fin.
Esculape, — l'artiste, etc., etc., etc.
En résumé, le prétendu roman d'Alhénagoras est un pasliche médiocre dont l'origine moderne est parfaitement démontrée, et nous ne l'avons cité ici que pour ne pas laisser une lacune dms notre sujet, puisque cet ouvrage a été quelquefois mis au rang des anciens romans.
Aiito.iiis Dioi;èiic.
Photius nous a conservé une analyse de son ouvrage : c'était un roman en vingt-quatre livres avec ce titre : Des clioscs incro\jables que ron voit au delà de Thulc. 11 ne nous en reste que cet extrait : quant à l'auteur lui-même, sa vie et sa patrie sont à peu près inconnues.
Le patriarche de Constantinople pense qu'il a vécu à une époque fort reculée, peu de temps après le règne d'Alexandre, et que son livre a servi de modèle à tous les romans grecs, même à celui de Lucius. Diogène, en effet, ne se reconnaît qu'un prédécesseur : c'est un certain Antiphanes , aujourd'hui parfaitement inconnu. Mais, quoiqu'il soit impossible de résoudre la question d'une manière certaine, on doit croire cependant que Pholius s'est trompé, et que Diogène est beaucoup plus moderne qu'il ne le suppose.
Dans le vingt-quatrième livre, Diogène raconte qu'après la prise de Tyr par Alexandre, on ouvrit le tombeau de Dirias, son héros, et qu'on y trouva le manuscrit de l'histoire qu'il raconte. Ce passage, qui a sans doute été un motif pour faire vivre l'auteur du temps d'Alexandre, ou à peu près, ne peut cependant être d'aucun poids dans la question : il permet même de penser que le roman date d'une époque assez éloignée du conquérant macédonien, parce qu'un héros ne tombe guère du domaine de l'histoire dans celui
r.REf.S ET LATINS. 83
de la fiction, qu'à la condition d'apparaître dans un mystérieux éloignement que les années seules peuvent lui donner. D'ailleurs rcxanicn de l'ouvrage lui-niôiiie confirme cette première hypothèse.
Diogène dédie son ouvrage à sa sœur Isidore
et il annonce cette dédicace à son ami Faustinus :
ces deux noms tout romains de Faustinus et
d'Antonius sont déjà des indices d'une époque
moderne. Les héros du roman visitent les Ibé-
riens, les Celtes, les Aquitains : or les Grecs
connaissaient peu ces peuples, les Aquitains
surtout, avant la conquête. Enfmles paragraphes
07 à 87 et 104 à 140 de la Vie de Pijtharjore
par Jamblique sont tirés presque mot pour mot
du roman de Diogène, et Diogène lui-même a
pris presque tout ce qu'il a dit de Pytliagore
dans Nicomaque de Gérase, ([ui vivait vers le
milieu du u'' siècle de l'ère chrétienne. Une
simple comparaison des textes suffit pour lever
tous les doutes à cet égard. Aussi croyons-nous
qu'il faut reporlcr l'existence de Diogène à la fin
di; u*^ siècle ou au commencement du iii^, et
renoncer à voir en lui le plus ancien des romanciers grecs.
Quant à l'ouvrage lui-même, nous ne pouvons Je juger que d'après l'extrait de l'hotius, mais l'analyse du patriarche suffit pour justifier le mot de Synésius* écrivant à Olympius : « Les Cyrénéens sont aussi émerveillés en m'écoutant que nous le sommes nous-mêmes lorsque nous entendons conter tout ce que l'on voit au delà de ïhulé, quelle que soit cette Thulé qui donne à ceux qui la traversent le droit de débiter impunément tant de mensonges'.»
Le roman de Diogène paraît en effet n'avoir été qu'un tissu de contes merveilleux et de fables absurdes sur les contrées où il fait voyager ses héros. Il encadre dans ces récils une intrigue d'amour qui n'est que d'un intérêt secondaire : son but principal est évidemment la description des pays lointains et peu connus dont il entrelient ses lecteurs, et la mise en œuvre de touk;s les traditions plus ou moins bizarres qu'il a pu recueillir sur ce sujet.
' Epist. XLYii, p. '85, édit. 16a3.
Son héros, l'Arcadien Dinias, après de longs voyages, arrive à Tîle de Thulé, où il devient amoureux de Dercyllis, jeune Tyrienne qui, avec son frère Mantinias, avait été forcée de fuir son pays à cause des persécutions d'un prêtre égyptien nommé Paapis. Le récit des longs voyages et des malheurs de la jeune fille occupe une grande partie de Touvrago. Elle va successivement à Rhodes, en Crète, chez les Tyrrhéniens, chez les Cimmériens, les Ibériens, les Celtes, les Aquitains, les Artabres, les Asturiens, puis en Italie et en Sicile, à Rhégium et àMétaponte, chez les Thraces et les Massagètes, enfin elle arrive à Thulé, où la mort de Paapis la délivre de ses longues souffrances. Pendant qu'elle retourne à Tyr avec son frère, pour rendre la vie à ses parents endormis par l'art magique de Paapis dont elle possède maintenant les secrets, Dinias continue ses courses au delà de Thulé jusqu'aux limites du monde, puis il est, dans son sommeil, transporté à Tyr dans le temple d'Hercule, où il retrouve Dercyllis, avec laquelle il vit enfin heureux et tranquille. Toute
cette histoire consignée sur des tablettes est déposée dans le tombeau de Dinias, où Alexandre la trouve après la prise de Tyr.
Diogcne met tous ces récits dans la bouche de Dinias; mais, pour donner plus de confiance aux contes qu'il débite, il affirme que la plus grande partie des fictions contenues dans son livre est appuyée sur des témoignages anciens, et il a soin de citer en tête de chaque livre ceux qui lui ont fourni des matériaux. Malgré cette précaution, la critique ne peut admetlre ses indications, et souscrire sans réserve à cette appréciation de Photius : « Ce sont des récits fabuleux; le style unit la netteté à la clarté, et présente rarement quelque obscurité; les digressions nombreuses et ks réflexions dont elles sont semées, en rendent la lecture d'autan t plus agréable que l'auteur a su donner un grand air de vérité à cette foule d'aventures incroyables qui se succèdent rapidement et qui sont disposées dans un ordre heureux. » Si l'ouvrage avait les qualités que lui reconnaît Photius, il faut avouer qu'il les a perdues dans le résumé qui nous reste, et nous aimerions mieux
GRKCS ET LATINS 87
nous ranger à l'avis de Huct : « Son roman, bien que défectueuxen plusieurs choses, et rempli de fadaises et de récils peu vraisemblables et à peine excusables même dans un poëme, se peut néanmoins appeler régulier. » Régulier, soit; l'éloge est assez mince, et d'ailleurs il ne faut pas se montrer trop sévère envers un auteur que le temps a maltraité et qui n'a plus même ses œuvres pour se défendre. D'ailleurs son livre a un but moral dont il faut lui savoir gré : il a voulu, dit Photius, montrer « que le coupable a beau échapper mille fois à la peine qui le poursuit, elle finit toujours par l'atteindre, et que beaucoup d'iunocents sont sauvés au mouient même où les plus grands dangers les menacent. » Mais il aurait pu, ce semble, soutenir cette thèse, sans tout cet échafaudage d'absurdités qui ralentissent^l'action et qui n'avaient d'autre but que de satisfaire les exigences de la crédulité populaire.
Jamblique.
Avec Jamblique, nous entrons enfin dansla voie suivie par la plupart des romanciers grecs. Malheureusement, nous ne possédons plus Touvrage, et nous ne pouvons le juger que d'après l'analyse assez détaillée que Photius nous en a laissée.
L'auteur était Syrien et affranchi : il naquit dans les premières années du u* siècle, fut élevé dans la langue et les mœurs de la Syrie, puis étudia la littérature et les superstitions des Babyloniens. Tous ces détails résultent des passages de Photius, de Suidas, et d'une scholie grecque marginale trouvée par Henri Etienne sur un ancien manuscrit de Photius, qui appartenait à Margunius, évoque de Cylhèrc. En outre, Jamblique a donné sur lui-même, dans son roman, des renseignements qui s'accordent avec ces assertions. Il parle de ses connaissances dans la
(iRECS ET LATINS. 89
langue babylonienne, dans la magie et dans les lettres grecques. Il vivait sous Soœmus, fils dWchemenides l'Arsacide, qui fut sénateur romain, consul, et enfin roi de la Grande Arménie, à l'époque oîi Marc-Aurèle régnait à Rome. Il prétend avoir prédit la guerre de Lucius Vérus contre Yologcse, roi des Parthes, et la soumission du royaume des Parthes à la puissance romaine. Son ouvrage a pour titre : Les Ba- Injloniques, ou les Amours de Rhodanès et de Sinonis, en trente-neuf livres d'après Suidas, en seize suivant Pholius.
Rhodanès et Sinonis, unis par le double lien de l'amour et de Thymen, sont persécutés par Garmos, roi de Babylone, qui s'est épris de Sinunis. Ils lui échappent, et sont poursuivis par Damas et Sacas, eunuques du roi, qui ne leur laissent pas un moment de repos. Il serait fastidieux d'énumérer les dangers que courent les deux amants et de suivre le roman dans toutes ses péripéties. Le nœud de l'intrigue est dans la ressemblance étonnante du couple fugitif avec deux autres personnages, Euphrates et Mesopo-
lamia, ressemblance qui donne lieu à une foule de complications et d'incidents inattendus. Après mille aventures bizarres et un peu confuses, Rhodanès est réuni à Sinonis, renverse Garmos et règne à sa place.
Il est difficile de se prononcer entièrement sur le mérite d'un ouvrage dont on n a sous les yeux qu'un résumé aride et dépourvu de tout le charme des développements et du style. Néanmoins, avec les documents que nous possédons, il nous semble qu'on peut, sans trop de témérité, tenter une appréciation qui aura peutêtre quelque intérêt.
Les Bahjloniques offrent un puissant argument en faveur de l'origine tout orientale du roman chez les anciens. L'expression seule est grecque; le fond est complètement asiatique; on ne trouve pas dans l'ouvrage entier un seul passage qui trahisse des réminiscences du théâtre grec. On y voit, au contraire, des histoires de magie , des superstitions et des légendes chaldéennes, des mœurs complètement différentes de celles de la Cfrèce. Il y a quelque
cliose de cruel et de sombre dans cette fictioQ qui commence par des oreilles coupées , un homme élevé en croix, une femme chargée de fers, et se termine par une trahison, après une longue série de meurtres, d'enchantements et de supplices. C'est moins un monument de la décadence des lettres grecques qu'un de ces merveilleux et prolixes récits où se complaît l'imagination vagabonde des Orientaux.
Huel a porté sur l'auteur un jugement assez favorable : « Son dessein ne renferme qu'une action revêtue d'ornements convenables, et accompagnée d'épisodes pris dans la matière même. La vraisemblance y est observée avec assez d'exactitude, et les aventures y sont mêlées avec beaucoup de variété et sans confusion. Toutefois, l'ordonnance de son dessein manque d'art : il a suivi grossièrement l'ordre des temps, et n'a pas jeté d'abord le lecteur dans le milieu du sujet, suivant l'exemple d'Homère. » Photius trouve que Jamblique w l)rillo par la beauté du style, la réguhu'ité du plan et l'ordonnance des récits. » La perte de l'ouvrage ne nous per-
92 LES ROMÂ^CIERS
met pas de juger du style, mais la plupart de ces appréciations peuvent sembler un peu indulgentes. Le plan est assez régulier, à la vérité; on le suit facilement dans l'analyse du patriarche, précisément parce que c'est une analyse ; mais il est difficile d'admettre que la marche de l'action n'était pas ralentie par la foule des incidents dont elle est enchevêtrée, et qui devaient rendre la régularité du plan moins apparente. La vraisemblance ne nous paraît pas non plus assez scrupuleusement observée : la magie et les enchantements pouvaient avoir quelque autorité dans la société pour laquelle écrivait Jamblique; mais pour les modernes, ces moyens trop commodes pèchent , même lorsqu'ils sont habilement employés, par une sorte de puérilité qui nuit à tout l'ouvrage. Jamblique, d'ailleurs, abuse un peu de ces ressources : ses morts ressuscitent, ses poisons n'endorment qu'aussi longtemps qu'il le veut, et au besoin la violence tranche sans ménagement les situations difficiles Ses récits ont, il est vrai, de la variété; mais celte variété même
ne nous paraît pas, comme au savant Huet, exemple de confusion , et l'auteur a rendu lui-même ce défaut presque inévitable en introduisant dans une fable , déjà si chargée d'incidents, les personnages d'Euphrates et de Mesopotaraia, qui étaient nécessaires à son dessein, mais qui ne peuvent manquer d'y jeter de l'embarras. Cela est si vrai, que son inlrigue eût été très-difticile à suivre dans toutes ses phases si, comme le voudrait Huet, il n'eût pas « grossièrement suivi Tordre des temps. » On a déjà quelque peine à ne pas s'égarer dans une action si variée : que serait-ce si les faits étaient intervertis, si on se trouvait jeté inopinément au milieu de tous ces personnages dont chacun raconterait son histoire et serait la cause d'une nouvelle digression? Le précepte invoqué par l'évêque d'Avranches est bon , mais nous ne croyons pas que Jamblique ait eu tort de ne pas s'y conformer dans celte circonstance.
Si de l'ensemble nous passons aux détails, et en particulier à l'étude des caractères, nous trouverons plus à reprendre encore. H n'y a pas
un seul type fortement tracé, et toutes ces figures qui passent devant le lecteur n'excitent qu'un intérêt médiocre, parce qu'il n'y en a pas une qui ait une individualité marquée, pas une qui nous frappe et que nous sentions vivre. Elles se laissent aller aux événements , sans chercher à les modifier, et même sans montrer cette énergie qui sied à finforlune, et qui la rend grande et respectable. Rhodanès, le héros du roman, est presque insignifiant : il montre assez peu de cœur et encore moins de tête ; il n'a que des jambes, il fuit constamment, et son unique exploit consiste à prévenir, au dénoùmenl, les embûches de Garmos par une trahison. Le rôle de Sinonis est plus marqué, mais ce n'est pas à son avantage ; son amour n'est pas une de ces passions douces et touchantes telles qu'on les comprend et qu'on les aime chez une femme jeune et belle ; c'est une sorte d'emporlement violent qui ne recule pas même devant le meurtre ; c'est une jalousie presque sauvage qui, pour un motif des plus futiles, la pousse même à trahir son mari et à tout sa-
GRECS ET LATI.N'S. 95
crifier à sa vengeance. Garmos est un tyran imbécile et cruel, et dans les personnages secondaires il n'en est pas un qui ait quelque originalité. L'épisode du laboureur et de sa fille n'aboutit qu'à montrer chez Fauteur l'oubli du sentiment moral en amenant l'incident qui fait douter Sinonis de la fidélité de son mari. Un personnage \indicatif peut être intéressant, mais il est certaines limites qu'il ne doit pas franchir, sous peine d'exciter la réprobation du lecteur, et c'est ce qui arrive à Sinonis quand on la voit persécuter et déshonorer sa prétendue rivale, et faire de propos délibéré une infidélité réelle à son mari, pour le punir d'une faute dont il est innocent. Le dénoùment réunit, il est vrai, les deux amants, et Rhodanès est enfin tranquille auprès de Sinonis qu'il a recouvrée; mais, s'il oublie le passé, le lecteur est plus difficile, et il conserve malgré lui une arrière-pensée qui lui permet do douter du bonheur futur des deux époux.
Que reste- t-il donc à Jamblique après ces nombreuses critiques ? De l'imagination, du ta-
lent dans le choix de certains épisodes, une entente assez remarquable de la mise en scène et du mouvement dans l'action. C'est déjà beaucoup, si l'on songe à l'époque où il écrivit et au milieu dans lequel il vécut. Inférieut" évidemment à la plupart des romanciers qui le suivirent, et qui ne firent que remplir avec plus d'art des cadres souvent inspirés par le sien, il est également au-dessous 4es conteurs qui l'avaient précédé, et surtout de celui que nous connaissons le plus, Antonius Diogcne. Photius regrette «qu'il n'ait pas déployé toute sa force et tout son art dans des sujets sérieux, au lieu de les prodiguer à des fictions puériles. » Il a peut-être raison, car, malgré ses défauts, qui sont aussi ceux de son époque, Jamblique avait certainement quelques facultés littéraires. Mais il est toujours dangereux de raisonner ainsi sur des hypothèses, et nous aimons mieux nous borner à juger l'homme par ses œuvres, et voir en lui un écrivain d'une imagination vive et d'une science variée, dont l'ouvrage put plaire à ses
contemporains, mais qui n'a plus pour nous qu'un intérêt de simple curiosité.
Xénophon d'Ephèse.
Nous trouvons dans Suidas trois écrivains de ce nom parmi les auteurs d'histoires amoureuses : Xénophon d'Antioche qui avait fait des Babyloniques , comme Jamblique ; Xénophon de Chypre . auteur de Cijpriaqves, ou des Amours de Cinyas, de Mijvrha et d'Adonis^ et enfin Xénophon d'Ephèse dont l'ouvrage nous est seul parvenu, et a été publié pour la première fois dans le siècle dernier.
Voici la notice de Suidas sur ce romancier : « Xénophon d'Ephèse, historien. On a de lui les EpJiésiaqiies , c'est-à-dire dix (lisez cinq) livres erotiques sur Abrocome et Anlhia, sur la cité des Ephésiens et d'autres écrits. » Quant à
sa vie et à l'époque où il a écrit, on n'a aucun renseignement positif et les opinions sont extrêmement divisées, comme il arrive toujours quand on ne s'appuie que sur des conjectures.
Les uns ' pensent que l'auteur des Ephésiaques est le plus ancien de tous les romanciers grecs ; d'autres ' le placent à la fin du ii' siècle ou au commencement du m'; d'autres^ enfin veulent voir en lui un imitateur d'Achille Tatius ou d'Héliodore et le reculent jusqu'au iv' ou au v^ siècle. Aucun fait, nous l'avons dit, ne peut résoudre la difficulté; nous devons nous borner à discuter des probabilités, et à chercher celle qui offre le plus de vraisemblance.
La première hypothèse est une exagération de la seconde, et peut par conséquent ne pas en être séparée : toute la question nous paraît donc renfermée entre le n^ et le v' siècle. Or l'argument unique en faveur de celte dernière opinion est loin d'être concluant : il est tiré du style
' Gaîpari, édit. Hoffmann Peerl K^mp, Harlem, 18 1 8.
- Le baron de Locella.
^ D'Orville, Chardon de la Rochette, Zevort.
même de Xénophon et du caractère de sa composition, qui ressemble moins à l'œuvre d'un chef d'école qu'à celle d'un imitateur. On a peine à admettre qu'Abrocome et Anthia soient l'original qui a inspiré Tatius etHéliodore, et on aime mieux y voir une pâle et assez maladroite copie de leurs romans. Il est clair que cette théorie n'a d'autre origine qu'une bienveillance mal entendue pour ces deux romanciers. On veut sauvegarder leur mérite , qui ne serait cependant guère compromis dans le cas contraire. S'il y a en effet quelque gloire à écrire un livre original et que les imitateurs ne peuvent égaler, il n'y en a pas moins, à notre avis, à surpasser son modèle, et à produire des œuvres qui, à défaut de la priorité du temps, ont la supériorité de la valeur morale et littéraire.
Les probabilités en faveur du n"" siècle sont plus nombreuses, sinon plus fortes. Quelquesunes résultent de l'examen du texte même de Xénophon : il est question, dans le roman, de Périlas, préfet de la paix, et ces fonctions insti-
tuées, comme on le sait, sous Adrien, furent abolies sous Constantin. On voit aussi un préfet de l'Egypte, et cette magistrature nous reporte au siècle d'Auguste. Une troisième conjecture a été tirée encore de ce que l'autour dit d'Ephèse et du temple de Diane dans cette ville. Le temple, auquel il fait de fréquentes allusions, fut brûlé en 262, sous le règne de Galien, et Ephèse elle-même, que le roman nous représente comme une ville florissante, ne Tétait plus au iv*^ et au v*^ siècle. Enfin Xénophon parle de Byzance, qui ne s'appelait pas encore Constantinople, et du supplice de la croix que Constantin abolit par respect pour cet auguste symbole de la rédemption des hommes.
Aucun de ces indices ne suffit, il est vrai, pour permettre de se prononcer d'une manière absolue ; les partisans de l'opinion contraire peuvent prétendre que l'auteur, écrivant une fiction, a eu le droit de choisir arbitrairement l'époque où il place ses personnages; toutefois, en raison de leur coïncidence, et en l'absence d'argumenJs contraires qui puissent sérieuse-
ment les infirmer, ces observations nous paraissent dignes de quelque attention.
D'ailleurs, si nous négligeons les mots pour remonter aux pensées , l'infériorité de Xénophon nous parait presque un motif pour le placer avant Tatius et Héliodore. Son cadre est défectueux, moins rempli que celui de ces deux romanciers, il manque souvent de proportion et de naturel, mais ces défauts peuvent tenir à l'ignorance ou au défaut d'habileté autant qu'au mauvais goût d'une époque de décadence. L'oubli des convenances morales, qui sont si peu respectées dans les aventures où l'auteur jette son héroïne, pourrait même, au lieu de prouver en faveur de ceux qui l'invoquent à l'appui de l'opinion contraire , indiquer que Xénophon vivait dans un temps où les sublimes enseignements du christianisme n'avaient pas encore assez pénétré dans les masses j>our modifie! l'indifférence souvent cynique des mœurs païennes.
Nous ne rechercherons point si, comme quel
ques-uns l'ont pensé, le nom même de Xénophon n'est pas un pseudonyme : ce fait est peu important et ne repose d'ailleurs, comme tout le reste, que sur des conjectures. Mais pour l'époque où il a vécu, sans aller jusqu'à voir en lui le plus ancien des romanciers grecs, comme le voudrait son éditeur Hoffmann Peerl Kamp, nous ne croyons pas qu'il soit postérieur au m^ siècle, et cette date nous parait la moins contestable, sinon la plus certaine.
A l'exception de Suidas, dont nous avons cité les paroles, aucun auteur ancien ne fait mention du roman de Xénophon, et le premier des modernes qui semble en avoir eu connaissance est Ange Politien, qui en rapporte un passage dans ses Mélanges \ Plus tard , Bernard de Montfaucon trouva le manuscrit dans la bibliothèque de Florence; Salvini en publia dans cette ville, sous la fausse date de Londres, une traduction italienne en 1723, et enfin, en 1726, le Florentin Cocchi publia pour la première
' Ch. Li, lom. 11, p. 582 de ses œuvres. Edit. Lyon, 1528.
fois le texte grec à Londres, avec la tradiiclion latine en regard.
On avait longtemps douté de rauthenticitc de ce livre; la publication vint détruire celte erreur, mais l'incrédulité dura quelque temps encore, puisque, en 1734, l'abbé Lenglet- Dufresnoy, sous le pseudonyme de Gordon de Percel , niait encore l'existence de l'original, dans sa Bibliothèque des romans \ Il est vrai que dans la seconde édition il reconnut qu'il s'était trompé. Du reste, on comprend peu ce scepticisme à la lecture de l'ouvrage de Xénopbon : il a bien été jeté dans le moule uniforme d'où sont sortis tous les romans grecs. Les voyages et les pirates s'y retrouvent, comme dans Antonius Diogène, dansTatius, dans Héliodore, dans Chariton, dans Eumatbe ; Antbia est vendue comme Leucippe . comme Callirhoé, comme Chariclée, comme Ismène; c'est un
' « L'oriu'inal grec de cet ouvrage n'a jamais été connu, non plus qu'aucune autre version (que celle de Salvini). Ainsi il parait que c'est là une supercherie assez ordinaire aux romanciers qui veulent faire paraître leurs productions sous des noms respectables. « l^dge 19.
roman grec, médiocre à la Yéritc, mais dont l'origine ne saurait être douteuse.
Anthia et Abrocome, tous deux d'une merveilleuse beauté, sont unis; mais un oracle leur prescrit de voyager ; ils partent^ et sont pris par les pirates qui les conduisent à Tyr. Le chef des pirates les garde dans sa maison et sa fille Manto s'éprend d'Abrocome. Repoussée par lui, elle épouse Mœris, et se venge des dédains d'Abrocome en l'accusant d'avoir voulu lui faire violence. Puis, elle va habiter en Syrie avec son mari et emnîène Anthia qu'elle donne pour femme au chevrier Lampon. Celui-ci la respecte, mais Mœris veut la séduire, et Manto, irritée et jalouse, ordonne à Lampon de tuer Anthia. Lampon la vend à des Ciliciens : ils font naufrage et tombent aux mains du brigand Hippothoûs, qui va imaioler Anthia dans un sacrifice, quand sa troupe est déUuiie à rimproviste par les soldats de Périlas, préfet de la paix. Périlas aime Anthia et obtient d'elle une promesse de mariage. Pendant ce temps, Abrocome court à la recherche de son épouse ;
RE es ET LATINS. 105
il rencontre Hippothoùs, et tous deux viennent à Tarse, où ils espèrent la retrouver. Mais celle-ci s'est soustraite à l'hymen de Périlas à l'aide d'un narcotique, et on la croit morte. Des brigands l'ont enlevée de son tombeau et l'ont emmenée en Egypte. Ils la vendent à Psammis, prince indien, .auquel elle inspire de l'amour; elle se défend de ses obsessions en se disant consacrée encore pour un an au culte d'Isis. Abrocome fait naufrage et des brigands le vendent à Peluse, à un vieux laboureur dont la femme, éprise de lui, tue son mari, et l'accuse ensuite de ce meurtre, pour se venger de ses mépris. On le met en croix sur les bords du Nil, mais un miracle le délivre, un second miracle éteint le bûcher sur lequel il doit être brûlé : on lui rend la liberté. Cependant Hippothoùs, qui a recruté une nouvelle troupe, tue Psammis et prend Anthia, sans la reconnaître. Elle est mise dans une fosse avec deux chiens et sauvée par le brigand Amphinome qui l'aime. Hippolhoûs, de nouveau vaincu, fuit en Sicile, tandis qu'Abrocome est en Italie,
continuant ses recherches. Anthia , après la défaite d'Hippolhoûs, est emmenée en Itahe et vendue à un proxénète : elle feint de tomber du haut mal et sauve ainsi sa vertu. Hippolhoûs qui a hérité en Sicile d'une vieille fort riche, rachète Anthia , et elle retrouve à Rhodes Abrocome avec lequel elle vit désormais heureuse.
Cet ouvrage, comme on le voit, ne se distingue point par l'originalité : c'est une copie que devaient suivre d'autres copies encore et dans laquelle les réminiscences jouent un plus grand rôle que l'imagination. L'auteur sacrifie trop la vraisemblance et le naturel au désir de produire de l'effet; il prend trop souvent l'exagération pour de la force, la bizarrerie pour de l'intérêt. Ainsi lorsqu'il dit que la beauté d'Abrocome et d' Anthia les faisait adorer comme des dieux , et lorsqu'il invente pour Anthia des supplices nouveaux ou qu'il la conduit dans un lieu de prostitution. D'un autre côté, son plan est mal combiné. Anthia et Abrocome, séparés dès le début, se disputent
(IRECS ET LATINS. lU7
constamment l'attention, on va et on vient entre ces deux histoires, sans jamais se fixer, et ce défaut d'unité fait le plus grand tort à l'ouvrage. Les situations ne sont guère qu'indiquées, aucune n'est développée suffisamment ; on croirait que l'auteur a liàfe de finir, tant il se borne à un simple récit des faits sec et dépourvu d'ornements. Le style seul mérite quelque éloge : il est généralement concis, clair, élégant, rapide ; l'auteur écrit avec art et sait trouver parfois des détails qui ne sont pas sans grâce. Mqis il est évidemment au-dessous de Tatius et d'Héiiodore et, si, comme nous le pensons, il les a précédés, il a été dépassé par ses heureux imitateurs.
VÏI
Achille Tatius.
« J'ai lu, dit Photius, les Amours de Leucippe et de Cliiophon par Achille Statius
d'Alexandrie, en huit livres. C'est un roman dans lequel il introduit des amours peu convenables. 11 paraît se distinguer par le style et par une entente remarquable de l'arrangement des mots et de leur emploi dans des acceptions détournées . La plupart de ses périodes sont précises , claires, agréables et douces à Toreille, mais la turpitude et l'infamie de ces conceptions souillent la pensée et le talent de l'écrivain, et le rendent méprisable et dangereux pour ceux qui voudraient le lire. Il a beaucoup de ressemblance avec Héliodoie pour la disposition et la forme des récits ; il n'en diffère guère que par la désignation des personnages et par sa honteuse obscénité. »
De son côté , Suidas nous a transmis les lignes suivantes sur le même romancier :
« Achille Statius, d'Alexandrie, auteur de Leucippe et Clitophon , et autres ouvrages erotiques, en huit livres. 11 flnit par embrasser le christianisme et devint évoque. Il a écrit aussi sur la sphère, sur l'étyraologie, des
mélanges historiques, où il traite d'une foule d'hommes illustres. Le style est partout sem- Iflable à celui des traités erotiques. »
Nous avons commencé par ces renseignements, les seuls que l'antiquité nous ait laissés sur Tatius, parce que cet écrivain a été, comme beaucoup d'autres, l'objet de discussions savantes qui n'ont pu aboutir à un résultat incontesté, faute de documents. Nous venons de voir que Suidas en fait un évè |ue , mais cette assei'tion ne repose sur aucune preuve. On doit d'ailleurs s'en défier d'autant plus que le roman de Talius est loin d'indiquer des tendances chrétiennes , et (|ue ce prétendu épiscopat n'a probablement été inventé que pour faire le pendant de celui d'Héliodore , avec lequel Tatius a de nombreux poinfs de ressemblance. Dans tous les cas, si le fait était vrai, il a du s'écouler de nombreuses années entre la composition du roman et la conversion de l'auteur qui, dans son ouvrage, se montre complètement acquis auv idées
païennes. D'autres ont prétendu tout aussi légèrement qu'il avait été esclave, puis affranchi. 11 est impossible de résoudre aucune de ces questions, et nous devons nous résigner à rester dans Fignorance sur ce qui concerne la vie de Tatius.
Nous en dirons presque autant pour l'époque oii il a vécu. Sur ce point, la discussion n'a guère été plus heureuse; mais elle a été plus vive, car il s'agissait de rechercher le quel, de Tatius ou d'Héliodore, avait inspiré l'autre. Les deux romans ont en effet une ressemblance tellement frappante, qu'il est difficile d'y voir deux œuvres originales. Or, comme le roman d'Héliodore est supérieur à celui de Tatius, on a prétendu que Leiicippe et Cliloj:)/ion n'était qu'une copie et qu'Héliodore avait vécu le premier. Du reste, on n'en a donné aucune autre raison que la valeur relative des deux ouvrages, qui peut avoir un certain poids, mais ne suffit pas cependant pour permettre de se prononcer d'une manière absolue.
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En effet, si on néglige la comparaison dont nous venons de parler, Tatius semble avoir vécu le premier. On le place généralement entre le troisième et le quatrième siècle, tandis qu'Héliodore doit être reculé à la fin du quatrième. Un fait, assez obscur il est vrai, vient môme à l'appui de celte hypothèse. Suidas nous apprend que Tatius a écrit sur la sphère; or Firmicus, évèque latin qui vivait au milieu du iv siècle , c'est-à-dire avant* Héliodore, parle de la sphère d'Achille. D'un autre côté, l'argument tiré de la valeur du roman de Tatius se réfute par un autre puisé précisément à la môme source. Leucippe et Clitophon est inférieur à Tliéagène et Chari^ clée;ma\s^ au lieu de voir des indices de décadence dans ces détails pleins d'une superstition grossière, dans ces peintures obscènes et ces sentiments tout matériels qui s'y rencontrent si fréquemment, on en a conclu, avec quelque vraisemblance, que c'étaient là autant de signes d'une époque où les enseignements du christianisme n'avaient pas encore modifié
le vieux monde païen. Une autre considération vient encore donner plus de poids à cette opinion : c'est que la ressemblance si frappante entre Tatius et Héliodore porte surtout sur cet éternel recours aux brigands, aux pirates, aux naufrages et à tout l'arsenal de ressources usées que les romanciers grecs ont tous employées avec une désespérante uniformité. Il n'y a donc là aucune preuve sérieuse contre Tatius, et, comme il n'y en a guère de meilleures en sa faveur, nous ne voulons ni lui donner la priorité, quoique les probabilités les plus fortes paraissent être pour lui, ni, malgré Taulorité de critiques compétents ', le placer après Héliodore. Nous nous bornerons à l'examen et à l'appréciation de son œuvre. Le plan n a rien de neuf : Leucippe et Clitoplion s'aiment, ils prennent la fuite pour éviter la colère de leurs parents ; ils font naufrage, sont saisis par des brigands et séparés. Clitophon croit Leucippe morte, puis la retrouve pour la
' Huet, Chardon de la Rochetle, Coray, Jacobs, Schœll, Villemain.
reperdre encore et la renconlrcr de nouveau au moment où il va épouser une riche veuve éphésienne, nommée Mélitta, dont Leucippe est l'esclave. Thersandre, le mari de Mélitta que l'on croyait mort, revient à Timproviste et persécute Leucippe qu'il aime et Clitophon dont il est jaloux. Après des incidenis nombreux et assez embrouillés, et des plaidoiries où Tatius fait 1 briller à plaisir son talent de rhéteur, les deux / amants sont réunis et heureux.
Cette donnée est, à peu de chose près, comme on le voit, celle de tous les romans grecs. Toutefois, le livre de Tatius mérite une place à part, malgré ses nombreux défauts, et peut être regardé, après celui dTIéliodore, comme l'un des meilleurs ouvrages de cette espèce. L'auteur a deux caractères particuliers qui frappent à la première lecture : il abuse du genre descriptif et des conceptions bizarres qui peuvent étonner le lecteur, même aux dépens du bon goût. Le premier de ces défauts pourrait, tant il est répété, faire supposer que Tatius n'a écrit son roman que pour y intercaler des contes, des
dissertations le plus souvent futiles, et surtout pour faire parade de ses connaissances. Ainsi, il s'étend avec complaisance sur le mariage des plantes, sur celui des eaux à travers l'Océan, sur les mystérieuses amours de la vipère et de la murène; il explique la manière dont on pêche l'or dans un marais de Lybie, et quelques pages plus loin il raconte la fable du lion et du moucheron. Il ne nous fait grâce ni des tableaux qu'on voit à Péluse, ni de l'histoire du phénix, oiseau sacré des Égyptiens, ni de celle des éléphants, des crocodiles, des monstres du Nil et des débordements réguliers de ce fleuve. Pour lui, tout est matière à description : jardin, tempête, édifice, il amplifie tout et le représente minutieusement dans les moindres détails. Il est vrai que ses tableaux sont élégants et gracieux, ses peintures délicates et souvent brillantes; que son style, malgré l'apprêt et l'afféterie, rappelle encore avec assez de bonhenr la langue des siècles littéraires de la Grèce ; mais on se fatigue bien vite de celte abondance stérile, de ces fréquentes antithèses et de cette richesse de mots
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qui trop souvent sert de voile à la pauvreté des idées.
On n'est pas moins choqué par les conceptions bizarres et conlre nature par lesquelles l'auteur vise à étonner le lecteur et à produire de reffet. Rien de plus forcé et en même temps de plus hideux qile le doujjle supplice qu'il fait infliger h Leucippe sous les yeux de Chtophon. Pour ménager des reconnaissances plus imprévues que n'en avaient jamais imaginé ses devanciers, il fait deux fois mourir Leucippe en présence de son amant ; mais, la première fois, on lui a rais un ventre postiche dont les brigands tirent les entrailles sanglantes, et, plus tard, on décapite à sa place une prostituée dont Clilophon couvre le corps de baisers et de larmes, parce qu'il a tout lieu de croire que c'est celui de la femme qu'il aime.
Le roman se termine par une longue série de plaidoyers et de répliques dans lesquels on voudrait voir une satire des prolixes avocats du temps, mais qui n'est réellement pour l'auteur qu'un prétexte à de nouvelles déclamations so-
phistiqiies. Il ne sait pas résister à renlraînement des digressions, ct| vingt fois il interrompt son intrigue sans autre motif que le plaisir d'intercaler arbitrairement un sujet de développements qui se présente à lui. Il s'inspire surtout de réminiscences du théâtre, et des souvenirs de Platon et des vieux poètes élégiaques. On reconnaîtbien vite que ses personnages doivent peu à la nature et à l'observation, et presque tout à Fétude qui leur donne une vie factice et incapable de faire illusion. Ce sont des masques, non des hommes; leur caractère est vague et indécis; ils ne parlent pas, ils déclament. Ils font de froides dissertations sur la philosophie, sur les sentiments et sur les passions, et abordent même la médecine spéculative, en un mot ils posent devant le lecteur, ou plutôt l'auteur pose sous leur nom. H va même jusqu'à vouloir expliquer physiquement les émotions éprouvées par l'àme , inaugurant ainsi le système qui, quatorze siècles plus tard , devait trouver un représentant illustre dans le roman moderne.
On comprend qu'avec de telles préoccupa-
tions, Tatius soit tombé dans de lourdes fautes : une des plus graves est le défaut d'enchaînement qui se fait sentir partout ; les faits se succèdent, mais ne se lient pas entre eux.Clitoplion, son héros, est une pâle et froide figure, sans volonté et sans énergie, et il est complètement ciTacé par Leucippe. Le caractère de celle-ci est plus fortement tracé : elle montre de la fermeté, de la grandeur d'àme, de la résignation, mais ce type est cependant loin d'être parfait. Ses scrupules de chasteté, qui auraient pu la rendre intéressante, touchent moins qu'ils n'étonnent, après que l'auteur nous l'a présentée, dès les premières pages , si peu réservée avec son amant, et partout d 'ailleurs elle défend son innocence plutôt avec une sorte d'acharnement calculé qu'avec celte chasteté sincère et cette pudeur réelle que le christianisme inspirait à ses vierges et dont Chariclée se rapproche beaucoup plus dans Héliodore. On ne peut s'empêcher de le remarquer : Tatius pèche surtout par l'absence du sentiment moral , et souvent ,
dans sa grossièreté païenne , il blesse la délicatesse du lecteur et compromet à la fois la pureté virginale de son héroïne, et l'intérêt que doit inspirer son héros. C'est ainsi qu'il termine, sans motif plausible, par un double adultère ia liaison de Clitophon et de Mélilla, après avoir prêté à Clitophon une longue résistance aux désirs de cette même Mélitta, lorsque cette résistance n'avait aucune raison d'être, puisque tous deux pouvaient se croire libres et songeaient même à s'unir. C'est cette même ignorance de toute convenance morale et littéraire qui l'a porté à souiller son livre de ces pages obscènes qui scandalisaient Pholius et que réprouvent tous les honnêtes gens. Il ne faudrait pas, en effet, s'en rapporter sur ce sujet à l'empereur Léon le Philosophe, qui s'est avisé de recommander, dans une petite épigramme à la louange de Tatius, son livre aux amis des bonnes mœurs. C'est une distraction au moins singulière et qui ne fait l'éloge ni du jugement, ni de la morahté de cet empereur.
Avec ses nombreux défauts et ses brillantes qualités, Tatius devait nécessairement diviser la critique sur le mérite de son ouvrage. Quelques-uns en effet sont allés jusqu'à le placer au-dessus d'Héliodore, mais la plupart Font, avec raison, mis au second rang. C'est là en effet sa véritable place. La grâce de ses descriptions, le charme de son style, l'analyse souvent habile des passions, les détails piquants et variés, de nombreux passages pleins d'agrément et d'intérêt ne sauraient faire oublier la nullité et l'uniformité des personnages , les inventions bizarres, les descriptions fatigantes, les horsd'œuvre et les déclamations, les grossièretés choquantes, et, si ce livre supporte encore aujourd'hui la lecture, il n'en est pas moins l'œuvre d'une époque de décadence dont il porte tous les caractères de faiblesse et de sénilité.
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Héliodore.
En 1526; pendant la guerre de Hongrie, un soldat d'Anspach qui servait sous le margrave Casimir de Brandebourg, se trouvant à Bude, lorsqu'on pilla la bibliothèque de Mathias Corvinus, se jeta sur un manuscrit dont la riche couverture attira son attention. 11 emporta son butin qui n'était autre que l'ouvrage d'Héliodore^ encore inconnu en Occident, et le vendit à Vincent Opsopœus, qui le publia \ et nous fît ainsi connaître un des meilleurs romans grecs. Amyol l'introduisit en France par sa traduclion qui plaît encore aujourd'hui, et le texte grec devint, à Port-Royal, la lecture favorite de Racine qui, comme chacun sait, se décida à l'apprendre par cœur après en avoir vu Jeux exemplaires brûles par la sévérité quelque peu timorée de ses
' Bàle, Hervag, in- 40 153 i.
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maîtres. Le roman d'Héliodore devait plaire en effet à l'àme sensible de Racine ; il fît aussi les délices du Tasse et fournit à Raphaël le sujet de deux tableaux pleins de grâce. Il eut en outre une influence réelle sur les romanciers du XVII' siècle, d'Urfé, Gomberville, >r'' de Scudéry. Dans son Pastor fido,^ Guarini a imité le dénoùment de l'ouvrage grec, et le théâtre même en a tiré parti : Hardy a fait sur ce sujet sept ou huit tragédies et Dorât l'a défiguré dans un mauvais drame.
Malgré la faveur dont a joui l'ouvrage, l'auteur est resté dans l'obscurité qui enveloppe la plupart des écrivains de celte époque. On sait certainement qu'il vivait sous Théodose, et qu'il écrivit son livre à la fin du iv' siècle, mais on connaît peu sa vie. On ignore aussi s'il est le même quel'Héhodoreà qui saint Jérôme a écrit des lettres. H nous apprend lui-même, à la fin de sesElhiopiqnes, qu'il était d'Emèse en Syrie, delà race du soleil et fils de Théodose. Photius, à la dernière ligne de la i:otice qu'il lui consacre, dit qu'il ne devint évêque qu'à une époque posté-
l-2'2 LES ROMANCIERS
rieure à la composition de son roman. Cela est d'autant plus probable, qu'on pourrait trouver assez étrange sous la plume d'un prélat chrétien, cette prétention au titre de descendant du soleil, dans une ville où cet astre était particulièrement adoré. Tout porte donc à croire qu'il écrivit son ouvrage dans sa jeunesse, et peut-être même cette production ne fut-elle pas sans influence sur sa promotion à l'épiscopat. A cette époque en effet, le clergé chrétien cherchait à attirer dans ses rangs tous les hommes de quelque mérite, et nous en avons une preuve dans les plaintes du philosophe ïhémiste, qui se désolait à son lit de mort de ne pouvoir laisser son école, comme il l'avait espéré, à son élève chéri Chrysostome, que les chrétiens lui avaient enlevé. Quoi qu'il en soit, il paraît avoir eu, même avant d'entrer dans les ordres, une grande pureté de mœurs, si l'on en juge par l'estime qu'il professe pour cette vertu dans tout son ouvrage. Un fait d'ailleurs vient à l'appui de cette opinion : Socrate, dans son Histoire ecclésiastique \ rap-
' Hisî. ecdes. v. 21.
GRKCS ET LATINS. 123
porle que ce fut lui qui, étant évêque de Tricca, introduisit la coutume de déposer les membres du clergé qui refusaient de rompre avec les femmes qu'ils avaient épousées avant leur ordination. Ce témoignage, qu'on n'a aucune raison de révoquer en doute, suffirait pour démontrer toute l'absurdité de la fable que l'on a fait circuler sur Héliodore et que l'on trouve rapportée dans Montaigne ' . On a prétendu que le synode de la province, alarmé des dangers que le roman de Théagèneet Chariclée pourrait offrir au point de vue des mœurs, avait mis le prélat dans l'alternative de brûler son livre ou de donner sa démission. On a ajouté qu Héliodore, en véritable auteur épris de son œuvre, avait préféré quitter ses fonctions et sauver sa gloire littéraire. Malheureusement cette histoire ne soutient pas la discussion, elle est invraisemblable de tout point et, du reste, ne se trouve rapportée que dans le moine Nicéphore Caliste % écrivain que tous les critiques s'accordent à regarder
' Essaii, liv. U, cli. viu.
2Liv. XII. ch. xxxiv.
comme un homme crédule et de peu de jugement.
D'ailleurs, malgré les craintes qu'il inspirait aux austères solitaires de Port-Royal, le roman d'Héliodore est bien supérieur pour la moralité à tous ceux qui l'ont précédé. Le christianisme commençait alors à répandre ses lumières; la vieille société grossière et corrompue subissait, malgré elle, l'influence de cette doctrine si pure et si sublime qui la transformait insensiblement. Le rôle de la femme s'était élevé; en même temps l'amour s'était épuré et la vie de famille avait pris une plus large place dans les habitudes de chaque jour. Aussi les mœurs nouvelles se font jour dans Théagène et Chariclée : le héros n'est pas un amant grossier, comme celui d'Achille Tatius, par exemple, et il y a dans Chariclée quelque reflet de la pudeur des vierges chrétiennes. A l'idée désespérante de la fatalité antique, dont la violence aveugle dominait irrésistiblement les actions humaines, succède dans Héliodore le dogme d'une Providence juste et protectrice des bons. Enfin l'auteur se propose
RECS KT LATINS.
clairement un but dont la moralité n'est pas douteuse; il veut instruire, tandis que presque tous ses devanciers ont eu pour but principal l'amusement du lecteur et que, s'ils ont quelquefois mêlé des enseignements à leurs récils, ils ne les ont guère considérés que comme des accessoires. Aussi est-ce avec raison que Iluet et la plupart des critiques ont proclamé le roman d'Héliodore supérieur à presque tous les autres, quoiqu'il soit, pour le fond, à peu près conçu sur le même plan que la plupart des ouvrages de ce genre.
Chariclès, prêtre de Delphes, va marier à son neveu Alcamène sa fille Chariclée, lorsqu'elle s'éprend de Tliéagène, chef d'une ambassade sacrée envoyée à Delphes par les ïhessaliens. Elle part avec celui qu'elle aime, sous la protection de Calasiris, prêtre égyptien. Avec le voyage commencent les incidents de toute sorte destinés à mettre en relief les vertus des deux amants : ils éprouvent des tempêtes, sont pris par des pirates, tombent entre les mains des brigands, passent par une foule de combats et de
dangers avec des vicissitudes diverses, et tombent enfin, comme prisonniers de guerre, au pouvoir d'Hydaspe, roi d'Ethiopie. Celui-ci veut les immoler tous deux dans un sacrifice, mais il épargne Chariciée, parce qu'il découvre qu'elle est sa fille. En effet, la reine Persina, ayant, dans sa grossesse, jeté les yeux sur un tableau d'Andromède, avait donné le jour à une fille de race blanche et, craignant que son mari ne la soupçonnât d'une infidélité, elie avait fait confier l'enfant à Chariclès qui l'avait élevée comme sa fille. Tout s'explique, Théagène épouse enfin celle qu'il aime depuis si longtemps, et le roman finit à la satisfaction générale.
C'est bien là l'intrigue ordinaire du roman : Héliodore n'échappe pas plus qu'un autre à ces éternels pirates, à ces brigands sans nombre qui donneraient une si triste idée de la police chez les anciens, s'il fallait voir dans leurs livres ce qu'on devrait y trouver en effet, le tableau fidèle de la société. Malheureusement il n'en est pas ainsi , et Héliodore lui-même a donné dans le travers commun : il peint une société factice,
un monde de convention qui n'a jamais existé que dans l'imagination des romanciers, et qui se retrouve chez tous avec les mêmes caractères et la môme monotonie insipide et routinière. Emporté par l'exemple général , il a fait aussi ses héros voyageurs, mais avec celte différence que chez les autres le voyage est souvent l'objet principal du roman, et que, chez Héliodore, il n'occupe qu'une place secondaire et n'a d'autre but que de mettre Chariclée en présence d'un grand nombre de soupirants qui deviennent amoureux d'elle aussitôt qu'ils la rencontrent. Héliodore place partout au premier rang l'amour de Tliéagène et de Chariclée, et leurs voyages ne sont qu'un moyen de montrer leur passion mutuelle aux prises avec mille dangers dont elle triomphe. Nous avons déjà indiqué le caractère princi- ])al de l'ouvrage : c'est cette chasteté qui fait un contraste si frappant avec les [jcintures lascives dont les autres romanciers ne savent point s'abstenir. On est allé jusqu'à railler la sagesse de Théagène comme exagérée *, et l'auteur du Parnasse rcfonnc, Guéret, malmène assez rude-
ment le pauvre héros pour le soufflet qu'il donne à Charicléc sans la reconnaître, lorsqu'elle vient à Memphis se jeter dans ses bras et qu'il la pre id pourune prostituée. Ces railleries sont complètement injustes ; la vertu de Théagène ne paraîtrait pas étrange si les romanciers s'étaient toujours renfermés dans les limites de la décence. Nous savons gré à Héliodore d'avoir prouvé une fois de plus cette éternelle vérité que l'art, digne de ce nom, doit toujours rester pur et se respecter, et nous sommes heureux de trouver enfin un livre que les honnêtes gens peuvent lire sans être exposés à rougir. Du reste, l'auteur n'est pas incomplet, il n'a pas reculé devant la peinture du vice : Déménète, Thisbé, Arsacé servent d'ombre au tableau , mais ne le salissent pas ; l'expression est toujours convenable et la moralité n'est jamais oubliée; car le vice est puni, tandis que la vertu de Chariclée trouve, après 1 toutes ses épreuves, une éclatante récompense.
Toutefois , il ne faudrait pas tirer de là des j conséquences trop favorables pour Héliodore; son livre, malgré sa supériorité relative, est loin
d'être sans défauts. Ses caractères sont faibles; la plupart sont ttllement pâles qu'ils paraissent à peine indiqués, et que, parmi tant de personnages divers, c'est à peine si trois ou quatre frappent assez le lecteur pour rester nettement dans son souvenir. Encore ne sont-ils pas fortement accusés : Calasiris est un prêtre qui n'a pas même une nationalité précise : il est aussi Grec qu'Égyptien ; Cnémon n'a pas une individualité plus marquée ; Théagène , le héros du roman, se trouve naturellement un peu plus en relief, mais il reste pourtant dans une sorte de demi-jour indécis et vaguc^ et ne justifie guère la passion dont il est l'objet. Ghariclée seule vit un peu et se détache au milieu des types effacés qui l'entourent. Seule, elle combat avec énergie le malheur, les convoitises que sa beauté excite et les découragements de son amant; seule, elle intéresse réellement par son adiesse, sa vertu et sa fermeté.
Ce personnage de Ghariclée offre pourtant une bizarrerie assez frappante : Héliodore a fait de son héroïne une sorte de vierge chrétienne,
esclave du devoir, et dont la vertu n'est pas toujours exempte de quelque froideur. Et pourtant il lui prête parfois un langage passionné et presque théâtral, trahissant par là ce qui lui manque, c'est-à-dire l'expérience personnelle du sentiment qu'il décrit. 11 a recours, pour peindre l'amour, à son imagination et à des réminiscences; il prend ses m,odèles dans un monde de convention, parce qu'il ne les a pas connus dans un monde réel, et celle imitation, malgré l'habileté de l'auteur, a quelque chose de guindé et de déclamatoire qui jette une froideur inévitable dans l'ouvrage.
L'imitation est en effet très-fréquente chez Héliodore : il imite le théâtre, surtout dans ses situations et ses dialogues ; il fait des emprunts à Homère et même à l'Écriture ; il s'inspire des écrivains antérieurs dans ses récits de voyages, dans ses descriptions de fêtes publiques ou de conjurations magiques; il étale la rhétorique des écoles dans ses plaidoyers, et dans ces causeries de vieillardsdont l'auditeur bénévole est toujours ce pauvre Cnémon, le premier type de ces
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confidents dont les modernes ont tant abusé. Aussi, malgré ses efforts, ses personnages se ressemblent tous, et ne sont, à proprement parler, d'aucune époque. Citons encore, puisque nous en sommes aux critiques, la simplicité trop grande des ruses de Chariclée pour défendre sa vertu , et des invraisemblances assez fréquentes, dont la plus ordinaire est l'intervention arbitraire et souvent trop peu justifiée des personnages nécessaires qui, dans les dénoûments, paraissent trop à propos pour ne pas être acceptés quelquefois difficilement.
Malgré tous ces défauts, et quoiqu'il ne s'élève guère au-dessus de la médiocrité, si on le considère dans sa valeur absolue , le roman d'IIéliodore est une œuvre remarquable : le plan est sagement conçu, l'intérêt bien ménagé, l'action claire et rapide, l'intrigue souvent nouée avec art, les caractères des personnages, quoique faibles, se soutiennent bien, le style est pur et la moralité incontestable. «Le dénoûment, dit Iluet, est admirable; il est naturel, il sort du sujet et rien n'est plus toucbant et plus pathé-
tique. » Le début ne plaît pas moins à Amyot, car Héliodore n'a eu garde de tomber dans le même travers que Tatius, qui met son roman tout entier en récit dans la boucbedeClitophon depuis le troisième chapitre du premier livre. Le tableau qui ouvre le roman de Théagène et Chariclée est beaucoup plus dramatique, et nous terminerons par les paroles qu'il inspire au plus ancien et peut-être au meilleur de ses traducteurs.
u 11 commence au mvlieu de son histoire comme font les poêles héroïques; ce qui cause de prime face un grand esbahissement aux lecteurs et leur engendre un passionné désir d'entendre le commencement ; et toutes fois, il les tire si bien, par l'ingénieuse.liaison de son conte que l'on n'est point résolu de ce que l'on trouve tout au commencement du premier livre, jusques à ce que l'on ayt leu la fm du cinquiesme. Et quand on en est là venu, encore a l'on plus grande envie de voir la iin que l'on n'avait auparavant d'en voir le commencement : de sorte que tous jours l'entendement demeure suspendu,