I.OIlgUS
De tous les romans grecs, le plus connu peutêtre et l'un des plus dignes de sa popularité, c'est la charmante pastorale de Daphnis et Chloc\ La Iraduclion de Courier et les querelles qu'elle suscita ont pu contribuer à la réputation du roman, mais il renfermait d'ailleurs assez d'éléments de succès pour sortir de la foule. Toutefois, ce petit chef-d'œuvre offre une des preuves les plus frappantes d'un défaut commun à tous les ouvrages de ce genre : l'absence complète de couleur locale et de rapports avec les
' Amvot, Le Proesme du translateur.
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mœurs du temps et de la sociélé. La critique, privée de documents authentiques pour déterminer l'époque de ce livre, et réduite aux hypothèses les plus vagues, hésite entre une période de près de sept siècles et, tandis que les uns veulent le faire remonter aux derniers beaux jours de la littérature grecque, que d'autres le placent deux ou trois cents ans plus tard', il en est qui prétendent le reculer jusqu'au ix® siècle, et n'y voir qu'un pastiche élégant, œuvre ingénieuse et patiente de quelque homme de goût égaré dans la barbarie d'un âge ignorant et grossier. Il faut bien l'avouer: l'ouvrage se prête à tous ces systèmes : il peut être une œuvre originale et charmante, née au déclin d'une époque brillante et riche en chefs-d'œuvre, ou bien une imitation heureuse, isolée dans un siècle barbare. Dans tout le livre il n'y a pas un trait qui puisse aider à résoudre le problème.
Il est certainement antérieur à Nicétas Eugéniaiius et à Eumathc, dont les imitations maladroites trahissent plus d'admiration pour leur modèle, que de talent et de bon goût ; mais
quelle conclusion certaine peut-on tirer de ses rapports si nombreux avec Achille Tatius, Xénoplion d'Ephèse, Héliodore? Comment surtout affirmer formellement qu'il fut leur contemporain, lorsqu'on ne le (rouve pas même nommé dans Suidai et dans Photius? La question est donc insoluble; toutefois l'opinion la plus générale, qui le |)lace au v*^ siècle, paraît la meilleure : en effet, malgré le naturel et la simplicité qu'on y remarque, l'ouvrage offre des traces évidentes d'affectation qui décèlent le sophiste, l'imitateur habile s'inspirant dupasse et se distinguant plutôt par une composition érudite que par une œuvre vraiment originale. D'un auh'c côté, on a peine à croire, quoique cela ne soit pas absolument impossible, qu'un pareil chef-d'œuvre de grâce, de naïveté et de style ait |>u se produire dans les mauvais jours de la litté lalnre du Bas-Empire.
On a contesté même ce nom latin de Longus, si bizarrement placé en léle d'un ouvrage grec, et l'on a peut-être eu raison. En effet, sans compter que le nom de Longus était com-
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pléteraent inconnu avant que son roman fût exhumé de la poussière des bibliothèques, le fameux manuscrit du mont Cassin transporté plus tard à Florence et sur lequel Courier a transcrit le passage qui manquait jusqu'alors, ne donne aucun nom d'auteur. 11 a simplement pour titre : Asc^iay-wv IpwTi/.wv Vjyoi ^', et Ton peut supposer qu'un copiste ignorant a mal lu ce dernier mot et en a fait le nom de l'auteur. Mais, sur ce point aussi, on en est réduit à des conjectures, et il est impossible de se prononcer d'une manière formelle.
Quoi qu'il en soit, Daphnis et Cliloé est une charmante pastorale et tient incontestablement, avec le livre d'Héiiodore, le premier rang parmi les romans grecs. L'intrigue est suivie, intéressante et en même temps d'une simplicité toute champêtre. Exposés dès leur naissance, Daphnis et Chloé ont été recueillis par des laboureurs, et se trouvent ensemble chargés de la garde des troupeaux. Ils conçoivent Tun pour l'autre un amour mutuel et qu'ils ne soupçonnent même pas d'abord. La peinture de cette passion naïve
et forte, son développement dans ces cœurs novices, les inquiétudes et les vagues désirs des jeunes amants forment tout l'intérêt du roman. Quelques épisodes fort simples viennent varier un peu celte description d'un amour qui eût fini par devenir monotone : Chloé est enlevée par des pirates et bientôt rendue à sa famille ; les prétentions de quelques rivaux alarment Daphnis, mais aucun de ces obstacles n'est bien sérieux. Les deux amants, reconnus au dénoùment par leurs parents qui sont de riches citoyens de Mitylène, s'épousent, vivent heureux ensemble à la campagne où ils se sont aimés et restent fidèles au culte des Nymphes, de Pan et de l'Amour.
Il y a loin de cette simplicité à l'intrigue ordinaire des romans grecs; les pirates seuls rappellent le procédé général, et cet épisode est un des passages les plus faibles du livre, surtout dans le dénoùment, qui est amené par une intervention assez maladroite du dieu Pan. Le fond de l'ouvrage est la peinture de la vie champêtre et de l'innocent amour des deux jeunes sens.
C'est un tableau plein de grâce et de fraîcheur, varié par des contes mythologiques heureusement choisis et bien reliés avec le sujet. Le caractère, le langage, les mœurs des bergers sont toujours ce qu'ils doivent être, et l'auteur a su éviter les deux écueils ordinaires de la pastorale : la grossièreté et la politesse affectée. L'intrigue est en rapport avec la condition des personnages, et elle est d'autant plus agréable qu'elle ne sort jamais des données de la réalité, si ce n'est dans l'épisode de Pan que nous avons blâmé tout à l'heure.
Le style n'est pas moins remarquable que le ibnd : il est presque toujours d'une élégance qui va jusqu'à la coquetterie et trahit le travail de l'auteur. Sa phrase est d'une concision ingénieuse, disposée avec la plus habile symétrie, construite avec une délicatesse de goût qui s'occupe même de l'euphonie. Il ne risque pas une expression sans intention, et il excelle à employer le mot propre qui rend la pensée claire et plus facile à saisir. Il vise au naturel et déploie quelquefois tant d'art pour être naïf et simple
qu'il exagère ces qualités et laisse ainsi découvrir la peine qu'il prend pour paraître n'en pas avoir.
Il est fâcheux que le mérite de ce joli roman soit souillé par la tache qui est commune à presque tous les romans grecs : l'obscénité de certains détails et despeintures voluptueuses que l'amour de l'art ne peut justifier. Longus a même été entraîné par cette tendance à pécher contre les règles du bon goût et de la vraisemblance, en faisant commetire àDaphnis une infidélité par ignorance avec la courtisane Lycénion, et on doit aussi regretter qu'il n'ait pas su se garder de ces amours à la grecque qui révoltent la délicatesse des modernes. Ce tort est beaucoup plus grave que celui qui lui est reproché par Bayle d'avoir fourni l'idée d'une « galanterie fort plate » et par cela même inoffensive. Voici en effet en quoi elle consiste : « La bergère verse à boire et boit un peu, puis elle présente de telle sorte le verre au berger qu'il faut qu'il applique les lèvres précisément à l'endroit où elle avait appliqué les siennes. »
Ovide avait déjà recommandé cette galanterie aux jeunes Romains ', et nous ne croyons pas que Longus ait été bien coupable en le répétant. Il le fait d'ailleurs avec discrétion, tandis que nous verrons plus lard cette même puérilité répétée à satiété dansEuraathe.
Si l'on met à part cet oubli des convenances morales auquel il faut bien se résigner en lisant la plupart des anciens romanciers, Daphnis et Chloé est une œuvre remarquable par la grâce, par un naturel assez fréquent et une certaine originalité ; elle sort de la voie commune et doit plaire encore aux modernes. La meilleure preuve qu'on en puisse donner, c'est qu'elle a servi de modèle à Paul et Firgînie, cette fable touchante que nous avons tous admirée et qui a de si nombreux rapports avec l'ouvrage grec. Toutefois nous ne ferons pas le parallèle entre ces deux petits chefs-d'œuvre : nous laisserons
' Fac primus rapias illius lacta labellis l*ocu a, fiuaque bibit parle puella, bibas.
{Ars amatoria. v. ^89 U!) ) (Fais en s^rte de saisir le premier le vase touch»' pur s'-s lèvres et de boire a l'endroit où a bu la jeune ûUe.j
GRECS ET LATINS. lil
parler un maître, M. Yillemain, qui les a jugés ainsi ' :
(( On ne peut nier que DapJinis et CJiIoé n'ait servi de modèle à Paul et Flrcjinie. A travers les changements de costume, de croyance et de climat, l'imitation est sensible dans le langage des deux jeunes amants ; les mêmes naïvetés passionnées sortent de la bouche deDaphnis et de celle de Paul, mais la supériorité de l'auteur français ou plutôt des sentiments qui l'ont inspiré, se montre partout et fait de son ouvrage l'une despluB charmantes productions des temps modernes. Cette supériorité ne tient pas seulement à une diction plus simple, à un goût plus ami du naturel et du vrai ; elle tient surtout à la pureté morale et à l'espèce de pudeur chrétienne qui règne dans Paul et Virginie, Le tableau de J.ongus n'est que voluptueux ; celui de l'auteur français est chaste et passionné. »
Et plus loin :
« Il faut l'avouer : tous ces sentiments délicats et tendres sont prodigieusement supé-
' Essai littér. dôjà cité.
Ii2 LES ROMANCIERS
rieurs aux jolies descriptions du sophiste grec. C'est un nouvel ordre moral, c'est un monde meilleur, et je ne connais pas dans la littérature ancienne et moderne de terme de comparaison où l'avantage poétique de la civilisation chrétienne se fasse mieux sentir. «
Musée.
En inscrivant à la tête de celte seconde partie VEiibéenne de Dion Chrysostome, nous avons commencé moins par un roman proprement dit que par une courte et charmante I\ouvelle. L'ouvrage de Musée , par lequel nous terminerons, est du même genre. On l'a même rangé rarement parmi les romans, parce que Fauteur l'a écrit en vers : nous ne nous arrêterons pas à cette considération qui n'a rapport qu'à la forme, d'autant plus que, dans les derniers romans surtout, nous trou-
verons plusieurs ouvrages en vers. Le poëme do Musée est un vrai roman pour le fond : cela suffit donc pour lui faire assigner une place dans notre cadre.
Il en est de l'auteur comme de la plupart de ceux que nous venons de passer en revue : une obscurité profonde l'entoure. Jules-César Scaligcr a voulu voir en lui l'ancien Musée , le premier écrivain de ce nom, et par conséquent a rapporté son poëme à la plus haute antiquité. Cette opinion pourrait se concilier difficilement avec la teinte sentimentale répandue dans l'ouvrage et avec la délicatesse que l'auteur , contrairement à tous les anciens , apporte dans la peinture de l'amour physique. Aussi Joseph Scaliger a-t-il le premier rejeté l'assertion de son père et tous les critiques ont, comme lui, regardé le poëme de Ilcro et Lea»(/rc comme étant d'une date beaucoup plus récente. D'autres, comme il arrive ordinairement, se sont jetés dans l'excès contraire : considérant que le poëme de Musée n'est cité pour la première fois que dans les Chiliades de
LES RUMANCIERS
Tzetzès, ils ont voulu le faire descendre jusqu'au xii^ et même au xni' siècle. Il est aisé de voir que, selon toute apparence, la vérité doit se trouver entre ces deux termes extrêmes. D'abord, on a remarqué avec assez de raison que certains passages d'Aristénète étaient de nature à indiquer chez l'auteur la connaissance du poëme de Héro et Léandre. La facture du vers a fait supposer aussi à quelques philologues allemands que le poëme était postérieur aux Dionijsiaques de Nonnus. Enfin une lettre de Procope de Gaza, adressée à un certain Musée, peut apporter peut-être quelque lumière dans le débat. Tous les manuscrits de Musée le qualifient de grammairien ; or la lettre de Procope ne lui donne pas ce titre; mais, comme elle ne traite que de matières philologiques , on est fondé à croire qu elle devait s'adresser à un homme familiarisé avec ce genre d'études. Enfin, malgré ses qualités réelles, ce petit récit s'éloigne parfois de la naïveté et de la simplicité de la littérature primitive, tandis qu'il est trop remar-
quable pour qu'on puisse, avec quelque probabilité, l'altribuer à une époque grossière et barbare : brillante exception dans un siècle de décadence, le poëaie de Musée appartient donc presque certainement au y'^ siècle.
Le plan est extrêmement simple : après une exposition qui nous prépare à la catastrophe en nous faisant connaître les lieux où elle doit s'accomplir , l'auteur nous montre Héro et Léandre se rencontrant dans une fête en l'honneur de Vénus et d'Adonis, lis s'aiment mutuellement et échangent leurs aveux dans un dialogue vif et charmant. Le tableau de leur bonheur est chaste, quoique plein de feu, et cette circonstance seule suffirait pour démontrer que l'auteur est d'une époque moderne. Au récit de leurs plaisirs succède bientôt li catastrophe qui les termine. Dans une œuvre si courte, l'auteur ne pouvait faire de longues transitions, qui, d'ailleurs, auraient refroidi le récit. Toutefois il a fort bien su disposer le lecteur au dénoûment : l'hiver succède à
l'clé et vient rembrunir le tableau ; la mer se soulève sous l'effort de la tempête, et toutes ces circonslances font pressentir qu'un raalbeur est proche ; on subit une crainte dont on ne peut se défendre. Enfin la catastrophe arrive, racontée sans affectation, sans orne- ^lenls recherchés, saisissante dans sa terrible simplicité. Héro se précipite du haut de la tour sur le corps de son amant que les flots ont jeté sur les rochers, et le lecteur reste sous le coup d'une émotion à la fois douce et pénible, qu'il doit autant au talent du poëte qu'au sujet qui Ta si heureusement inspiré.
Ce sujet est ancien évidemment , et l'idée première de cette gracieuse légende n'appartient pas il Musée, mais le mérite de la composition lui revient tout entier, et il est véritablement digne d'éloges. Le poëme est bien conduit, le récit Cbt simple et touchant, le style est généralement pur, comme celui des beaux siècles de la littérature grecque, et le fientimcnt est presque toujours d'une naïveté
(;recs et latins.
charmante. Quelques traces d'affectation sophistique viennent seules indiquer une époque de décadence, mais elles sont rares et disparaissent devant la perfection de l'ensemble. Le poëme est un petit chef-d'œuvre qui plaira toujours aux amis des belles-lettres et du bon goût.
*hilippe d'Amphipolis.Hérodien, Am(jlius,Severus d'Alexandrie, Damascius, Alexandre, Philoslralc, Jean Damasccne.
Nous réunissons dans ce paragraphe un certain nombre d'auteurs dont la vie ou les ouvrages sont inconnus, ou ne nous ont pas paru mériter une mention particulière, et nous nous bornerons à les énumérer pour ne laisser aucune lacune.
« Je ne sais, a dit Huct, en quel rang je dois mettre les fictions amoureuses de Philippe d'Amphipolis, d'Hérodien, d'Amélius Syrien,
us LES ROMANCIERS
dont je ne connais les titres que sur le rapport d'un ancien médecin, qui en ordonnait la îeclure pour remédier à de cerlaines maladies. » * Nous ne savons rien sur les deux premiers, et le troisième est presque aussi inconnu, car il n'es^t pas sûr que cet Amélius, qui a fiiit des histoires amoureuses, perdues aujourd'hui, soit le même que le philosophe platonicien du m' siècle, qui fut disciple de Plolin. Dans ce cas, nous aurions deux témoignages sur son compte : Longiii, tout en trouvant ses» écrits dignes de quelque considération , lui reproche trop de verhiage, et Eunapc a dit de lui et des philosophes de sa secte : SjyypaaaaTa ys aÙTwv TTcpi-
Severus d'Alexandrie vivait vers l'an 470 après Jésus-Christ. Il a laissé des contes, ^v/;yr^aaTa, dont SIX nous restent sous les titres suivants :Za Vlolelle, le Jacinthe, Arion, Icare, Glus et Epliiallc. Ce sont des récits courts et très-simples, dans le genre de ceux de Parthénius.
' Leurs écrits ont été conservés, mais on n'en fait point de cas.
Nous connaissons par Pliotius les titres des ouvrages d'un cerlain Daraascius , qui vécut sous Justinien : des Fictions incroyables , en trois cent cinquante-deux chapitres ; Contes de démons^ en cinquante-deux chapitres ; Bécits merveilleux d^ apparitions de spectres , en soixante-trois chapitres; des Natures incroij ablés, en cent cinq chapitres. Toutes ces ahsurdités ont été perdues, mais elles sont sans doute peu regrettables, si l'on en juge par les titres. Photius, d'ailleurs, déclare que les ouvrages de Damascius étaient pleins de la plus crasse superstition.
Le patriarche a dit aussi quelques n:îo(s d'Alexandre, qui a publié un recueil de choses merveilleuses. Ce témoignage n'est pas suffisant pour décider s'il a voulu parler de Cornélius Alexandre, quoique ce soit probable. Du reste, l'ouvrage étant perdu, il. n'y a pas lieu de nous en occuper davantage.
Comme l'examen des romans proprement dits rentre seul dans notre plan, nous passons sous silence la l^ic d'Apollonius de Tyane, par
i.iO LES ROMANCIERS GRECS ET LATINS.
Philostrale, de même que nous négligerons dans la troisième partie Y Histoire de Barlaam et de Josaphat, par saint Jean Damascène, parce que le premier de ces ouvrages est une biographie mensongère, écrite dans un but de propagande et dictée par le fanatisme ou la mauvaise foi, et que le second appartient plutôt à la légende religieuse qu'au roman.
appendicl: a la deuxième paiitie
ÉPISTOLOGRAPIIES
A la classe des romanciers se rattachent les épistolographes. Leurs ouvrages n'appartiennent en eiïet que par le nom et par la forme au genre épistolaire : ce sont évidemment des morceaux écrits cà loisir sur un fond imaginaire et avec l'esprit du roman. Ces lettres ne sont que des cadres, des prétextes à développements, complètement dépourvus de ce cachet d'individualité et d'intérêt personnel inséparable d'une véritable correspondance. Elles sont curieuses néanmoins , parce qu'elles nous initient aux habitudes et à la vie intérieure des Grecs, et on les lit avec plaisir, car elles sont, pour la plu-
part, pleines de délicatesse, d'élégance, d'atticisme parfois même exagéré. La recherche et Taffétene s'y montrent trop, et ce défaut frappe d'autant plus que le genre adopté par les auteurs exige plus de naturel et de simplicité : l'homme ne s'y révèle pas assez ; il disparaît derrière le rhéteur élégant ou l'ingénieux sophiste.
Nous ne compterons pas parmi les cpislologra[.hes Flavius Philostrate. Il nous reste cependant dix lettres de lui, généralement fort courtes, et qui semblent rentrer dans le nombre des lettres de pure imagination; mais elles sont adressées à des personnages réels, et d'ailleurs , leur petit nombre, leur brièveté, les sujets qu'elles traitent permettent de les omettre sans inconvénient. Citons seulement la lettre cinquième à Chariton, qui est assez courte pour tenir place ici :
« Tu crois qu'après ta mort la Grèce se souviendra de tes harangues : comment ceux qui ne sont rien pendaut qu'ils sont, pourraient-ils être quelque chose quand ils ne sont plus?»-
GRECS ET LATINS. io3
La plupart sont dans le même genre : la première seule est un peu plus longue et plus importante, et Philostrate y donne des conseils assez judicieux sur le naturel que Ton doit toujours trouver dans le genre épistolaire.
L'histoire nous a transmis Irois noms dont les titres, au moins en celte qualité, sont plus légitimes : nous allons les examiner successivement.
Alciphron.
Alciphron, le plus reir.arquable, était un rhétewrqui vivait au nf uu au iv* siècle, mais dont il est difficile de préciser Tépoque. Bergicr, l'un de ses éditeurs \ le place immédiatement après le règne d'Alexandre le Grand ; l'abbé Richard le fait antérieur à Lucien, et prétend que celui-ci a tiié des lettres d'Alciphron deux
' Leipsiik, 17 1 5, chez Fiilsch.
de ses plus piquants ouvrages : le Banquet des philosophes et le Songe ou le Coq. Mais rien ne vient à Fappui de cette assertion, et, au lieu de rechercher lequel d'Alciphron ou de Lucien fut imitateur, nous aimons mieux croire avec Schœll qu'ils le furent tous deux, et que les passages dont il s'agit sont empruntés par eux à d'anciens poètes comiques. Athénée ' parle d'Alciphron le Méandrien. philosophe de Magnésie sur le Méandre, mais rien ne prouve qu'il ait quelques rapports avec le nôtre. Un seul fait peut nous permettre de résoudre la question d'une manière, sinon certaine, au moins assez probable : on trouve dans les lettres d'Aristénète une correspondance entre Lucien et Alciphron, correspondance supposée, à la vérité, mais d'après laquelle nous les regarderions volontiers comme contemporains, puisque Aristénète semble avoir cru à la possibilité de son hypothèse.
Quoi qu'il en soit, Alciphron a lait un ouvrage, sinon sans reproche au point de vue du
' Lib. I.
GRECS ET LATINS. loo
goût, du moins fort remarquable par les faits curieux qu'il révèle et par un style élégant et pur. Son livre renferme cent seize lettres divisées en trois parties : la première, qui est en même temps la meilleure, contient les lettres des courtisanes, au nombre de trente et une, que nous allons examiner d'abord.
Nous n'avons pas à nous occuper ici du rôle important que jouaient les courtisanes dans la société grecque; l'ouvrage d'Alciphron abonde en détails précieux sur cette matière. Si les lettres sont imaginaires, les personnages auxquels il les attribue ne le sont pas, et il a inscrit en tête les noms des iiétaïres les plus célèbres par leur esprit ou par leur beauté. Sans doute il a voulu donner par là un nouvel attrait à son ouvrage; il faut convenir qu'il a parfaitement atteint son but, car une grande partie de cette correspondance est pleine d'intérêt. Celle de Glycère et de Ménandre mérite surtout de nous arrêter un instant. Ménandre est au Pirée; il écrit à Glycère, sa maîtresse, que Ptolémée, roi d'Egypte, l'invite à lui faire une
visite, mais que l'honneur d'une pareille invitation ne peut le décider à s'éloigner de celle qu'il aime. « Vieillissons ensemble, mourons ensemble, » lui dit-il, comme Théagènc et Charicléc qui, au huitième livre du roman d'Héliodorc, paraphrasent aussi le vers d'Horace :
Tecum vivere amem, tecum obeam libens '.
La lettre du poëte comique est empreinte d'une véritable passion ; la réponse de Glycère n'est pas moins charmante. « Combien de fois, lui dit-elle, t'ai-je ranimé, lorsque je t'ai vu tremblant, serrant dans mes bras avec les transports de la plus vive tendressecette tète charmante d'où sont sorties tant d'excellentes comédies! » Elle connaît l'amour du poëte, elle sait qu'il la préfère à tout, pourtant qu'il parte, s'il le faut; elle le suivra, ils consulteront les oracles. Dans le cas oi^i ce voyage se ferait, elle lui indique celles de ses pièces que Ptolémée devra le mieux aimer, celle surtout qui a pour litre le nom de Glycère et
' Ode i\-, liv. 3.
(IRECS ET LATINS. 157
dans laquelle il lui fait jouer le principal rôle '. La letlre vi est remarquable comme document historique, car elle fait allusion à un fait rapporté par Athénée. L'orateur Euthyas avait intenté un procès à Phryné en l'accusant d'impiété, mais les lettres vu et vm indiquent qu'il n'obéissait qu'à un sentiment de jalousie. Elle allait être condamnée à mort, malgré les efforts d'Hypéride, son défenseur, quand celui-ci, par une inspiration subite, lui enleva sa robe. Les juges, frappés de la beauté de la courtisane, Tacquittèrent. Euthyas ne voulut plus jamais plaider et, afin d'empêcher les juges de céder à l'avenir à un pareil eniraînemenf, un plébiscite défendit de produire les accusés devant eux pour exciter leur pitié. Bacchis remercie Hypéride, l'engage à publier sa harangue en faveur de Phryné, et lui promet en retour une statue d'or élevée par les courtisanes au lieu qu'il lui plaira de désigner.
' Priscien cite nn pas=;a2e de rcttn pièce. Ménandre dit à Glyccre : " Qu'avez-vous k pleurer , ma chère? J'en jure par Jupiter Olympien et Minerve que j'ai si souvent pris à témoin de tios serments. »
Rien n'est plus charmant et plus vrai que les doléances de Léonline à Lan.ia (lettre ii). Elle se plaint à son amie des taquineries d'Epicure qui, âgé de quatre-vingts ans. rongé par la vermine, couvert de toisons puantes et malpropres, s'avise encore de faire le jaloux, la poursuit de ses obsessions, et veut qu'elle lui sacrifie Timarque, son jeune amant préféré : elle demande asile à Lamia pour quelques jours. L'avidité des courtisanes est peinte avec une vivacité frappante dans deux lettres (xiii et xvi) ou plutôt dans deux billets d'un laconisme fort éloquent. Citons le plus court (xvi), celui de Philumène à Cri ton :
(c Pourquoi vous tourmenter et perdre votre temps à m'écrire? J'ai besoin de cinquante pièces d'or et non de vos lettres : si vous m'aimez, donnez-les-moi sans retard. Si le démon de l'avarice ou de la mesquinerie vous possède, ne me fatiguez plus inulilement. Adieu. »
Des trente et une lettres qui composent cette première partie, vingt seulement sont, à proprement parler, des lettres de courtisanes. Les onze
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dernières sont aussi dans le genre erotique, mais les courtisanes n'y parlent pas elles-mêmes. Tantôt c'est une femme légitime menaçant son mari, qui se ruine pour une courtisane (xxi) ; tantôt ce sont les invectives d'un valet contre une maîtresse qui lui a l'ait oublier ses commissions (xxviu) ; dans Tune, une vieille réprimande son vieil époux épris d'une plus jeune (xxx); dans l'autre, qu'on pourrait croire contemporaine, le malheureux mari d'une coquette cherche en vain par ses conseils à combattre ce funeste amour de la toilette et des colifichets, qui paraît remonter à l'antiquité la plus reculée (xxvu).
La seconde partie contient quarante lettres de parasites assez curiciscs, mais inférieures néanmoins à celles des courtisanes. Elles offrent le tableau des tracasseries et des mauvais traitements auxquels étaient en butte ces pauvres gourmands. L'un se plaint d'avoir été mal servi (xxxi); l'autre d'avoir attendu un gâteau fort appétissant qu'on lui a présenté lorsqu'il n'avait plus faim (n); un troisième va chercher
une courtisane pour l'amphytrion, et il est chassé avec de l'eau bouillante (vu). Celui-ci veut mourir, car il est roué de coups tous les jours (viu); celui-là a failli, une fois par hasard, succomber par suite d'une indigestion (ix) ; cet autre a vu son unique habit couvert d'une sauce gluante (xxx). En voici un qui a perdu tous ses vêtements au jeu (xi) et se trouve aussi nu qu'à son entrée dans ce monde ; un autre tjui, plus heureux d'abord, parce qu'il savait adroitement corriger la Fortune, est rossé par les perdants et dépouillé de ses gains illicites (xxiv). Un vieux se désole de ne plus trouver de diners (xix) ; un autre s'emporle contre son barbier qui lui a laissé à dessein des touffes de poil en le rasant avant un grand repas (xxxv). On n'a pas même de pitié pour les tribulations de ces pauvres hères, tant ils se montrent vils, lâches, et méprisables. Uien ne rachète leur platitude et leur bassesse : s'ils ont des regrets sur la ruine d une de leurs dupes, c'est parce qu'ils voient avec dépit une courtisane se faire une trop large part (xx) ; l'un vole une nappe (xv), l'autre une aiguière
(xvij; un troisième se glisse dans une cuisine, dérobe quelques plats et s'empresse d'aller se régaler dehors (xxin). Pour faire une fin, l'un devient voleur au pays de Mégare (xxxvin), l'autre se lance au théâtre et demande des applaudissements pour ses débuts (xxxix). En un mot le tableau est complet et souvent amusant. La lettre première mérite une attention particulière : c'est le récit assez intéressant d'un repas oùdes philosophes ont diverti l'assemblée: stoïciens, péripatéticiens, pythagoriciens, épicuriens et cyniques sont aux prises, et les portraits sont fort piquants. C'est dans celte lettre que Ton a voulu voir le modèle ou la copie du Banquet des philosophes de Lucien.
Des tableaux de mœurs populaires remplissent la troisième partie qui contient quarante -cinq lettres. Alciphron y expose cette humeur mobile et changeante déjà critiquée par Horace dans ses vers si connus, cette inconstance qui pousse les hommes à n'être jamais contents de leur sort, et qui fait du pécheur un pirate ou un laboureur; il peint l'avidité des usuriers, la détresse
des emprunteurs, la simplicité des paysans, la fourberie des charlatans, l'adresse des filous, la \ie tranquille et toujours gaie des bergers, les plaintes réciproques des maîtres et des esclaves. Les lettres xvm et xix sont d'excellents portraits d'usuriers. La lettre xxi, écrite par lophon à Eraslon est très-courte et fort jolie : c'est le même sujet que le Songe ou le Coq de Lucien. Un pauvre homme rêve la richesse et les honneurs : le coq chante et réveille au milieu de son rêve. Il s'en console philosophiquement, après quelques instants de mauvaise humeur. La lettre xuv est une satire violente des cyniques : un père envoie son fils à la ville pour vendre du bois et de l'orge. A son retour, il est devenu fou, il a un extérieur repoussant, un caractère intraitable, il renie ses parents, il a perdu toute honte. Le portrait peut être vrai, mais il n'est pas flatté.
Un mérite commun se retrouve dans toutes ces lettres : c'est la pureté du style. L'expression en efTet est toujours saine, précise, vraiment attique, quelquefois pourtant entachée de re-
(iRECS ET LATINS. 163
cherche, comme le remarque avec raison Barthius \ tout en regardant Alciphron comme un écrivain ingénieux et agréable. 11 fait parler ses personnages avec une naïveté et une. simplicité toujours élégantes, ses tableaux ont le charme du naturel, et il est fidèle, autant que la forme adoptée pouvait le permettre, à la vérité des caractères. 11 représente avec beaucoup de vivacité et de grâce la manière de vivre et de penser des divers étals de la société grecque. Il nous donne de précieux détails sur la vie privée et les mœurs des anciens, et on trouve chez lui une foule d'expressions propres à faire connaître le langage familier des Athéniens. Aussi, malgré ses défauts, il mérite d'être lu et d'obtenir quelque indulgence pour certaines fautes de goût que Ton doit surtout imputer à l'influence de l'époque où il a vécu.
^ Adxers. lib. III. c. xvii-
16i LES ROMANCIERS
Aristciiète.
On place ordinairemenlaprès Alciphron Arislénèle de Nicée, sophiste comme lui et regardé par quelques savants comme ami de Libanius. Toutefois cette hypothèse n'est rien moins que vraisemblable et il importe, avant d'aller plus loin, d'examiner si elle mérite quelque confiance.
Plusieurs lettres de Libanius sont adressées à un certain Aristénète qui périt au tremblement de terre par lequel la ville de Nicomédie fut renversée en 358, et cette circonstance a donné naissance à l'opinion que nous venons de rapporter. Si l'ami de Libanius est l'auteur du recueil de lettres qui nous est parvenu, il est à remarquer d'abord que ces lettres ne justifient pas les éloges que Libanius fait de lui. On peut objecter, à la vérité, (pjc l'amitié est
souvent indulgente et que d'ailleurs l'Arislénète dont il s'agit était épistolographe , puisque Libanius loue l'élégance des lettres qu'il avait reçues de lui. Mais la première objection ne nous paraît pas sérieuse , et la seconde ne mérite pas, à notre avis, qu'on s'y arrête davantage, si l'on compare les expressions de Libanius avec les lettres qui nous restent d'Aristénète. Ces lettres ne sont en effet que des fictions et elles ne se composent guère que de pièces rapportées, dont la connexion seule appartient à l'auteur. Sans parler du caractère privé que parait avoir eu la correspondance de Libanius et d'Aristénète, il nous semble difiicile de justifier, par les lettres que nous avons, les paroles de Libanius qui voit dans son ami non-seulement un érucllt , mais encore son maître et un homme (Tun esprit élevée propre aux affaires, et, comme tel, appelé par Vempereur aux fonctions publiques.
D'ailleurs, les lettres elles-mêmes nous fournissent ime indication qui ne permet pas d'admettre l'hypothèse dont nous venons de nous
occuper. La lettre xxvi du livre premier contient un éloge très-curieux de la danseuse Panareta qui imite le pantomime Caramallus : or ce Caramallus a vécu vers le temps de Sidoine Apollinaire, qui çiourut er* 484. Ce passage nous semble donc de nature à dissiper tous les doutes sur le premier point.
Reste une autre question qui n'a pas été moins débattue que la première : Aristénèle est-il le véritable nom de Tépistolographe ? Si Ton excepte le passage de Libanius qui, comme nous croyons l'avoir démontré, ne peut s'appliquer à notre auteur., on ne trouve dans l'antiquité aucune mention de cet écrivain. Sambucus , le premier , lui a donné le nom d'Aristénète en publiant ses lettres en 1566, mais il n'apporte aucune preuve à l'appui de son opinion. Il est vrai que le personnage qui a écrit la première lettre du recueil s'appelle Arislénète, mais ce personnage est fictif comme tous les autres, et il est probable que les co-^ pistes ont pris sans réflexion ce nom pour celui de l'auteur. Telle a été l'opinion de Mercier,
de Bergler, de de Pamv, et plus réceaiment de M. Boissonade, et elle nous semble trop juste pour que nous hésitions à la partager. Nous conserverons donc à l'auteur le nom d'Arislénète pour nous conformer à l'usage, mais en ayant soin de remarquer que la critique est en droit de le contester, sans pouvoir toutefois le remplacer par un autre plus certain.
Quant à l'ouvrage lui-même, c'est un recueil dont la plupart des morceaux ne sont des lettres que parce qu'ils portent une suscription qui leur en donne la forme ; ce sont des contes, des espèces d'exercices sur des sujets imaginaires. C'est sans doute, comme le remarque judicieusement de Pauw, l'œuvre d'un rhéteur, grammairien ou sophiste , qui voulait par là montrer aux jeunes gens comment, avec les passages choisis des meilleurs auteurs, on pouvait faire des lettres élégantes. Le recueil, en effet, est une sorte de compilation : Platon , Philostrate, Plularque, Lucien en font surtout les frais, et le seul mérite qu'il possède est une élégance sur laquelle tous les critiques sont
d'accord et qu'ont remarquée les anciens euxmêmes '. Arisiénèle a beaucoup de rapports avec Héliodore ; toutefois il manque parfois de naturel et de goût, et on peut lui reprocher souvent un ton déclamatoire qui tient sans doute aux fréquents passages qu'il emprunte aux poêles et dont il farcit son ouvrage.
Les lettres sont divisées en deux livres dont le premier contient vingt-huit morceaux ; le second, qui n'est pas complet, en renferme vingt-deux. Elles roulent presque toutes sur l'amour ; néanmoins, elles offrent, dans la manière dont elles sont traitées, une assez grande variété. Tantôt c'est le récit d'une aventure galante à la manière de Boccace (liv. Il, lettres* y, IX, XXI, et liv. 11, lettres VII, xv, xix, xxn) ; tantôt les personnages sont eux-mêmes en scène et nous exposent leur bonheur, leurs peines, leurs inquiétudes, leurs jalousies. La lettre vn du livre premier offre un tableau ^charmant et|piein de grâce : une jeune fille a prié
' Allicista elegans est et^purus, tliligensque veterum sectator. (Ainin. Marcel, lib. XVII.)
un pêcheur de lui garder ses habils pendant qu'elle se baigne dans la mer. Quand elle se retire, le pécheur veut la toucher, mais elle le repousse et lui échappe, après avoir, dans la lutte, rejeté à la mer les poissons qu'il avait pris auparavant, de sorte qu'il perd à la fois sa conquête et sa pêche. 'Eyco, dit-il, 7:ap£C-r>,£tv, zal o'j; £Ô-/]paGaa'/;v Ôprjvcov, x,al r,v o-jx, -/lypsixTa fxei'Çovoiç
r^ay.puwv. Remarquons encore dans ce premier livre les lettres xni, xivetxxvi. La première reproduit, sous des noms supposés, l'histoire d'Antiochus et de Séleucus, que l'on retrouve aussi dans la vie d'Avicenne et où l'on voit un père sacrifier son amour pour sauver son fils qui périt d'une maladie de langueur \ La suivante est nette , vive et brusque : une courtisane y expose sa pensée à des jeunes gens qui la poursuivent de leurs hommages et de leurs vers. — « De l'argent, dit-elle, et moins de chansons ! » — C'est un billet charmant, plein de vérité dans son laconisme et qui rappelle
' Appien, 59. — llutarq., Dcmclrius, 3o.— Valèro-Ma.Kime v, 7. etc.
tout à fait la lettre xvi du premier livre d'Alciphron. La dernière des trois est, à notre avis, la plus digne d'attention : c'est un véritable feuilleton théâtral consacré à l'éloge de Panarcta et de Caramallus dont nous avons déjà parlé. Il n'est pas sans intérêt de voir comment on comprenait la critique d'art à cette époque, et cette lettre en offre un exemple des plus curieux.
Dans le second livre' la troisième lettre est très-amusante : elle renferme les plaintes de la femme d'un avocat négligée par son mari qui s'ensevelit nuit et jour dans les procès. L'éponse délaissée expose ses griefs d'une façon fort piquante et ne paraît nullement partager l'opinion exprimée par l'auteur dans la lettre suivante, qui a pour but de prouver que l'attente double le plaisir. Nous ne reparlerons pas des lettres xv, xix et xxn que nous avons signalées en commençant. 11 est fâcheux seulement que la dernière soit incomplète , mais le sens se devine aisément. Aristénète est d'ailleurs inférieur à Alciphron, et, malgré les eu-
ricux détails que contient son livre, il ne peut guère offrir un véritable intérêt qu'aux savants (jui veulent faire une élude spéciale de la vie privée des Grecs.
Theophylactus Simocatla.
Le troisième des épistolographes, et par ordre de temps et par le mérite, est Theophylactus Simocalta, qui vivait au \if siècle et mourut vers Tan 640, après avoir rempli à la cour de Tempereur Mauiice diverses charges importantes et particulièrement celle de scripturarius \ Photius rapporte qu'il était de race égyptienne, mais né en Grèce, comme il le dit lui-même dans la préface de sa dissertation sur les questions naturelles. Il était chrétien : du moins cela paraît probable d'après la pré-
' Archiviste ou receveur de Timpùt sur les pâturages.
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face de la seconde partie de ces mêmes questions naturelles, où il appelle Bacchus mi dieu fabuleux. La morale de la fable xxxiv, dont nous parlerons plus loin, semble encore confirmer celte assertion. Nous avons de lui plusieurs ouvrages : V Naturaliiim quœstlonum disserta tio; 2' Historiarum orlentalis imperii Mauric, imper, Aug. epilome librorum vm; 3'' de Legalionibus exterarum genliinn ad Romanos elBomanorum ad exteras génies ; 4'' Epistolœ morales^ rusticœ et amatoriœ. Ce dernier livre est le plus connu avec son Histoire de Maurice; c'est le seul d'ailleurs dont nous ayons à nous occuper. Il se compose de quatre-vingt-cinq lettres, la plupart fort comtes et bornées à quelques lignes. Elles sont de trois espèces : morales, rustiques, erotiques, et sont disposées de manière à se succéder dans cet ordre dans tout l'ouvrage, de sorte qu'une lettre rustique est toujours précédée d'une morale et suivie d'une erotique, après laquelle revient une morale pour recommencer une série nouvelle. On doit remarquer surtout parmi les lettres morales la xvf contre l'usure;
ia xxv*^ sur la constance qu'il faut opposer à la perte de nos proches ; la xxxiv" où, dans une courte fable, il met en scène un geai qu'on dépouille de ses plumes et à laquelle il donne la morale suivante : « Nous ne possédons rien, nous ne devons avoir soin que d'une chose qui est immortelle : l'àme ; le reste est mortel et passe avec nous^ » pensée qui, au point de vue littéraire, peut sembler assez mal amenée par le récit, mais qui contraste trop avec le matérialisme du monde ancien pour ne pas être digne d'éloges. La lettre lxi est le modèle dont s'est servi La Fontaine dans la Cigale et la Fourmi, la Lxxxu'' nous engage à fuir les voluptés, par une allégorie qui nous montre Ulysse bouchant les oreilles de ses compagnons avec de la cire pour les rendre sourds aux chants des sirènes. La Lxxxv'' et dernière est assez courte pour que nous puissions la reproduire en entier :
« Si tu veux vaincre le chagrin, va autour des tombeaux; tu trouveras le remède de la passion et tu verras que, passé la cendre, les plus grandes fortunes des hommes ne sont rien. )i
Les lettres rustiques sont moins intéressantes; la xxvif seulement esl digne de quelque attention et offre un tableau assez remarquable d'une émigration de paysans athéniens en Sicile. Les lettres erotiques, qui se rattachent plus particulièrement à notre sujet, sont aussi au-dessous des lettres morales. A peine pouvons-nous citer les lettres xii, xxvi qui contiennent la description de l'amour dont il est enflammé; xxxui sur la facilité des jeunes gens à faire des serments d'amour; et xxxix, la meilleure peut-être, qui prétend que, comme la terre ne peut avoir deux soleils, lame ne peut avoir deux amours.
En somme, ces lettres, œuvres de pure imagination comme celles d'Alciphron et d'Aristcnète, ne sont guère que de petits traités de morale et des jeux d'esprit. Elles sont du reste généralement simples, et nous nous sommes occupés de leur auteur, moins à cause de sa valeur littéraire qui est médiocre, que pour traiter complètement la classe d'écrivains à laquelle il appartient.