‹ Les romanciers grecs et latinsChapitre 6 sur 10 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

II est triste d'assister à l'agonie d'une littérature, de voir ses dernières productions se succéder également mauvaises, également marquées en naissant de ce caractère de sénilité prématurée, qui de la société passe dans les écrits, quamJ Theure fatale a sonné pour un peuple et que le glorieux héritage du passé devient trop lourd pour des générations abâtardies et corrompues. Nous avons atteint une de ces époques suprêmes : après le xir siècle, la littérature grecque n'existe plus, la critique ne s'attaque pas au néant et dès lors notre lâche est finie. Nous ne nous occuperons ni des amours de Callimachus et de Chrysorrhoé, ni de ceux de Lybistrus et de llhodamné : nous n'entreprendrons pas d'exhumer de la poudre des bibliothèques tous les manuscrits encore inconnus,

lâche immense autant qu'ingrate devant laquelle nous avouons notre impuissance et qui, d'ailleurs n'aurait probablement pas des résultats suffisants pour compenser le travail qu elle exigerait. Nous avons étudié le roman grec depuis son origine jusqu'aux derniers jours de sa décadence, nous avons établi son point de départ, nous l'avons suivi dans sa marche : il ne nous reste plus qu'à voir ce qu'il a été, et à résumer les observations que doit nécessairement suggérer l'examen des œuvres dont nous nous sommes successivement occupé.

Deux lemarques principales résultent de celte lecture : le roman proprement dit, le roman erotique naquit lard chez les Grecs, et lesla loujours à l'état de genre secondaire ; d un autre c()té, il tourna généralement dans un cercle unifoimc et ne se montia que bien rarement à la hauleur du rôle qui lui convenait, et que les Modernes seuls devaient atteindre. Ces doux faits tiennent aux mêmes causes, et peuvent s'expliquer l'un par l'autre.

Le roman, tel qu'il doit être conçu, a pour

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but d'emprunter ses sujets à la vie réelle, de les agrandir dans une certaine mesure, de les embellir par un idéal qui ne dépasse pas les bornes de la vraisemblance. Les caractères qu'il choisit doivent se développer régulièrement et en restant conséquents avec eux-mêmes; il faut que les situations naissent nalurellcment de ce développement, qu'elles intéressent par leur variété, et ne paraissent jamais forcées ou amenées arbitrairement pour frapper le lecteur. Ces conditions supposent dans la sociéfé un large développement de la vie de famille, dans les auteurs un talent d'observation plein de iinesse, de sagacité et de justesse, une élude approfondie du cœur humain et des passions une connaissance parfaite dos sentiments dans leurs nuances les plus délicates et les plus variées. 11 nous faut donc jeter un coup d'œil sur l'antiquité grecque pour juger ses œuvres.

La vie de famille, cotte condition première du roman, n'existait pas chez les Grecs, ou plutôt elle avait un rôle tellement effacé que l'art y aurait vainement cherché des inspira-

lions. La constiluliori des sociétés anciennes explique parfaitement cet état de choses. Dans ces petites républiques où tous les membres de la cité avaient leur part de souveraineté, où le titre de citoyen passait avant tous les autres, la vie publique absorbait tout. On vivait sur l'agora, au théâtre, dans les gymnases, dans les écoles, partout excepté dans sa maison. 11 n'y avait point d'existence privée, point de solitude possible ; lÉtat avait organisé cette existence commune pour tous les citoyens et, par suite, rendu impossibles les drames domestiques et les situations exceptionnelles. Tous subissaient l'entraînement général et, dans celte incessante agitation des plaisirs et des affaires, il ne restait pas de place pour la rêverie et pour l'élude de l'homme. On s'arrêtait au monde extérieur, à ce qui frappait les yeux, au spectacle de cette nature au milieu de laquelle on vivait, car il faut à l'homme le repos, la tranquilhlé, je dirais presque le désœuvrement, pour qu'il songe à se replier sur lui-même, et s'aperçoive qu'il est un monde et que nulle étude

n'est plus intéressante et plus vaste que celle de son propre cœur.

D'ailleurs, en même temps que la vie publique établissait une grande uniformité dans l'existence des hommes libres, l'esclavage en établissait une autre dans la classe inférieure soumise à la domesticité, et la position secondaire des femmes enlevait au roman un de ses ressorts les plus ordinaires et les plus puissants, en lui enlevant l'amour. La passion chaste et pure , c'est-à-dire l'amour dans son expression la plus noble, la plus élevée et la plus féconde, n'est possible que dans une société où les femmes respectées exercent une influence réelle. Cette influence, en Grèce, n'appartenait qu'aux courtisanes, et elles l'achetaient au prix de leur dignité et de la considération. Elles pouvaient séduire par leur beauté, par les a^^rémentsde leur esprit et de leur éducation, peutêtre même parfois par les qualités de leur cœur; mais elles étaient incapables d'exciter une passion profonde et vraie, car elles portaient au front un stigmate qui les désignait à jamais

comme des inslrumenls de plaisir auxquels il ne fallait point demander le bonheur.

Ainsi constituée, la société grecque offrait donc peu de ressources à l'observateur, et en même temps les agitations de la place publique n'étaient guère favorables à la rêverie et aux études spéculatives. D'un autre côté, une des sources les plus fécondes du roman, l'amour de la fiction et dul merveilleux, trouvait dans la mythologie, dans le théâtre et la poésie, un vaste champ qui ne lui laissait rien à désirer. La fiction appelait naturellement le vers, et les inventions tirées de la vie réelle auraient paru bien pâles à côté des fables ingénieuses et brillantes du polythéisme. Le roman y trouvait cet idéal sans lequel il perd tout son charme, et le théâtre offrait en action ce roman, le plus intéressant et le plus attrayant de tous; car, par son double caractère politique et religieux, il s'adressait aux plus chères affections des spectateurs, et les passionnait comme une affaire personnelle. La poésie était toute-puissante auprès de ces hommes si merveilleuse-

ment doués, si fiers de leur harmonieux langage, si amoureux de la perfection sous quelque forme qu'elle se produisit, et il n'y avait pas de place pour le roman de la vie réelle dans cette époque de richesse intellectuelle où les plus beauii génies chantaient en vers immortels la grandeur des dieux et les exploits des héros. Ces considérations expliquent naturellement le rôle du roman chez les anciens. Il naquit tard, car il fut le fruit de la satiété et de l'impuissance. Lorsque la belle et vraie littérature grecque eut dit son dernier mot, il fallut au:^ imaginations blasées de nouvelles jouissances, des émotions à tout prix, et les écrivains, incapables d'inventer, mirent les chefs-d'œuvre anciens en lambeaux dont ils essayèrent de parer leur misère. Ils voulurent suppléer à l'originalité par des réminiscences déguisées avec plus ou moins d'adresse et s'inquiétèrent plutôt de frapper fort que de frapper juste. Aussi, ces œuvres faites de pièces de rapport, trahissent par mille passages incohérents et disparates la faiblesse des auteurs qui, puisant à

des sources diverses, n'ont pas même su le plus souvent fondre les matériaux qu'ils employaient et les mettre en harmonie pour former un ensemble satisfaisant.

On s'explique aussi facilement le cercle fatal dans lequel tournent les romanciers grecs avec une si fatigante monotonie. La société dans laquelle ils vivaient ne leur offrait pas de sujets d'étude, et ils se sont jetés, en désespoir de cause, dans la peinture d'un monde imaginaire et factice, auquel il est impossible d'assigner myu une patrie ou une date précise. Les personnages sont des ombres plutôt que des hommes, ils n'ont point d'autre nationalité que celle qu'il plaît à l'auteur de leur donner; mais, en dépit de l'étiquette qu'ils portent, ils ne sont jamais ni Grecs, ni Asiatiques, ni Egyptiens; ils restent des abstractions sans individualité, des êtres de convention nés de l'imagination du romancier. Vous chercherez vainement chez eux la nature prise sur le fait, la science du cœur humain, l'analyse des sentiments, la passion vraie, observée et décrite dans ses diverses

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manifestations; rien ne bat dans ces poitrines de fantômes qui s'agitent dans Je Yide et semblent des hommes à part, des créatures fantastiques empruntées à un autre monde, comme ces êtres bizarres et impossibles qu'ils imposent eux-mêmes à la crédulité d'une foule ignorante et grossière.

Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de tirer de pareils éléments l'intérêt et les ressources qu'on trouve si abondamment dans l'élude du cœur humain. Aussi, pour combler cette lacune, les romanciers grecs ont été forcés souvent de faire bon marché de la vraisemblance, de négliger l'enchaînement des faits et des idées pour produire des effets ; ils ont donné tout leur soin à coudre leurs plagiats, à les combiner de la manière la plus avantageuse, sans viser eux-mêmes à l'originalité. Le plan général adopté par les plus anciens d'entre eux s'est peu modifié, et ils en sont toujours restés aux vieilleries et aux banalités , aux pirates, aux brigands, aux naufrages, à l'esclavage, à la prison, à tout cet arsenal de situa-

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lions violentes et contre nature, qui permet trop souvent de dénouer une situation au gré de l'auteur, mais contrairement aux règles de l'art et aux exigences du goût. Ils ont remplacé la peinture des sentiments par celle du monde extérieur, qui est bien moins attrayante, et qui, chez eux surtout, devient fatigante par l'abus qu'ils en font. Les modernes aussi ont peint la , mer, la terre, les jardins, les fêtes, les sacrifices, mais les rôles sont intervertis. Ce qui chez les anciens n'était que l'accessoire est devenu chez nous le principal. L'homme apparaît partout dans la nature, il l'anime, il lui donne la vie, et c'est là le propre de l'art véritable. Les romanciers grecs sont généralement froids et prolixes dans leurs descriptions, mais ils le sont surtout parce qu'ils ont néghgé l'homme et qu'ils ne lui ont pas donné le premier rang dans leurs livres, comme il l'a dans la nature. Ils n'ont pas même su comprendre ce qui leur manquait, car ils se sont bornés à se copier servilement et à ramper dans le sentier battu par leurs devanciers, au point que leurs

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dernières œuvres sont, suivanî; rhcureuse expression de M. Villeniain, comme « une épreuve de gravure sortie ia dernière d'une planche usée. »

Pour racheter l'insuffisance du fond, ils ont au moins recherché les qualités que conserve encore une littérature à son déclin : ils ont visé à l'élégance, à la perfection des détails ; ils ont jeté quelques inspirations heureuses dans la foule des mauvaises, ils ont montré parfois une certaine habileté de mise en scène, quand ils ne sont pas tombés dans l'invraisemblance. Mais ces qualités toutes secondaires , et qui d'ailleurs n'appartiennent qu'à un certain nombre d'entre eux, ne suffisent pas pour compenser l'infériorité du genre en général. Produit d'une époque de décadence et d'abaissement intellectuel, le roman grec végéta plutôt qu'il ne vécut, et s'éteignit misérablement, sans avoir jamais produit une de ces œuvres hors ligne qui survivent aux peuples et aux littératures, et passent d'âge en âge, comme un

monument impérissable de l'esprit humain.

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