LE ROMAN CHEZ LES LATINS
Avec les romanciers latins notre tâche sera courte et facile. Bien que, suivant Texpression du poëte, la Grèce conquise ait conquis son barbare vainqueur, et porté les beaux-arts dans le sauvage Latium, le roman resta toujours à Rome un genre tout à fait secondaire et presque inconnu. Comme nous nous bornons à l'étude du roman proprement dit, nous ne pouvons nous occuper ici ni du livre de Quinte-Curce, véritable roman sous prétexte d'histoire, ni des compilations de récits mythologiques que nous ont laissés Hyginus, Plancias Fulgentius, Lactantius Placidus, et rnille autres aussi obscurs et aussi dignes de l'oubli dans lequel ils sont tombés. Nous ne parlerons pas davantage des lyjénippi'cs de Varron, ni de YApocolo/iijnlose
de Sénèque, parce que les premières passent pour avoir été de pures satires, et que la seconde mérite réellement ce titre. Il ne nous reste donc à Rome que deux romanciers justement dignes de ce nom : Pétrone et Apulée. Nous leur adjoindrons un écrivain d'une époque plus récente : Marlianus Capella, qui leur est bien inférieur, et dont l'ouvrage ne porte pas aussi nettement le caractère du roman. Il mérite pourtant d'être connu, et nous lui consacrerons un chapitre , mais en avertissant d'avance que nous le considérons moins comme un romancier que comme l'auteur d'une bizarrerie littéraire assez curieuse. Nous tenons d'ailleurs à être aussi complet que possible, et nous aimons mieux accorder à un écrivain à demi barbare un honneur peut-être exagéré, que de laisser dans notre élude une lacune regrettable.
GllECS KT l.ATINS.
Pétrone.
De tous les ouvrages que nous ont légués les lettres latines, le Satyricon est sans contredit un des plus remarquables. Malheureusement, nous n'en possédons qu'une faible partie, et le temps, qui n'a épargné que des fragments de cette curieuse satire, a répandu sur l'ouvrage et sur l'auteur une obscurité que la critique moderne a dû tenter de dissiper.
Dans l'opinion du plus grand nombre, le Satyricon est l'œuvre de ce Titus Petronius, chevalier romain, qui vécut sous Claude et Néron, jouit de la faveur de ce dernier, reçut le surnom d'Arbiter, comme arbitre du bon goût à la cour, et mourut dans la disgrâce avec une insouciance que Saint-Evremond a mise au-dessus de la fermeté de Socrate. D'autres pensent' que notre auteur écrivait vraiseiubla-
» Notamment Ficker, tome 11, p. 185.
228 LES POj\tA^CIERS
blemeiit au temps de Commode, vers l'an 185 de J.-C, et qu'il n'a de commun que le nom avec le Petronius Arbiter, qui vivait plus d'un siècle auparavant.
Remarquons d'abord que cette prétention ne s'appuie pas sur des preuves sérieuses ; c'est une conjecture basée sur des indices plus ou moins clairs, mais qui ne repose sur aucun fait de nature à soutenir la discussion. L'indolence de Pétrone, ses occupations à la cour, les fonctions publiques qu'il remplit, ne sont pas des motifs suffisants pour qu'on lui refuse la gloire littéraire, et les raisons puisées dans les détails de l'ouvrage tombent d'elles-mêmes devant une étude quelque peu approfondie. Il est évident que le livre peut indistinctement s'appliquer aux deux époques. Enfin, sans nous arrêter à l'invraisemblance de cette hypothèse, qui va créer gratuitement un Pétrone sous Commode, pour l'opposer à celui dont nous parle l'histoire, nous trouvons, dans le Satyricon même, un trait qui prouve que l'ouvrage ne peut être attribué à l'époque de Commode.
Au chapitre lxxxiv, Eumolpe, se plaignant de son sort et accusant le temps présent, dit à Encolpe :
Vilis servus habet regni bona : cellaque capti Deridet festram, Romuleamque casam*.
Cette Eomidea casa n'est autre que la hutte de paille sous laquelle avait été élevé Romulus, et qui fut, comme on sait, réparée et religieusement conservée jusqu'au temps de Néron. Ce détail se trouve donc parfaitement d'accord avec la première opinion et, en l'absence de toute preuve contradictoire, nous paraît fournir un témoignage décisif.
Pétrone était originaire de Marseille, comme nous l'apprend Sidoine Apollinaire. On ignore l'époque précise de sa naissance; on sait seulement qu'il mourut en 67 après J.-C, deux ans environ après Lucain. Tacite a tracé son portrait et raconté sa mort : nous ne pouvons mieux faire que de citer ce passage.
' Un vil esclave possède les biens de l'État, et la demeure d'un captif insulte à la lucarne et à la chaumière de Romulus.
« Il donnait le jour au sommeil, la nuit au travail et au plaisir, et il s'était fait un nom parla paresse, comme d'autres par l'activité. Ce n'était point un de ces dissipateurs qui se ruinent en débauches grossières, mais un voluptueux raffiné. L'aisance naturelle et l'abandon de ses discours et de ses actions lui donnaient un air de simplicité qui ressemblait à la grâce. Cependant , lorsqu'il fut proconsul en Bithynie , et plus tard consul , il se montra homme de tète et au niveau des affaires. Revenu ensuite au vice, ou à l'imitation du vice, il fut admis dans la petite cour de Néron, et devint l'arbitre'de ses fêtes. Rien n'était galant, délicieux et magnifique, que Pétrone ne l'eût approuvé. Tigellinus en prit ombrage, comme d'un rival qui le surpassait dans la science des voluptés. Il s'attaqua donc, pour le perdre, à la cruauté de l'empereur, passion qui dominait toutes les autres. Il accusa Pétrone de liaison avec Scévinus, corrompit un de ses esclaves pour le dénoncer, et fit emprisonner le reste de la maison pour lui ôter le moyen de se défendre.
r.RECS ET LATINS. 231
(f Néron , dans ce moment , était allé en Campanie ; et Pétrone , s'étant avancé jusqu'à Cumes, reçut Tordre d'y rester. Décidé à ne point supporter les alternatives prolongées de l'espérance et de la crainte, Pétrone ne voulut point cependant quitter brusquement la vie ; mais après s'être ouvert les veines, il les referma, les ouvrit de nouveau, s'entretenant de bagatelles avec ses amis, sans chercher à faire parade de fermeté, les écoutant causer, non de l'immortalité de l'àme et des maximes des philosophes, mais de chansons et de poésies légères. Il récompensa quelques esclaves, en fit châtier d'autres, se mit à table et dormit, afin que sa mort, quoique violente, ressemblât à une mort naturelle. Son testament, contre l'habitude, ne contenait aucune flatterie pour Néron, Tigellinus ou les autres favoris ; mais sous des noms d'hommes ou de femmes perdues, il écrivit le récit des dissolutions du prince, avec les raftinements de chaque infamie nouvelle, et envoya ce récit cacheté à Néron. Puis il brisa son cachet, de peur qu'il ne
servît bientôt à faire de nouvelles victimes.
a Néron ne savait comment les mystères de ses nuits avaient été découverts. Ses soupçons se portèrent sur Silia, que son mariage avec un sénateur avait mise en évidence, et dont il avait abusé lui-même pour les derniers excès. Elle était de plus l'amie intime de Pétrone. 11 l'exila donc , la sacrifiant ainsi à sa haine , pour avoir parlé de ce qu'elle avait vu et souffert ^ »
Pline l'Ancien ajoute à ce récit que Pétrone, avant de mourir , brisa une coupe murrliine du plus grand prix, afin qu'elle ne tombât pas en la possession de Néron.
Il nous parait hors de doute que le Salyricon est bien l'œuvre de ce Pétrone dont nous venons de parler. Mais, ce premier point admis, la critique a soulevé une autre question à propos du passage de Tacite rapporté plus haut. Certains érudits ont voulu voir dans le Satyricon le testament dans lequel Pétrone, sur le point de mourir, consigna l'histoire des débauches
' annales, lib. XVI, ch. xviii, xix et xx. Trad. Ch. louandrc.
r.REf-S ET LATINS. 233
(le Néron, et qu'il envoya à son bourreau comme une suprême vengeance. Cette hypothèse a trouvé des partisans d'autant plus nombreux, qu'elle se rattachait à une autre, longtemps acceptée sans discussion, qui considérait le roman comme une longue suite de personnalités contre Néron et contre sa cour. Nous examinerons en son lieu cette question, sur laquelle nous faisons d'avance nos réserves , mais nous ne pouvons admettre dès à présent l'identité du testament de Pétrone et du roman que nous possédons.
Le Saiyricon en effet, tel que nous l'avons, est fort long, et cependant il parait à peu près certain, par des intitulés de manuscrits, et par le développement môme de l'action, que nous connaissons à peine la dixième partie de l'ouvrage entier. C'était évidemment une composition considérable dont il ne reste que des fragments. Or, le texte de Tacite dit formellement que Pétrone s'était fait ouvrir les veines avant d'écrire son testament. On doit donc en conclure que ce testament était assez court et sur-
tout que, pour un ouvrage comme le Satyricon, récrivain mourant n'aurait pas eu même le temps matériel de l'exécution. Il ne s'agit point d'ailleurs dans Tacite d'une œuvre de longue haleine, mais seulement du récit des débauches secrètes de Néron racontées avec des noms supposés. Il n'y a point de ressemblance apparente entre un écrit de ce genre et le Satiricon, où se trouvent une foule de passages qui auraient été certainement bien inutiles pour la vengeance de Pétrone. On sait enfin qu'il a laissé d'autres ouvrages que son testament, puisque Macrobe a dit de lui : « Pétrone, au moyen d'aventures fictives, écrivit des histoires d'amour et de petits contes '. » Ce témoignage établit clairement l'existence distincte du Satijricon.
Ce livre est un de ceux que le temps a le plus maltraités : il ne se compose aujourd'hui que de fragments plus ou moins étendus, séparés par de nombreuses lacunes, dont on ne peut que conjecturer l'importance. Ce n'est que
' In Somn. S>cip. I, 1.
GRECS ET LATINS. 23o
par intervalles successifs qu'on a découvert et publié ce que nous avons aujourd'hui. Le passage le plus considérable a été retrouvé par J. Lucius à Trau, en Dalmatie, en 1663; le manuscrit, est à la Bibliothèque impériale, et on ne doute plus aujourd'hui de son authenticité. On y trouve le récit du fameux souper de Trimalchion, et des indications qui ont permis de rectifier les textes qu'on possédait déjà, et d'en comprendre certains passages. Mais on est bien forcé d'avouer qu'il reste encore d'immenses lacunes, et qu'il a fallu aux érudits beaucoup de patience et de sagacité pour reUer entre eux tous ces débris, et donner au récit de l'enchaînement et de la vraisemblance.
Le plus curieux travail de ce genre est celui d'un certain Nodot qui, stimulé par le succès qu'avait obtenu la découverte de Lucius, eut recours à une de ces supercheries dont l'histoire littéraire offre plus d'un exemple. Il combla les lacunes d'une manière assez ingénieuse, mais avec un latin dont des gallicismes fréquents, et même des solécismes, trahissaient
l'origine toute moderne. Puis il se venta d'avoir acquis un manuscrit complet de Pétrone , trouvé à Belgrade en 1688. Son Pétrone fut imprimé la même année, 1694, à Cologne et à Paris, avec ce ridicule calembourg pour épigraphe : Nodi solvuntur a Nodot. On ne tarda pas à découvrir la fraude, et à reconnaître que ces interpolations ne dénouaient rien du tout. Nodot ne fit guère d'autres dupes que les académies d'Arles et de Nimes, et le directeur de l'Académie française, ce Charpentier que Furetière a si rudement malmené dans ses facturas. Au commencement de ce siècle, une autre tentative du même genre réussit mieux. Pendant l'hiver de 1800, que l'état-major de l'armée du Rhin passa à Bàle, un Espagnol, nommé Marchéna, qui en faisait partie, composa un prétendu fragment de Pétrone qu'il publia in-12, avec ce titre : Fragmentum Petronii^ ex bibliothecœ S. Galli antiquissirno ms. exceptum gallice vertit ac notis perpetuis illustravit Lallemandus^ S. Theologiœ doclor. Malgré le ton de plaisanterie qui perçait dams
la préface et dans les notes, Marchéna avait si habilement imité le style de Pétrone, qu'on pouvait y être pris, et il ne fallut rien moins qu'une déclaration publique du libraire éditeur pour détromper plusieurs savants qui avaient été dupes de la fraude.
C'est un livre étrange que le Satijricon, et vraiment digne de son litre, car ce mélange de prose et de vers, de dissertations et de récits, répond bien à l'idée qu'on se faisait de la satire dans le sens primitif du moi (satura lanx, pot-pourri, mets composé de divers mets). Ce n'est d'ailleurs, à proprement parler, ni un roman, ni une satire; c'est une véritable Ménippée, dans le genre sans doute de celles que Varron composa à l'instar du Grec Ménippe, ou telle encore que V Apocolokijntose de Sénèque et notre Satire Ménippée du xvi»^ siècle. Le roman n'est qu'un prétexte; c'est le cadre dans lequel l'auteur a fait entrer des éléments les plus variés : propos futiles et discussions sérieuses, préceptes de morale et scènes de volupté raffinée, belles pensées et peintures ré-
voltantes de cynisme, descriptions comiques, critiques mordantes, anecdotes agréables, épopée même. Cette diversité dans la narration se retrouve dans le style, qui prend alternativement tous les tons et passe, avec Ja même aisance, du langage élégant au patois de la province et aux dictons populaires.
Une analyse détaillée du Satyncon est presque impossible. Cela tient non seulement à la multitude des lacunes et à la vie accidentée des personnages, mais aussi à l'extrême licence d'un grand nombre de situations, dans lesquelles il serait peu convenable de suivre l'auteur. On peut tout au plus tracer un exposé sommaire du roman.
La scène est à Naples : on a élevé à ce sujet des doutes qui ne sont nullement fondés, car le roman fourmille de détails qui sont autant de preuves. Allusions, proverbes, traits de mœurs, locutions, tout se rapporte avec ce que nous connaissons de cette ville qui fut, comme on le sait, le séjour de prédilection de Néron, et dans laquelle Pétrone dut souvent accompagner
l'empereur dont il était le favori. Le héros du roman, Eiicolpe, est un coureur d'aventures, une sorte de chevalier d'industrie. C'est un jeune hbertin à bout de ressources, et réduit à vivre d'expédients. Presque toujours en fuite pour éviter les poursuites de ceux qu'il a dupés, il passe par les vicissitudes les plus étranges : aujourd'hui fuyant dans un bois avec ses compagnons après avoir volé un manteau ; demain entraîné par des courtisanes éhontées dans une partie de débauche, plus tard assis à la table ridiculement somptueuse de Trimalchion. Pour se soustraire à des recherches trop pressantes, il s'embarque par mégarde sur le vaisseau môme d'un de ses ennemis : une tempête vient fort à propos le tirer d'embarras. Jeté au rivage avec deux de ses compères, il va faire des dupes à Crotone, où l'un deux se donne pour un riche vieillard africain sans enfants. Leur supercherie réussit à merveille, et les chasseurs d'héritages enrichissent nos aventuriers; mais un jour tout se découvre, Encolpe prend la fuite avec son favori, et se sauve à Rome,
2i0 LES ROMANCIERS
abandonnant son compagnon , le prétendu Africain, qui paie de sa vie la mystification dont les Crotoniates ont été victimes.
Comme nous l'avons dit, on a voulu voir dans ce roman la satire de Néron et de sa cour, et, à l'appui de cette hypothèse, on a entassé des volumes d'arguments. Dans ce système, Trimalchion représenterait Néron lui-même, et en outre Eumolpe serait la caricature de l'empereur poëte. Il faudrait voir dans Norbanus, TigiUin; dans Fortunata, Acte, affranchie de Néron; dans Circé, cette même Silia citée plus haut dans le passage de Tacite, qui fut liée avec Pétrone et exilée par Néron. Bourdelot ^ assure qu'on voyait anciennement des médailles représentant Néron, avec cette inscription : C. Nero Augustus Imper ator, et sur le revers ; Trimalchio. Saint-Evremond est moins positif : selon lui, Néron n'est personnifié spécialement dans aucun des personnages, mais plusieurs d'entre eux sont la satire de ses ridicules. Tous ces raisonnements nous parais-
' Notes critiques t p. 232,
(ÎRECS ET LATINS. 2U
sent plus ingénieux que vrais. On ne doit accueillir qu'avec réserve des conjectures qui résultent ainsi d'opinions préconçues. Parce que Pétrone est mort victime de la tyrannie de Néron, parce que, dans un dernier écrit, il a flétri son bourreau, on a voulu à tout prix que le Satyricon fût ce testament de haine et d'ironie, et l'on s'est attaché à en interpréter dans ce sens tous les passages.
D'un autre côté, comme toute opinion extrême en amène une autre qui ne l'est pas moins, on a fait plus que de nier les prétendues personnalités contenues dans le Satyricon, on a contesté l'authenticité de l'ouvrage lui-même. Charles Nodier ' avance que le véritable Satyricon n'est pas l'ouvrage que nous possédons. Voltaire, dit-il, est de son avis, et en donne de bonnes raisons. Ces raisons sont loin de nous paraître aussi décisives que Nodier veut bien le dire, et son assertion n'est qu'un paradoxe qu'il serait trop facile de réfuter. L'opinion de
' Description rair^onnce d' une jolie collection de livres. Tcchener, I8i4.
Voltaire, bien que présentée sous une forme exagérée, est plus admissible : il ne veut point regarder le Satyncon comme une attaque personnelle contre l'empereur, et il soutient qu'il y a plus loin de Trimalchion à Néron que de Gilles à Louis XIY. Bien qu'on puisse contester ce parallèle où Néron est trop flatté, il est vrai que les peintures du roman ne semblent point se rapporter à ce que nous savons de la cour impériale à cette époque. Trimalchion luimême n'est qu'un Turcaret grotesque qui, dans sa sottise et son ignorance, ne répond pas à l'idée qu'on se fait de l'élève de Sénèque. Si l'on veut absolument que ce fameux portrait soit la caricature d'un des Césars, il doit bien plutôt se rapporter à Claude qui n'était en effet ni tempérant, ni savant, ni spirituel, et qui avait déjà inspiré à Sénèque VApocolokyntose, Il était de mode sous Néron de railler son faible prédécesseur, et en rapprochant l'écrit de Sénèque de celui de Pétrone, en remarquant que les deux ouvrages sont contemporains, que les deux auteurs étaient courtisans.
<;rk(:s et latins. 2i3
une supposition qui ne manque pas de vraisemblance se présente à l'esprit. Peut-être ces deux satires ont-elles été inspirées par le même esprit de flatterie pour Néron, de dénigrement contre Claude; peut-être Néron, au lieu de se croire attaqué par ce livre, a-t-il souvent applaudi aux mordantes railleries de son compagnon de plaisirs, et s'est-il complu aux scènes de débauche que l'écrivain avait retracées dans son ouvrage, pour amuser les loisirs du prince, en flattant ses goûts dépravés. Le roman n'est donc point la satire de Néron et de sa cour, et tout au plus peut-on voir dans l'un des personnages la caricature de Claude. Du reste, si on Teùt examiné sans parti pris el sans prévention, on aurait facilement reconnu son véritable caractère. Ce n'est point une attaque restreinte et bornée à quelques types; c'est un tableau large et en même temps une satire violente et extrêmement curieuse de la société romaine tout entière. Pétrone a peint les vices de son temps, et il Va fait avec une verve et une énergie peu communes. Qui
sait même s'il ne s'est pas contenté de faire passer son héros dans les phases les plus émouvantes de sa propre existence d'homme de plaisir et de parvenu ? Que de détails précieux, que d'observations intéressantes dans les fragments mutilés que nous possédons! Courtisanes, parasites, poëtes, gens de loi, gens de guerre, esclaves, libertins, magiciennes, déclamateurs, chasseurs d'héritages, toutes ces figures passent successivement devant nous avec la figure qui leur propre, et nous reportent au sein de cette vieille société romaine, dont il nous est si difficile aujourd'hui de pénétrer complètement les mœurs intimes.
Aussi , malgré l'immorahté qu'on doit trop souvent lui reprocher, Pétrone sera toujours lu par ceux qui veulent étudier sérieusement l'antiquité, et l'on doit regretter bien vivement les lacunes qui nous privent de la plus grande partie de son livre. A en juger par les fragments, l'ouvrage complet devait être un tableau achevé de Rome sous les empereurs , et la science y aurait certainement trouvé les renseignements
les plus précieux sous tous les rapports. Quant au caractère satirique de l'œuvre, c'est une conséquence naturelle du sujet lui-même : le mérite d'un peintre consiste à reproduire son modèle sans le flatter. En mettant sous nos yeux une société corrompue et dégradée, Pétrone a dû, pour être exact, se montrer impitoyable, et nous dévoiler dans toute leur nudité les turpitudes de son temps.
A défaut d'une exposition complète et suivie de l'ouvrage, nous pouvons indiquer au moins certaines parties qui ont une importance incontestable, et qui méritent une attention particulière. Ces passages auxquels nous devons nous arrêter, sont : le festin du ïrimalchion, riiistoire de la Matrone d'Epnèsu et le poème de la guerre civile.
Tout le monde connaît, au moins pour en avoir entendu parler, le festin de ïrimalchion. On sait que c'est la description comique d'un repas ridiculement somptueux, dans lequel l'auteur a rassemblé à plaisir toutes les exagérations de la prodigalité des Romains dégénérés. Nous
négligerons donc les détails gastronomiques de ce banquet, où le luxe est poussé jusqu'à la folie, et les raffinements de la bonne chère jusqu'à l'extravagance. Il y a pourtant beaucoup d'intérêt dans ces détails, mais nous en trouvons plus encore dans les personnages, et c'est d'eux seuls que nous voulons nous occuper.
Trimalchion, le héros de la fête, mérite la première place. Malgré ses incalculables richesses, c'est toujours TatYranchi qui, arrivé esclave à Rome, y avait appris d'abord à tenir les livres, puis était devenu trésorier, et enfm avait été élevé au-dessus de tous par le caprice de la fortune. C'est toujours le parvenu sot, bavard, vaniteux, infatué de lui-même, malgré sa nullité et son ignorance. H sait que son titre d'amphitryon lui donne droit au respect de ses auditeurs, et que le talent de son cuisinier le dispense d'avoir de l'esprit : aussi il use largement de ce privilège. Comme il se prélasse dans sa splendeur ! Comme il s'admire et se laisse admirer avec une négligente fatuité ! Sur d'avance d'être applaudi par son famélique entourage, il
fîRECS ET LATINS.
parle de tout sans rien savoir, et tranche toutes les questions avec un aplomb imperturbable, en homme qui sait que la contradiction est impossible. Ecoutez-le plutôt raconter la guerre de Troie.
a Diomède et Ganimède étaient deux frères, leur sœur était Hélène. Agamemnon l'enleva et mit une biche à la place de Diane. C'est ainsi qu'Homère raconte maintenant la guerre entre les Troyens et les Parentins. Il est vainqueur, et il donne à Achille sa fille Iphigénie pour épouse, ce qui fait qu'Ajax devient fou. »
Les convives applaudissent à cette intéressante narration avec d'autant plus de zèle que le malheureux Ajax fait tomber tout le poids de sa folie sur un veau qu'on vient de servir, le frappe d'estoc et de taille, et en présente les morceaux aux convives à la pointe de son sabre. On mange, et Trimalchion jouit de son succès. Habile homme du reste ; il avait deviné, dès cette époque, l'influence d'une bonne table sur les volontés récalcitrantes, et il savait qu'on n'a
point d'objections à craindre des gens qui ont la bouche pleine.
Du reste, les convives ne sont pas moins curieux à observer que le maître de la maison, et Pétrone sait reproduire admirablement tous ces caractères. Jamais rapsodie n'a été si plaisamment compilée que celle qu'il met dans la bouche des faux savants ; jamais n'ont été mystérieusement échangés, dans une loge de portière ou dans un salon de province, commérages plus amusants, plus naturels, plus perfides, plus complètement vrais en un mot, que ceux qui circulent entre les mauvaises langues réunies à la table du millionnaire romain. Comme on ne peut pas toujours médire du prochain, quelque désir qu'on en ait, ces braves gens, à peine repus, trouvent dans la prévoyance de leur hôte une distraction qui surprendra plus d'un moderne. Nil sub sole novum : nous ne sommes que des plagiaires, même dans les inventions dont nous sommes le plus fiers. Trimalchion coimaissait les calembours et les tombolas, et
GRECS ET LATINS. -2i9
pour montrer qu'il est homme d'esprit, il donne à ses invités une tombola comique, dont chaque lot prête à un jeu de mots. Ceux qui aiment ces puérihlés peuvent se reporter au chapitre de Pétrone : ils verront que les calembours romains valaient bien les nôtres, c'est-à-dire étaient détestables. Ils pourront se convaincre aussi que Trimalchion, comme bien d'autres plaisants, n'avait pas d'autre esprit que celui-là, et qu'il en abusait. Toutefois Pétrone a voulu sans doute lui faire pardonner ce travers en lui donnant une bonne pensée. Je la cite, car c'est la seule chose sensée que l'on trouve dans les divagations de ce Turcaret.
«Mes amis, s'écrie-t-il dans un moment d'effusion, les esclaves aussi sont des hommes; ils ont sucé le même lait que nous, bien qu'un mauvais destin ait pesé sur eux. Mais, de mon vivant, bientôt, ils goûteront l'eau des hommes libres. En résumé, dans mon testament, je les affranchis tous. »
Celte boutade philanthropique rachèterait
2o0 LES ROMANCIERS
bien des petits travers, si tout l'honneur ne devait en revenir à Pétrone lui-même.
L'histoire de la Matrone d'Ephèse n'est pas moins populaire. On connaît l'heureuse imitation que La Fontaine en a faite. C'est véritablement une de ces fables Milésiennes dont nous avons parlé, en étudiant les origines du roman chez les Grecs. On la trouve reproduite dans nos vieux fabliau^, dans Brantôme, dans les contes de Musœus, dans les nouvelles fables attribuées à Phèdre, et jusque dans les contes chinois dont M. Abel Rémusat nous a donné la traduction. Le théâtre même s'est emparé plusieurs fois de cette inconsolable veuve, si facilement consolée. Il est donc inutile d'analyser ici ce piquant récit déjà si souvent traité. Bornons-nous à signaler la grâce, le charme, l'enjouement que Pétrone a su y répandre : c'est un morceau achevé qu'on ne se lasse point de relire. Non-seulement l'auteur semble avoir pris à lâche d'y éviter les crudités d'images qui se rencontrent trop souvent sous sa plume, il y a même apporté une
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délicatesse de sentiment, à laquelle on aurait pu tout d'abord le croire étranger. Pour n'en citer qu'un exemple, le soldat, après s'être fait aimer de la veuve, s'applaudit moin^de la beauté de sa maîtresse que du mystère qui environne leurs amours; son bonheur lui semble d'autant plus grand qu'il est ignoré de tous.
Il y a d'ailleurs plus d'un trait de ce genre, perdu dans les obscénités du Satyricon. Ainsi, quelques pages plus loin, Polyenos dit à Circé : « Ne refusez pas d'admettre un pauvre étranger parmi vos adorateurs; vous trouverez en lui un zèle fervent, si vous souffrez seulement l'hommage de son culte. » Racine, dans une de ses lettres, raconte que, tout jeune encore, il était tenté d'adresser cette prière amoureuse à toutes les beautés qu'il rencontrait dans une certaine foire du midi de la France. Ces traits de galanterie vraiment française sont nombreux dans Pétrone, et c'est pour cela que Palissot l'avait surnommé avec quelque raison le Cré])iilon romain.
Le début du poëme sur la guerre civile dont
il nousreste à peu près Irois cents vers, est moins une tentative d'épopée qu'une nouvelle satire, une protestation contre le succès de la Pharsale de Lucain. Pétrone, en faisant cette critique, obéissait-il 1i ses impressions personnelles, ou flattait-il complaisamment le dépit de Néron? Nous ne le savons, mais l'intention qui a dicté ces \ers est évidente, et le chapitre qui précède ne permet pas de conserver de doutes à cet égard.
ff Jeunes gens , dit Eumolpe , la poésie a causé de nombreuses déceptions : le premier venu, aussitôt qu'il a mis un vers sur ses pieds et enchâssé dans une périphrase une pensée délicate, se croit tout d'abord au sommet de l'Hélicon. Ainsi, après avoir essayé du barreau \ on se réfugie dans le calme de la poésie , comme dans un port plus abordable ; on pense qu'il est plus facile de bâtir un poërae qu'un plaidoyer émaillé de petites sentences à effet. Mais un esprit gértéreux dédaigne ces futilités,
' Allusion à Lucain, et peut-être aussi àiSilius Italicus, qui tous deux avaient échoué au birrcau avant d'écrire.
(ÎRECS ET LATINS. 253
et rimagiiiatioii ne peut ni concevoir ni produire, si elle n'a été d'abord inondée, pour ainsi dire, par un vaste torrent de littérature. Il faut éviter toute bassesse dans les mots, choisir ses expressions autrement que la foule, et mettre en pratique le vers :
Loin de moi, profane vulgaire!
Il faut se garder aussi de mettre en relief des pensées qui se détachent de l'ensemble de la composition : elles doivent briller du même éclat que le poëme et se fondre avec lui. Voyez Homère, les lyriques, notre Virgile et Horace dans ses heureuses hardiesses. Tous les autres ou n'ont pas vu la route qui conduit à la poésie, ou n'ont pas osé s'y engager. Tenez, quicon que abordera l'œuvre immense de la guerre civile, sans y être préparé par de fortes études, tombera sous le fardeau. Il ne faut point en etfet rédiger poétiquement des faits : l'historien remplit beaucoup mieux cette tâche ; il faut ([u'à travers mille détours, au nnlieu de l'intervention des dieux, du merveilleux et de Tagen-
cernent des pensées se précipite librement l'inspiration, et qu'elle ressemble plutôt au délire prophétique d'une imagination vive qu'à la scrupuleuse exactitude d'un narrateur qui s'appuie sur ses preuves. Ecoutez comme exemple, si vous le voulez bien, celte ébauche qui n'a pas encore reçu la dernière main. /;
Eumolpe commence alors à déclamer, et ne continue que jusqu'au départ de Pompée pour la Thessalie. Il est probable que Pétrone n'a pas terminé son œuvre, et qu'il s'est borné à ce passage dans lequel il avait la prétention de donner à Lucain une leçon de poésie. On doit convenir qu'il n'a pas réussi : ses vers, raaUTé leur correction et leur élégance, ne s'élèvent guère au-dessus d'une honnête médiocrité qui ne pouvait faire oublier la Phav" sale. Il y il pourtant des traits .heureux, surtout dans les cinquante premiers vers où le poëte peint la dégradation des Romains à cette époque, mais l'ensemble de l'ouvrage ne répond point à ce commencement.
Après ces trois grands passages, les endroits
GKECS ET LATlxNS.
curieux ou remarquables qu'il conviendrait de citer dans le Satyricon sont trop nombreux pour que nous puissions les désigner tous. Notons seulement, au début du roman, la tirade si connue contre les déclamateurs, et plus loin la dissertation d'Eumolpe sur la condition des littérateurs et des artistes. C'est à Pétrone que Stace a emprunté l'hémistiche célère :
Primus in orbe deos fecit timor '.
C'est de lui que Prudence s'est inspiré, sans l'égaler pourtant, pour peindre le martyre d'une vierge livrée aux bêles : Pétrone avait parlé du tigre de Numidie amené à Rome dans une cage somptueuse :
Ut bibat humanum, populo plaudente, cruorem -,
vers dont la sauvage énergie est bien préférable à la froide correction du poêle chrétien. Enfin, il est à remarquer que , malgré sa licence,
' C'est la crainte qui, la première, adonné des dieux à la terre. -Pour boire lesnno; huniiiinjaux npi»Ki!idi>s'ment5 du peuple.
Pétrone, en parlant d'Alcibiade, justifie Socrate de l'infâme reproche qu'on a osé lui faire^ et auquel tant d'écrivains ont trop facilement peut-être ajouté foi.
Pétrone a eu des admirateurs nombreux dont quelques-uns même ont poussé le zèle jusqu'à Tenthousiasme. Sous le règne de Louis XIV surtout, c'était l'auteur de prédilection de beaucoup de savants et de gens du grand monde. Il est inutile de nommer Saint-Evremond et Bussy-Rabutin parmi ces fanatiques du Satyricon, mais peut-être sera-t-on plus surpris d*y rencontrer le grand Condé, qui pensionnait un lecteur spécialement chargé de lui lire, et sans doute de lui expliquer le roman de Pétrone. D'un autre côté, les critiques les plus connus des deux derniers siècles, Huet, Rapin, Rollin, Bayle ont fait l'éloge de ce style riche, animé, vigoureux , pétillant d'esprit. Cette dernière qualité surtout est incontestable. Mais il faut pourtant reconnaître que la langue de Pétrone nest déjà plus celle du siècle d'Auguste : comme Lucain et comme Sénèque , il vise à
l'image et matérialise la pensée; l'étrangeté des termes le rend parfois obscur; son pittoresque n'est pas toujours exempt d'emphase : il sème çà et là des calembours, des mots grecs latinisés, des héllénismes, des locutions populaires. Il a un yrai talent de conteur, de l'entrain, de la verve, du mordant : seulement, pour sa moralité, il faut faire des réserves.
La moitié du Satyricon au moins est un tissu de gravelures et d'obscénités révoltantes. Cependant, sous ce rapport, Pétrone offre une particularité assez curieuse : tout en paraissant voluptueux, il reste satirique, et cela est si vrai que, dans ses plus vives descriptions de débauches, il n'emploie jamais ces crudités d'expression que le latin permet, et qui sont si fréquentes dans Catulle, dans Martial et même dans Horace. Le fond est ordurier, la forme est toujours convenable , et c'est pour cela sans doute que Juste Lipse disait de lui :
« Je ne me trouve point offensé par cette corruption sans fard ; les badinages m'amusent, l'élégance m'entraîne, tout le reste ne laisse pas
plus de tache sur mes mœurs qu'une barque ne laisse de traces sur un fleuve. »
Ce jugement est bien indulgent, et je ne conseillerais pas aux pères de famille de Taccepter sans contrôle. Les peintures les plus dangereuses ne sont pas celles où la grossièreté des détails dégoûte et repousse : le péril n'est Yraiment redoutable que quand il se cache sous les apparences d'une élégance attrayante. En somme , Pétrone a traîné dans l'ordure un talent qu'il eût pu mieux employer, et il ne doit être lu que par les savants qui cherchent à pénétrer dans les détails intimes de la vieille société romaine. Mais autant il convient de l'interdire à la foule, autant il faut le recommander aux lecteurs sérieux, comme un des écrivains les plus dignes d'intérêt et les plus susceptibles d'être consultés avec fruit sur les mœurs de l'antiquité.
Cr.HCS ET LATINS.
Apulée.
De mcme que la plupart des romanciers grecs ne sont pas originaires de la Grèce proprement dite, parmi les trois romanciers latins dont nous nous occupons, un seul, Pétrone, peut être considéré comme Romain, et encore, comme nous l'avons vu, il appartient à la Gaule méridionale et non à l'Italie. Lucius Apuleius, plus connu sous le nom d'Apulée, naquit l'an 1 14 de Jésus-Christ, sous le règne de Trajan, à Madaure, petite colonie romaine sur les limites de la Nuraidie et de la Gétulie. Il appartenait à une famille considérable, au témoignage de saint Augustin lui-même, qui pourtant a vivement combattu ses théories philosophiques, et l'accuse d'un commerce secret avec le démon. Son père, Thésée, avait occupé la charge de duumvir,
qui était la première dignité de la colonie ; sa mère, Salvia, descendait de Plutarque.
Il reçut une éducation distinguée, et montra tout d'abord un goût très- vif pour les lettres et les beaux-arts. Après avoir étudié à Carthage, il se mit à voyager pour satisfaire sa soif de connaissances, et visita successivement l'Egypte, la Grèce et l'Italie. Il séjourna surtout à Athènes et à Rome, et, dans cette dernière ville, il apprit, dit-on, la langue latine, sans le secours d'aucun maître. Son insatiable curiosité le poussait à acquérir non-seulement l'instruction ordinaire, mais encore à pénétrer les prétendus mystères des confréries religieuses, auxquelles il se faisait initier pour arriver à son but. 11 dirigea aussi ses études vers la philosophie néo-platonicienne, et suivit les leçons des sophistes d'Athènes et celles des rhéteurs de Rome. 11 se passionna pour cette éloquence déclamatoire qui n'était jamais en défaut, et qui, embrassant tous les sujets avec une égale facilité, répondait si bien à ses ambitions de science univorsello. Il devint ainsi un savant fort distingué pour son époque, mais
dans ces longs et lointains voyages, il dissipa son patrimoine, et se trouva réduit à la pénurie la plus complète. On dit même que, voulant se consacrer au service d'Osiris, et n'étant pas en état de faire face aux dépenses que nécessitaient les cérémonies de la réception, il vendit jusqu'à ses vêlements pour se procurer la somme dont il avait besoin.
Du reste, cette situation précaire dura peu. En Tan 148, il retourna en Afrique, s'établit à Carthage, où sa réputcition Tavait devancé, et se mit à plaider des causes avec un succès qu'il se plait à constater lui-même dans son Apologie. S'il faut l'en croire, on lui décerna des statues, le sénat et les principaux citoyens l'honorèrent d'une faveur marquée ; enfin, comme tout grand homme, il eut des ennemis. La jalousie qu'il excita, fut d'autant plus vive, qu'à la gloire dont il jouissait, vint se joindre bientôt la fortune. Une riche veuve, nommée Pudentilla, l'épousa, bien qu'elle fût plus àgéejjue lui, et ce mariage servit de prétexte aux envieux. Pontianus, iils de Pudentilla, prétendit qu'il avait tnipluyé la
magie pour séduire la veuve et s'emparer de sa fortune, et il le traduisit pour ce fait devant le proconsul d'Afrique, Claudius Maximus. Ce fut dans cette circonstance (Fan 173) qu'Apulée prononça son Apologie, pièce dans laquelle il se loue peut-être trop naïvement, mais qui a véritablement du mérite, et fournit sur la vie de son auteur un grand nombre de détails précieux que l'on ne trouve point ailleurs.
Soit qu'il ait été inspiré par le danger dont il était menacé, soit qu'il eût réellement, à un haut degré, le don de la parole, il trouva dans cette défense des traits fort heureux, et des mouvements d'éloquence vraiment remarquables. Il fut acquitté, mais il n'en conserva pas moins le surnom de magicien, et sans doute aussi une assez mauvaise réputation, puisqu'on sait que, malgré ses talents et sa naissance, il ne parvint à aucune fonction publique.
Ce fait est d'autant plus surprenant, qu'on ne peut l'attribuer chez Apulée à une indifférence philosophique et au mépris des dignités. On sait en effet qu'il était ambitieux : il était fier de
GRKCS KT LATINS. 263
sa charge de piètre qui lui donnait l'inlendancc des jeux publics, et il combattit avec vivacité ceux qui s'opposaient à Térection d'une statue dont voulaient Thonorer les habitants d'OEea. Quoi qu'il en soit, il se consola de l'oubli dans lequel on le laissait, par de nombreux travaux philosophiques et littéraires, continua à jouir des succès que lui procurait son éloquence, et de l'indépendance qu'il devait à sa fortune, et vécut ainsi déclamant, enseignant, écrivant, au milieu de la haine des uns et de l'admiration des autres, jusqu'à l'âge de soixante-dix ans. 11 mourut sous le règne de Commode, en 184.
Un grand nombre de ses ouvrages ne sont pas parvenus jusqu'à nous. Il ne nous reste de lui que son Apologie ; les Florides, recueil d'extraits de ses discours; des œuvres philosophiques comprenant trois traités : du Dogme de Platon, du Monde, du Dieu de Socrate, enfui la Métamorphose ou Une d'or, la seule de ses œuvres dont nous devions nous occuper ici.
Nous avons déjà dit, en parlant de WJne d'or de Lucien, ce que nous pensons de l'origine de
264 LES KUMANCniUS
ce roman. Pour nous, la Métamorphose est une pure Milésienne. Apulée le déclare d'ailleurs dès le début : o Je veux ici, dit-il, coudre ensemble divers récits du genre des fables Milésiennes. » Ecrivant tous deux à la même époque, Lucien et Apulée n'ont pu s'inspirer l'un de l'autre; ils ont puisé évidemment à une source commune, et cette soujice c'est Y Ane d'or de Lucius, composition antérieure et tombée alors dans le domaine public. Seulement, Lucien a imité Lucius en le résumant, Apulée en le paraphrasant ou du moins en le reproduisant d'une manière beaucoup plus complète. Comme nous avons déjà analysé ce roman, nous n'entrerons pas de nou- Teau dans l'examen des détails : nous aimons mieux citer à ce sujet l'opinion de Schœll qui, dans son histoire de la Uttérature latine, apprécie avec beaucoup de justesse l'ouvrage d'Apulée.
« UAne d'or, dit-il, est un roman satirique, dans lequel Apulée se moque avec beaucoup d'esprit et d'originalité des ridicules et des vices qui dominaient dans son siècle, de la supersti-
tion qui était générale, du penchant pour le merveilleux et !a magie, de la fourberie des prêtres du paganisme, de la mauvaise police qui régnait dans l'empire romain, et qui permettait aux voleurs d'exercer impunément toutes sortes de brigandages.
« Le héros du roman, puni de sa curiosité et de sa lubricité en se voyant changer en àne, éprouve des aventures qui le mettent en rapport avec diverses classes d'individus, et lui font connaître ce qui se passe dans l'intérieur des maisons et des sociétés les plus secrètes. Les abominations, qu'on couvrait sous le voile des mystères sacrés, sont peintes sous de vives couleurs. Le roman se termine par une belle description des mystères d'ïsis, où le héros est initié, où il est épuré de ses faiblesses, et, pour ainsi dire, régénéré. »
Ajoutons à ce jugement que les détails de ce roman indiquent une grande connaissance des hommes, et que cette longue allégorie paraît surtout dirigée contre le penchant au mysticisme i[ui dominait alors. On a prétendu
qu'Apulée avait été de bonne foi en racontant toutes ces jongleries, mais cette assertion est démentie par le ton d'ironie qui perce dans tout l'ouvrage, et par ce qu'on connaît du caractère de l'auteur qui n'était rien moins que superstitieux. Il faut remarquer aussi qu'on trouve dans Apulée la fable primitive ornée de plusieurs épisodes qui ne sont pas dans Lucien : nous pourrions citer ainsi plusieurs contes dont le meilleur est celui que La Fontaine a popularisé en l'intitulant : Le Cuvier. Mais le morceau capital de la Métamorphose^ celui qui fait véritablement la gloire d'Apulée , c'est le charmant épisode de Psyché dont il n'est pas sans doute l'inventeur, mais qu'il a raconté avec une simplicité pleine d'agrément. Cette gracieuse Milésienne, qui a inspiré La Fontaine et Molière, remplit près de trois livres du roman , et ces trois livres sont certainement les meilleurs tant pour le fond que pour la forme. Il semble que ce sujet ait porté bonheur à l'écrivain, et dirigé son goût qui n'est pas toujours irréprochable dans les autres parties du récit.
Le roman de Lucius étant perdu, on ne sait si tous ces passages ont été tirés par Apulée du modèle qu'il imitait, mais le dernier livre de son ouvrage est bien certainement une addition qu'on doit regarder comme son œuvre personnelle. Ce livre n'est pas le moins curieux, grâce aux intéressants détails qu'il renferme sur les cérémonies religieuses des anciens : Apulée y raconte comment le héros du roman a été initié aux mystères. Mais il est presque certain que ce récit est de l'autobiographie, et que l'auteur a raconté l'histoire de sa propre initiation. Une inadvertance qu'il a commise dans les dernières lignes le prouverait assez : le héros du roman qui, au commencement, indique l'Attique comme son pays, devient tout à coup Africain et originaire de Madaure. On peut donc supposer, avec vraisemblance, qu'Apulée a mêlé à l'ouvrage de Lucius un certain nombre de faits de sa propre vie.
De même que le Satijricon est un tableau plein d'intérêt des mœurs de la société romaine, la Métamorphose fournit aussi de précieuses don-
nées sur les usages de cette époque, et en particulier sur les mystères et autres parties de la religion païenne. 11 est regrettable qu'à ce mérite ne se joigne pas celui du style, qui se ressent trop de la barbarie du temps et aussi de l'origine de l'écrivain. 11 est ampoulé, bigarré, parfois inintelligible; on y trouve surtout cette enQure africaine, qui n'est guère tempérée par une simplicité de bon goût que dans la fable de Psyché. On reconnaît tout d'abord qu'on n'a pas affaire à un Romain de Rome, et surtout que les beaux jours de la littérature latine sont passés sans retour.
Apulée n'a jamais eu d'admirateurs enthousiastes comme Pétrone , et chez les anciens même , il n'a point manqué de détracteurs. L'empereur Sévère reprochait au sénat les honneurs et le titre de savant accordés à Claudius Albinus, « homme qui ne s'était rempli l'esprit ({ue d'Apulée , » ajoutait-il avec mépris. Macrobe ' renvoie aux nourrices tous les romans semblables à son Ane d'or. Sans être aussi sé-
' Saturnales, liv. I. eh. ii.
r.RECS ET LATINS. -2G9
vère, noijs avouons que celte indifférence n'es^ pas sans fondement, que l'épisode de Psyché doit seul avoir une place à part, et que le reste du livre, malgré son originalité parfois piquante, aurait assez peu de valeur sans les renseignements précieux que la science peut y trouver. Disons encore, pour terminer, que la Métamorphose est un livre d'autant moins estimable ([u'on y trouve, comme dans le Satijricon, l'étalage elfronté de la débauche la plus grossière. Une imagination dépravée peut seule se plaire à ces tableaux trop fidèles d'une corruption qu'on ne saurait assez flétrir.
Martianus Capella.
Martianus Mineus Félix Capella vivait vers Tan 470 après J.-C. Comme Apulée, il naquit à Madaure, en Numidie, et l'un de ses meilleurs éditeurs ' lui donne, dans le titre de son
' Adam Goëz. Nurembert:, 179i.
ouvrage, le nom à^Jfer Karthaginiensis. Il a écrit sous le titre de Salyricon une sorte d'encyclopédie en neuf livres , dont les sept derniers traitent des sept arts libéraux : grammaire, dialectique, rhétorique, géométrie, arithmétique, astronomie et musique, et dont les deux premiers, intitulés : Des noces de la Philologie et de Mercure^ sont une espèce de roman philosophico-allégorique, mélange de prose et de vers qui rentre dans notre sujet.
Grotius, n'étant encore âgé que de quinze ans, en donna une édition', etGoëz a soin, dans sa préface, de rappeler ce fait à la louange de son auteur, pour lequel il a une prédilection particulière. Selon lui, l'ingénieux écrivain a exposé, sous le voile transparent de la fable, les doctrines cachées de Pythagore et de Platon et, pour nous servir de son ambitieuse expression, il y a profit pour le lecteur à accompagner jusque dans l'assemblée des dieux la Philologie, enlevée au milieu des feux éthérés dans une litière triomphale loin de notre misérable
' Leyde, 1599.
globe, et unie à Mercure sous les plus heureux auspices. Malheureusement l'exagération n'est guère moins grande dans la pensée que dans les termes, et la critique impartiale ne peut accepter un pareil jugement.
Le livre, en effet, n'est pas indigne d'être lu : on y trouve de l'érudition, des allusions aux usages du temps, des détails curieux, et l'allégorie elle-même, par sa conception et la manière dont elle est conduite, est une curiosité qu'un bibliophile ne saurait néghger, mais tout cela ne peut donner à l'œuvre une valeur réelle : une courte analyse permettra d'en juger.
Mercure veut se marier : après avoir échoué auprès de Sophia et de Pronoë, il va, accompagné de la Vertu, chercher Apollon sur le Parnasse, et l'y trouve placé entre quatre urnes de matières différentes, qui contiennent les semences et les éléments de toutes choses, et dans lesquelles le dieu puise alternativement. Apollon, à la vue de ses visiteurs, monte sur son trône, appelle les Muses et propose à Mercure
d'épouser la Philologie. Comme la nature mor telle de la jeune fille s'oppose à ce mariage, la Vertu leur propose à tous deux de venir avec elle solliciter le consentement de Jupiter.
Ils partent ; le ciel et la terre s'embellissent sur leur passage. Devant Jupiter, Apollon parle le premier, car il est encouragé par la présence de Junon dont il connaît les bonnes dispositions à son égard. Aussi Junon, consultée par son époux, l'engage à consentir. Jupiter hésite, lorsque survient Pallas qui, interrogée à son tour, propose de rassembler les dieux pour décider la question. Jupiter adopte cet avis, et convoque les habitants de l'Olympe qui, à leur arrivée , sont annoncés par la Renommée. Clotho, Lachesis et Atropos , qui sont les greffières des dieux et les gardiennes des archives, librariœ superum archivumque custodes , préparent leurs stylets et leurs tablettes.
Jupiter, lorsque l'assemblée a pris place, propose le mariage de la Philologie avec Mercure : tous les dieux applaudissent, et une femme, d'un extérieur grave et remarquable^ qu'on ap-