C.HKCS KT LATIN
pelle la Philosophie, transcrit le décret portant qu'à l'avenir les mortels qui s'élèveront audessus des autres pourront être admis au rang des dieux. Jupiter lève la séance.
Le second livre est consacré au récit du mariage qui a été préparé dans le premier. La Philologie a appris ce dont il s'agissait : elle est inquiète, elle redoute la présence des dieux, l'aspect de Jupiter, la perspective d'épouser Mercure. Elle se livre à des calculs cabalistiques sur les lettres de son propre nom et de celui de son futur époux, et elle en tire des indices favorables. Néanmoins, comme elle craint que ses formes corporelles ne puissent supporter les flammes célestes, elle cherche à prévenir ce danger, lorsque sa mère Phronésis entre dans sa chambre, et lui apporte des vêtements pour se présenter sans crainte dans l'assemblée des dieux. Pendant qu'elle s'occupe de sa parure, un concert harmonieux s'élève : c'est le chœur des Muses qui vient fêter la nouvelle épouse. Chacune d'elles chante seule quelques vers écrits dans différents mètres, et, entre chaque strophe,
elles répètent ensemble le refrain suivant :
Scande cœli templa, virgo' Digna taiito fœdere; Te socer subire celsa Poscit astra Jupiter.
Pendant ce temps des matrones viennent chez l'épousée : ce sont Prudentia, Justitia, Temperantia, puis les trois Grâces, dont Tune baise la Philologie au front pour lui donner la beauté, la seconde à la bouche pour la rendre éloquente, la troisième à la poitrine pour lui inspirer la douceur d'esprit. Une musique bruyante se fait entendre, et, portée dans une litière, paraît une femme d'un visage auguste, qui dit s'appeler Athanasie, et qui vient chercher la Philologie pour l'emmener avec elle. Ici l'allégorie, qui auparavant s'était tenue dans les limites du spiritualisme pur, offre un incident qui contraste avec le reste du livre, et que nous n'osons exprimer autrement qu'en citant le texte même de l'auteur, en vertu de la prérogative que Boileau a attribuée à la langue latine. Ce pas-
' Monte aux temples célestes, vierge digne d'une si belle alliance . Jupiter, ton beau-père, t'invite à venir au séjour éternel.
r.RECS ET LATINS.
sage, d'ailleurs assez curieux, pourra aussi donner une idée de l'ouvrage, et de l'esprit qui l'a inspiré.
Athanasie dit à la Philologie :
« Nisi hœc , quibus plénum pectus geris , coactissimà egestione vomueris forasque diffuderis, immortalitatis sedem nullatenus oblinebis. At illa, omni nisu, magnàque vi, quidquid intrà pectus persenserat, evoniebat. Tune vero illa nausea ac vomiiio laborata in omnigenum copias convertitur litterarum. Cernere erat qui libri, quantaque volumina , quot linguarum opéra ex ore virginis defluebant. Alia ex papyro, qua3 cedro perlita fuerant videbanlur. Alii carbasinis volurainibus complicali libri, ex ovillis multi quoque tergoribus : rari vero in phyllira3 cortice subnotali. Erant quideni sacra nigredine colorati, quorum litteraianimantium credebantur effigies. Quascjue librorum notas Athanasia conspiciens, quibusdam eminenlibus saxis jussit ascribi, atque intrà specum per .Egyptiorum ad\ ta collocari. Eadeinque saxa stellas appcUans, deorum stemmata prœcepit continere. Sed dum
talia virgo undanter evomeret, puellae quàm plures, quarum artes alise, altérée dictœ sunt disciplinae, subindc, quee virgo ex ore effuderat, colligebant; in suum unaquœque illarum necessarium usum facultatemque corripiens. Ipsse etiam Musœ , prsesertim Urania Calliopeque ionumera gremio congessere volumina. In aliis quippe distinctae ad tonum ac deductee paginée; in aliis circulis lineœque, hœmisphaeriaque cum trigonis et quadratis multianguleeque formce protheorematum vel elementoruni diversitate formatée. . . Postquam igitur illam bibliothecalem copiain nixa imitùs virgo diffudit... »
Elle se sent épuisée et implore le secours d'Alhanasie. Celle-ci, pour la réconforter, s'adresse à sa mère Y Apothéose, qui présente à la jeune fille un breuvage dont la salutaire influence opère en elle une sorte de transformation. Elle entre dans la litière, aidée par son élève chéri Labor, qui ne doit point la quitter, ainsi que son compagnon, enfant brillant qui n'est pas le fils de la voluptueuse Vénus, et que cependant les sages nomment Amour. Tous
deux se placent devant la litière et s'efforcent de re'i lever, tandis que le derrière est soulevé par Epimelia et Agrijpnia, les esclaves chéries de la rhilolofîie. Les Muses les précèdent en chantant, et le corlégc est fernac par Periergia, et les autres suivantes de la jeune épouse. Elle est reçue à son arrivée au ciel par Concordia, Fides, Piidicitia et Jiinon Pronuba, qui lui fait visiter l'Olympe et lui décrit les parties qu'elles traversent ensemble.
On atteint la demeure de Mercure, où tous s'empressent pour les recevoir. Facwidia même, qu'on disait mariée à Mercure, est la première à faire bon accueil à la jeune fille et à l'embrasser. Tous se rendent ensuite au palais de Jupiter, où se tient l'assemblée des dieux, dans la(juelle figurent, sans doute en vertu du décret rendu précédemment, beaucoup de mortels illustres : Linus, Homère, le poète de Mantoue, Orphée. Aristoxène, Platon, Archimèdc , Heraclite . Thaïes , Démocrite , ^^thagore, Aristote, Epicure, Zenon, Arcésilas. Jupiter t'ait asseoir Mercure entre Pallas et lui :
la Philologie entre accompagnée de Vesta : le maître des dieux l'invite à prendre place auprès de lui, mais sa modestie lui fait décliner cet honneur, et elle préfère le voisinage des Muses. La mère demande à Jupiter et aux dieux l'admission de sa fille dans l'Olympe : cette requête est accordée et le mariage prononcé. Telle est cette allégorie : certaines parties, comme on peut le voir, ne manquent pas d'agrément, et l'ouvrage contient quelques traits ingénieux. Malheureusement , dans un pareil sujet, la pente était glissante : il fallait un goût épuré, un jugement sain, pour éviter constamment l'affectation et la puérilité, et l'auteur est tombé souvent dans ces défauts. Il mérite des reproches plus graves encore sous le rapport du style. Il écrit dans une langue à moitié barbare : c'est un peu la faute de son époque ; mais il a un autre tort et celui-ci n'a pas d'excuses : ce sont ses expressions recherchées, prétentieuses , alambiquées ; c'est surtout cette obscurité dans laquelle il semble se complaire comme s'il voulait ajouter une dif-
ficullé nouvelle à celle qui résulte de son latin corrompu. Il y a peu d'écrivains auxquels puisse mieux s'appliquer le paradoxe fameux : que la parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée. Aussi, son livre , malgré i'attrait qu'il peut offrir comme curiosité littéraire , malgré l'érudition remarquable qu'il renferme, ne sera jamais lu que de quelques savants : la foule n'aime pas les énigmes. Citons en terminant le jugement du savant évêque d'Avranches qui nous paraît avoir convenablement apprécié notre auteur dans quelques mots : « Son ouvrage est une allégorie continuelle : l'artifice n'en est pas fort fin (sic). Le style est la barbarie même : si hardi et si immodéré dans ses figures qu'on ne le pardonnerait pas au p'oëte le plus déterminé ; tellement obscur qu'à peine il est intelligible ; savant au reste et plein d'une érudition peu commune. On croit qu'il était Africain : s'il ne l'était pas, il méritait de Tôtre , tant sa manière est dure et forcée*. »
' Huet, De l'origine des romans, 171 1, p. 220.