M. EDMOND A BOUT
mains dans ses goussets , il serait ici, nous en convenons, dans son vrai genre, il aurait découvert son filon. Maître Pierre^ c'est la théorie du drainage mise en action, en scène et en récit, et le décousu que M. Âbout a dans l'art lui sied assez bien dans ce micmac de l'industrialisme, auquel il a livré sa plume. Il n'est pas certainement un vulgarisateur bien sérieuxet bien exact. Sa légèreté naturelle y répugne. Seulement ici, disons-le bien, une vocation réelle se dessine : rendre la réclame lisible aux bourgeois qui s'ennuient et forcer l'art à r^ondre docilement au coup de sonnette du comptoir et, au judas du marchand !
Voilà incontestablement .le mérite de l'auteur de Maître Pierre. Avec deux ou trois conseils, il tiendrait son genre, — l'annonce illustrée, — et la Critique, en les lui donnant, devrait surtout l'empêcher de retourner à cette vieille littérature qui a la bonté de s'occuper, en retardataire, des développements et des problèmes du cœur humain. Quand on est taillé pour écrire des Maître Pierre^ on laisse là les Germaine! On y gagne plus d'honneur et de fortune, à coup sûr. Un jour, les fabricants de tuyaux pour le drainage dresseront des statues de carton-pierre à M. About chez tous les libraires des chemins de fer qui débitent ses livres. On y trouvera, dans la vaste et fructueuse spécialité d'art qu'il ouvre aujourd'hui, des compositions de l'ordre de Maître Pierre: des romans qu'il prépare, assure-t-on, sur l'air comprimé, sur les tunnels sous-mer et les aqueducs suspendus, l'aérostat et ses effets, la photographie de chez Giroux, les silos pour les conserve* de céréales, les
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campagnes contre les charançons , le Guide des omnibus , ritinéraire des halles et marchés et les coulisses de la Bourse. Littérature qui n*est plus la facile dont se plaignait M. Nisard, il y a un siècle, mais qui est l'utile... du moins pour son auteur, car toute la question est là pour M. About, comme il Ta dit avec agrément dans sa dédicace de Maître Pierre: «Il s'agit d'imiter la mouche qui pique l'écorce des vieux arbres pour y déposer un œuf. »
Eh bien ! Tœuf est déposé, et ce n'est pas un œuf de mouche. On peut dîner avec celui-là. M. Edmond About appartient à celte flère génération qui a pour mission de substituer la littérature américaine à la littérature française. Il a, dans sa conception de l'art et des livres, le sentiment américain. Il l'a naturellement; ce n'est pas un système; tout ce caoutchouc-là est sa vraie peau. Nous la lui laisserons ; nous ne voulons pas l'en priver. Si l'abbé de Bernis revenait au monde , il serait Américain aussi , car il n'y a plus d'autres manières de sauter les fossés que le bâton de M. Aboul. On les saute, et d'autant mieux qu'on ne pèse guère ; mais ce qui tombe au fond du fossé et ce qui y reste, c'est le talent, c'est l'honneur littéraire, c'est l'art enfin, qui jamais n'en sortiront plus. Qu'importe, du reste! on a son affaire faite ^ comme on dit en américain, et puisqu'on a travaillé pour les chemins de fer, qu'importe que les livres qu'on n'a pas sués, d'ailleurs, au lieu d'être lus dans le wagon, finissent par aller doubler l'intérieur des malles !
M. EMEST FETDEAU ^'^
Voici, enfin, le premier démenti qu'on ait donné à toute la littérature de ce temps ; malheureusement, la voix qui le donne n'est pas assez forte. Elle n'a ni la profondeur, ni la portée, ni le mordant qu'elle devrait avoir. Mais c'est un démenti, et nous sommes tellement moutons de Panurge, que c'est peut-être le premier signe d'une réaction. Fille de l'individualisme, qui a tout envahi, et de ces mauvaises mœurs, que la Comédie corrige en riant, disent les niais qui aiment le spectacle , la littérature de ce temps, — et il ne faut pas biaiser avec une chose si grave, — a fait une haute position à l'adultère dans l'imagination publique.
(1) Fanny, Daniel^ Catherine d*Overmeire.
Prenez-la, en effet, cette littérature, et voyez si l'adultère n'est pas toujours plus ou moins le sujet de ses romans et de ses drames, et l'homme qui le consomme, toujours plus ou moins son héros! Aux yeux de cette iitférature charnelle, anarchique et païenne, l'adultère, après tout, c'est l'amour! c'est le danger! c'est la poésie! Que n'est-ce pas?... Que n'en ont-ils pas fait? Nous sommes écœurés de ces idées, mais la majorité des esprits les avale comme l'eau et passe par leur ivresse avant d'arriver à leur corruption. Eh bien! c'est cette haute position de l'adultère dans l'imagination publique que M. Feydeau a attaquée aujourd'hui. Mais, comme M. Feydeau n'est qu'un moraliste sensible, il n'a attaqué l'adultère que par l'adultère , et ne l'a fait descendre que sous les deux poids qu'il traîne à sa suite, l'humiliation et la douleur.
N'importe! C'est un commencement, cela... C'est un progrès et c'est une idée juste, et, avant de parler du talent de son exécution, nous en tiendrons compte, et grand compte à M. Ernest Feydeau. Il est sorti de l'ornière du temps, et l'on sait s'il y a de la vase dans cette ornière-là. Nous ne connaissons pas M. Feydeau. Il est jeune, sans doute. C'est un archéologue qui se permet d'avoir du style, ce qui est assez audacieux pour un archéologue, et qui publie encore en ce moment un livre très-savant et très-intéressant sur les sépultures de l'ancienne Egypte. Or, les Spécialités contemporaines, ces bœufs qui ne tracent qu'un sillon, nous font vivement aimer les esprits qui savent faire deux choses. D'une main, M. Feydeau nous tend un livre d'archéologie; de l'autre,
un roman. Seulement, comment s'expliquer qu'un esprit accoutumé aux mâles recherches, sur lesquelles s'élève l'histoire, en écrivant sur l'adultère, ne nous ait donné qu'une étude à vif sur une âme de petit calibre d'ailleurs, et n'ait pas vu plus haut que le niveau du cœur déchiré de son misérable héros? Voilà la question que nous proposons, nous, au milieu des éloges de toute sorte que la Critique a donnés sans marchander à M. Feydcau. La critique naturaliste , qui analyse la passion d'un livre et sa vérité de cœur, a exalté l'auteur de Fanny outre mesure, et cela devait être. Pour elle, il est fort, il est sensible, douloureux, ensanglanté. Son livre a le pathétique de la passion blessée; mais il y a une critique qui doit passer avant le naturalisme de Goethe, fût-il pratiqué par M. Sainte-Beuve, c'est la critique morale. L'autre, la critique littéraire, ne doit venir qu'après.
Eh bien! devant la critique morale, M. Ernest Feydeau n'est pas si grand que son sujet. Son sujet, s'il l'avait compris avec la hauteur et l'impartialité d'un maître , était encore plus le mariage que l'adultère , et, par un reste d'influence de ce temps auquel il s'arrache, pour M. Feydeau, c'a été le contraire : au lieu de voir le mariage à travers l'adultère, il n'a vu que l'adultère dans l'adultère, et tel a été tout son sujet. L'auteur de Fanny n'a pas pensé à la question
sociale qui palpitait sous la question individuelle. Le croira-t-on? avec ses habitudes d'histoire, il ne s'est pas rappelé que les nationalités s'écroulent en proportion de leurs atteintes au mariage. Lui qui revient d'Egypte, — qui sait l'Egypte à fond, dit-on, — il ne s'est donc pas demandé, avant d'écrire son roman, pourquoi les lois de l'Egypte punissaient de mort l'adultère, si ce n'est parce qu'elles savaient, ces lois sages, que tout adultère, même celui qui dort le mieux dans l'affreuse innocence de son crime, est toujours armé, décidé à tout et à priori assassin? Il n'a pas étendu jusque-là son horizon d'artiste.
La longévité des nations qui traversent le temps et qui ont toutes cherché à défendre le mariage et la légitimité paternelle comme la source même de leur double vie, l'Antiquité, par l'eunuchat, cette invention du désespoir, dégradante et terrible, et le Christianisme, qui a transfiguré toutes les institutions antiques par un autre eunuchat volontaire qui retranche, avec la volonté, la convoitise du cœur de l'homme et crée une atmosphère de pudeur inconnue avant Jésus-Christ, cette longévité relative des nations ne lui a rien appris pour, dans cette occasion , s'en souvenir! Il a oublié que partout où le sentiment baisse, le paganisme, qui n'est pas de l'histoire et de l'archéologie, mais bel et bjen de la nature humaine éternelle, le paganisme remontait! Homme moderne, quoiqu'il ait besoin d'échappeç à la préoccupation moderne , — l'individualisme du Contrat social^ de Rousseau, —-il a trouvé une situation et il Ta exploitée, mais il s'est circonscrit, il s'est calfeutré dans cette situation. Mais entre le mari et
M. £BN£ST FEYOEAU. 109
ramant, il n'a vu, comme les autres, que deux hommes , dont Tun trompe et l'autre est trompé I U n'a vu que l'abominable lutte du partage! Il n'a pas vu enfin que là où il croyait deux hommes il n'y en avait qu'un en réalité , et que l'autre n'était pas un homme, mais la fonction sociale, cette chose auguste qui s'appelle la Fonction.
Or, qu'est-il arrivé de cette méconnaissance? C'est que son livre n'a plus été qu'une vignette et une particularité. C'est qu'il n'a pas de conclusion , nonseulement exprimée, mais sentie, et qu'il ne s'adresse qu'aux honteux souvenirs, que nous avons tous, quand il devrait s'adresser, ce livre , encore plus à l'avilissement de nos idées qu'à l'avilissement de nos mœurs. Le génie a manqué à M. Feydeau , et c'est un livre de génie qu'il nous faudrait présentement sur l'adultère. Quand le génie manque, quelquefois la douleur travaille, mais elle ne peut pas le remplacer I
Elle a travaillé ici , c'est bien évident ; on sent sa présence et on entend sa plainte, mais hors cette plainte, qu'y a-t-il qui nous éclaire le cœur après nous l'avoir touché et, si vous y tenez, déchiré?... On ne sait pas, de manière à n'en pas douter, môme le sens que la douleur donne ici à sa plainte, et l'on se dit : Est-ce une vengeance et un pamphlet que ce livre? Est-ce un testament? Est-ce un remords? Est-ce la réaction du repentir? Le ton solennel y domine trop ; il y a trop de mélancolies d'étalage pour qu'on ne croie pas à quelque modulation de vengeance dans tout cela, mais, quant au droit, le droit n'apparaît dans cette fumée de larmes que sous la forme
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d'un cauchemar, et à travers l'indécision d'un ménagement. Le malheureux qui raconte son histoire semble croire qu'elle n'est pas finie. II traîne la chaîne qu'il a rompue comme s'il espérait encore de la rattacher, et le livre arrive à son terme sans qu'il ait brûlé son vaisseau.
Et comment pourrait-il en être autrement, du reste? Inventé ou réel, le héros anonyme de ce récit, où l'on ne nomme personne, et qui ressemble au linge démarqué des suicidés ou des criminels, ce héros n'est qu'un enfant ^ et sa maîtresse, qui lui plante incessamment ce soufflet sur la face , n vou« êtes un enfant, » lui dit la vérité. Il n'est pas autre chose. Et il ne grandira jamais I Ce n'est point un enfant^ parce qu'il a dix ans de moins qu'elle, mais parce qu'il n'a ni force de volonté , ni principe , ni manière à lui de concevoir la vie, ni rien, enfin, de ce qui constitue en bien ou en mal la virilité morale d'un homme. Pauvre petit nerveux, bien élevé de ce temps, qui aime les belles choses agréables, et sa maîtresse par-dessus le marché, parce qu^elle est Une de ces belles choses-là; mais enfant toujours, et enfant gàté^ révolté ou docile, apaisé ou furieux, et qui ne devient pas plus homme sous l'étreinte de la Peine ) parce quil n'a ni une conviction, ni une idée sur laquelle il s*appuie pour lui résister!
Ck;tte conception si commune et si molle du héros de M» Ernest Feydeau est» selon nous, le défaut
capital de son livre. D'abord, elle empêche tout intérêt de s'attacher à un être aussi faible et aussi chétif, dont les violences même ont quelque chose de grêle, et qui, tout à l'heure, exaspéré par les jalousies de l'amour-propre et de l'autre amour, n'arrivera jamais à une véritable énergie. Mais ce n'est pas tout, elle nuit profondément à l'idée du livre. On met à son compte ce qui devrait être au compte seul de l'adultère, et un se dit que si l'amant de Panny était un autre homme, un homme de vigueur et d'intelligence, il n'y aurait plus ni tant d'orage, ni tant de honte, ni tant de tortures, et que les coupables, après tout, pourraient être heureux! Or, c'est précisément le contraire que M. Feydeau avait à montrer. Les douleurs de l'adultère sorties de l'adultère, tenant uniquement à ce fait, que les deux amants sont adultères, et se produisant pour empoi^ ter le bonheur qui semble préservé par tous les hasards de la vie, voilà le sujet digne d'un observa** tcur profond dans lequel il fallait plonger, et, pour y plonger mieux, il fallait écarter tout ce qui éner^ vait cette donnée terrible de l'adultère, se frappant lui-môme et se retournant contre le bonheur qu'il avait donné. Il fallait peindre le paradis de Tadultère, ce paradis qui est un enfer; et, pour qu'on en comprit mieux la secrète horreur, les transes et les ignominies, il fallait choisir des créatures d ^élection, l*une comme force et Paulre comme pureté, et les rouler dans cet enfer jusqu'à perte de coascicnee humaine, afin que ceux qui rêvent à la poésie des amours illégitimes et des intimités qui tremblent sussent une fois pour toutes ce qui en est ! !
Tel n'a point fait l'auteur de Fanny. Il n'a pas abattu dans leur péché des êtres sublimes. Fanny, dans son livre, est au fond aussi vulgaire que son amant. Les détails physiques, l'élégance, la civilisation raffinée, toutes ces choses ne nous troublent pas. Peu nous importent les descriptions plus ou moins réussies de cette femme qui ressemble à un portrait de Rubens : ce que nous cherchons en elle , comme dans son amant, c'est l'étincelle divine, la notion morale , et elle n'est pas plus dans l'une que dans l'autre. Ces gens-là ne tombent pas de haut!
Dans la composition du livre, très-inférieure de ce côté, il n'y a point de passé derrière les deux amants que l'auteur met en scène , et il les prend du pied même de leur intimité; mais on ne sait qu'une chose, c'est leur vie commune. Gomment se sont-ils rencontrés? Cette femme coupable a-t-elle résisté? Ces questions, dont la solution importe, M. Feydeau les laisse dans l'esprit de son lecteur sans y répondre, pour peindre un bonheur du sein duquel il va lancer le tonnerre de la péripétie, qui doit changer ce bonheur en supplice par l'intervention trèsnaturelle du mari.
Il le décrit donc ce bonheur, et nous l'avons dit, ce n'est qu'une vignette , — une vignette à la Tony Johannot, — mais dont la grâce, malheureusement, n'est plus très-neuve. Nous connaissons trop les détails de ce pauvre bonheur qui se cache dans un apparte^ient de garçon, dont on nous donne assez bourgeoisement l'inventaire, pour que M. Feydeau soit dispensé de regarder dans le cœur de ses amants et d'y chercher ce qui s'y passe; mais le physique
M. EHNEST FEYDEAU. 113
du bonheur est plus aisé à décrire que ses mystères, et, d'ailleurs, Tinventaire de cette félicité n'est pas très-long. A la page 31 de ce livre, qui en a 248, Fanny a dit nous^ et ce nous ne veut pas dire eux deux qui sont là sur ce canapé, mais un troisième, et c'est le mari !
(( Nous ne sortons jamais du mariage que pour y entrer, » — a dit une adultère». C'est ce que madame Fanny va apprendre, mais nous pensons qu'elle aurait déjà dû s'en douter. Au point de vue de la vérité, cette femme de trente-cinq ans, qui n'a pas le droit de mener la vie de garçon, et qui la mène, n'a pas dû attendre la première jalousie de son amant en voyant son mari, pour savoir que le bonheur qu'elle s'était fait dans le désordre avait ses ombres , et pour n'avoir pas senti le regret de l'honneur trahi lui passer quelquefois sur le front. Preuve nouvelle de la vulgarité foncière de ce caractère! Elle est tranquille, cette malheureuse!... et elle croit pouvoir l'être encore, quand elle a dit à son amant, en parlant de son mari, la phrase qui met le feu au drame : « Tu pourras facilement te lier avec nous. » * Avant cette phrase, Fanny était adultère, et lui aussi, car il la savait mariée, quoiqu'ils n'en parlassent jamais : silence de complice! Or, l'ordre a ses parodies jusque dans la fange. L'occasion avait vingt fois dû naître, pour elle, qui l'outrageait et qui l'ou-
114 LES HOMANGlSftS.
bliait, de s'en réclamer, et les scéoes que rinier-* vcntion du mari amène avaient dû élre pressenties cl gâter déjà leur bonheur.
Et c'est ici que la faute d'une histoire sans début s'aggrave encore. Si Fanny et son amant sont ce qu'ils paraissent, s'ils n'ont encore senti, avant l'arrivée du mari , aucun remords , aucune tristesse , aucun trouble, leurs douleurs et leurs jalousies, après l'arrivée du mari dans le drame, ne sont plus que vanité ou jalousies grossières, et le livre perd le caractère que l'auteur a voulu lui donner. Et c'est presque dommage I car la situation est bien traitée. On est emporté par celte tragédie tête-à-tôlc dans laquelle l'adultère, s'il n'est pas jugé autrement, est au moins jugé par ses fruits*
Rendonf justice à M. Feydeau* Il les a bien ramassés, il les a bien ouverts tout grands^ ces fruits cruels, ces fruits funestes, pour qu'on vit mieux Tim* monde poussière qui emplit la bouche qui y mord.«« C'est là le mérite de ce livre d'une immoralité inconsciente, où Dieu elle devoir n'apparaissent une seule fois dans la pensée de personne, et qui, par là, n'est plus qu'un daguerréotype, l'exact daguerréo* type, peut-ôtre, de la triste société de l'auteur. Maîtrisé par son sujet beaucoup plus qu'il ne le maîtrise, l'auteur de Fanny a de la force et beaucoup de talent quand il est dans son stget, mais il n'en a point ^
quand il faudrait ôlre au-dessus. Or, il est pleine* * '
ment dans son sujet, et n'a jamais plus de puissance que quand il nous peint, non plus les meublas da Boule et les fauteuils capitotmés de l'intimité, mais >
cet affreux tu à toi de radnltèro oii, de douleur en ;
M. ERNEST FETOEÀU. 115
douleur, de pudeur en pudeur, et de honte en honte, les deux amants descendent jusqu'au déshonneur le plus complet, et à Tinfamie, car Thomme y deWent insensé et abject, sans pouvoir reprendre une part de soi à la passion qui le dévore, et la femme, à son tour, y devient menteuse et infidèle; elle Tétait déjà, maist, entendons-^nous ! menteuse dans Tamour et infldèle«.« à son amant I
Et c'est le dernier pas, en effets et raccomplisse* ment de la parole que nous avons citée : « On n'é* chappe au mariage que pour y revenir. » Fanny a trompé son mari pour son amant , et elle finit par tromper son amant pour son mari. La revanche est complète , et le châtiment de Tadultère est dans ce sanglant coup de fouet I La scène où l'amant voit, du balcon où il s'est glissé à plat ventre pour espionner sa mailresse, l'inûdélité de cette femme, est d'une netteté de détails redoutablement troublante. Ce n'est pas nous qui reprochons à l'auteur le cru do cette scène , qui est une leçon, et qui est afftléo sur tous les côtés comme une arme à plusieurs Iran* chants, et qui doit faire plusieurs blessures d'un seul coup. Mais nous ne craindrons pas de lui reprocher d'avoir donné au personnage de Fanny quelque chose d'entrainé et de physiquement involontaire dans cette scène, qui serait odieuse, si, pour l'amant, elle n'é* tait pas urt supplice. Il aura cru qu'en agissant ainsi
ilÔ LES ROMANGISRS.
il aura ménagé à son héroïne une exeuse , il a diminué le mépris pour elle , et rendu plus probable la lâcheté de sa trahison. Mais, dans tous les cas, et quelle qu'ait été sa pensée, il a manqué de profondeur. Fanny devait retourner à son mari , parce qu'il était son mari, voilà tout, par Tinévi table nature des choses, et nous n'avions pas besoin de cette goutte d'un sang corrompu pour l'expliquer. Il eût été plus beau, et d'une vérité bien autrement fière, de montrer qu'on ne se démarie pas , et que le mariage est d'essence indissoluble, et plus fort que toutes les révoltes du cœur et ses imbéciles divorces! Les amants ressemblent aux gouvernements provisoires des révolutions. Us sont les exécuteurs des hautes œuvres de l'autorité légitime et méconnue. Mais les révolutions ne peuvent pas toujours durer; et ce qui ramène les sociétés au pouvoir ramène les femmes à leurs époux* C'est la même loi.
Malheureusement, l'auteur de Fanny n'a pas la notion du mariage, nous l'avons dit, et il faut le lui répéter! Si le mariage est une alcôve, c'est bien peu, et les douleurs de l'adultère méritent plus de mépris que de pitié; mais si c'est un sacrement, prenons garde ! tout va grandir et se surnaturaliser, même pour l'observation et l'art. Voilà ce qu'il faut redire sur tous les tons à un homme de talent comme M. Feydeau. Il était fait pour plus que pour creuser une situation, quoiqu'il l'ait bien creusée. Il ne devait pas apporter seulement un flambeau au pied d'un tableau et s'en aller après. 11 devait montrer que le libertinage est au mariage ce que la métempsychose est à l'immortalité, et conclure bravement
m: ERNEST FEYDEAU. H7
que, dans ce monde, qui n'a pas été bâti pour le bonheur, ainsi que le croient des moralistes pusillanimes, enfer pour enfer, Tenfer du devoir est encore le plus doux !
Le livre de M. Feydeau est écrit comme il est pensé, avec une ardeur qui n'empêche ni la correc* tion, ni la finesse du trait, ni la solidité. M. Feydeau a de récrivain. Y aurait-il, comme on Ta dit, une atmosphère des idées? Toujours est-il qu'involontairement cette figure de Fanny nous rappelle un autre visage, celui de madame Bovary, mais en adouci et en distingué ; comme le style de Fauteur de Fanny nous rappelle aussi, par le fil coupant et la précision intuitive , le style de M. Flaubert. Dans tout cela , il n'y a pas imitation, sans doute, il y a affection peutêtre, et certainement naturelle analogie. M. Feydeau, comme écrivain, a son individuaUté , et nous souhaiterions, pour lui, qu'il fût, comme moraliste, au niveau de ce qu'il est comme écrivain. Son livre, qu^on a appelé « un poème, » devrait s'appeler d'un autre nom.... M. Feydeau a fait précéder sa seconde édition d'une lettre de M. Janin qui était inutile, puisque M. Feydeau n'avait pas besoin de présentation pour être agréé du public* Il s'était fort bien présenté tout seul. A quoi bon, d'ailleurs, tout ce gazoaillage de M. Janin devant le sérieux et le pathé^ lY 7.
H 8 LES nOMAWCIEnS. '
tique d'un pareil livre?... On dirait la vitrine d'une modiste, où seraient expô.^ées des cornes de cerf.
VU
C'est une chose terrible Cpx'un premier succès. S*il est mérité, il oblige à un succès plus grand, sotis peine de tomber de la hauteur qu'il vous a faite. Mais, s'il est immérité, par hasard, et qu'un lecond, plus vrai, plus justifié, n'en vienne pas couvrir la chance menteuse, on fait pis que de tomber, on sombre*.* Le Public, désabusé, de taupe devenu lynx, et fu^ rieux d'avoir été taupe , prend une revanche cruelle , et on paie en môme temps pour la réalité nouvelle et pour la vieille illusion. M. Ernest Feydeau, je le crains bien, va faire ce petit compte. C'est avec />aniel qu'il va payer son succès de Fanny^ et je crois qu'il le paiera cher.
C'est qu'aussi le succès de Fanny a été par trop grand ! Il a été presque incroyable. Rien ne lui a manqué, rien, si ce n'est la proportion avec le véritable mérite et du livre et de l'écrivain. Le premier roman de M. Ernest Feydeau révélait du talent, sans doute, mais Ce talent n'était pas tel qu'il pût étonner. Il n'é-» tait nullement difficile d'en prendre la mesure avec sang'froid, et pour noire part nous la primes un des premiers... Ce n'était pas, en eifet, un de ces talents qui semblent tomber du ciel, tant ils sont inattendus: nous en connaissions la famille*». L'idée (lu livre, qui vc^laH mieux que le livre ^ était lieu**
M. MNEST FfiYDfiAU. 419
reuse, et pour le moment très*nouveIle. C'était te mariage châtiant l'adultère (à la fin !) Sous une plume de plus de génie ou seulement de plus de moralité que la plume de M. Feydeau, celte idée-là aurait pu produire quelque chose d'utile et de grand. Au fond, lorsque l'on y regarde, cette fameuse Fanny n'était pas plus que cela. Une idée puissante galvaudée et du talent, oui, mais d'une équivoque originalité. Était-ce donc la peine de faire tant de bruit?
Cependant le bruit s'était fait. Le succès a été des plus sonores, et qui l'eût contesté l'eût fait retentir davantage.*. Littérature aux mêmes camellias que la dame de ce nom, la Fanny de M. Feydeau, cousine de la Marguerite Gautier de M. Dumas, cousine aussi de la Madame Bovary de M. Flaubert, mais de plus sa très-humble servante, la Fanny de M. Feydeau a été l'événement de l'année précédente, comme disent les badauds de bonne volonté , qui portent à dos tous les pavois, ces crocheteurs du succès I Au bruit littéraire, il s'est même ajouté un autre bruit bien plus friand que le bruit littéraire pour les amateurs... le bruit du scandale, et enfin, pour comble de friandise, le scandale est venu des scandaleux. Fanny ^ comme Dorine, a été convertie avec le mouchoir de Tartufe; mais savQz-vous de quelle poche il était tiré?... Comique, plus comique que celui de la comédie I
Nous avons eu la pudeur outragée des bohémiens de la petite presse, des femmes libres et de tous les écrivains à l'état de compote dans l'adultère de leurs livres depuis vingt ans, tous indignés et rouges écar^ late, parce que M« Feydeau se permettait de désbo-
norer l'adultère et fouaillait Tamant avec la femme coupable, d'une maiu plus hardie que pure, il est vrai, mais eux voyaient plus les coups que la maini C'est ainsi que le trop heureux M. Feydeau a tout eu, çt tout de suite, dans les bénéfices de la renommée, et la quantité qu'il ne méritait pas, et la qualité qu'il ne méritait pas davantage, car seul un écrivain de moralité irréprochable pouvait goûter, comme un raffinement légitime dans les jouissances de sa gloire, l'injure exquise des hommes qui n'ont pas le droit d'avoir une pudeur.
Tel fut le succès de Fanny. Que si aujourd'hui je rappelle ce premier livre de M. Feydeau, ce n'est pas pour en tracasser la fortune. La fortune des livres est un destin à la^'fois souvent drôle et triste, qui divertit et qui mystifie. Fanny a eu le sien, et nous n'y serions pas revenus si Daniel ne nous y ramenait de vive force, Daniel qui pouvait confirmer la gloire exagérée faite à Fanny et qui pourrait bien l'efiacer!
Daniel est un livre de contradiction bien plus que de conscience , et quand je dis conscience , je l'entends dans les deux sens du motet je parle au double point de vue de la morale et de l'art. L'espèce d'éclair qui avait passé dans l'esprit de M. Feydeau, em» brouillé dans les scepticismes et les ignorances religieuses de son siècle, quand il eut le courage de se faire, dans Fanay^ bourreau d'adultère, cette espèce
M. ERNEST FETDEAU. 121
d'éclair s'est vite éteint et sans avoir rien allumé. On pouvait croire qu'il y avait furieusement enfoncé encore dans le livre de M. Feydeau, dans ce chaos d'une sensibilité révoltée, un moraliste, pour plus tard, un moraliste qui n'était pas venu, mais qui viendrait, qui pousserait du fond de l'artiste et qui en grandirait le talent en le purifiant. Eh bien I si on l'avait pensé, c'eût été une erreur. Il n'y avait dans l'auteur de Fanny rien du tout... qu'un écrivain qui cherchait, n'importe où, le sujet d'un livre, et qui, ennuyé et dégoûté (avec juste raison) de cette éternelle tombola littéraire où l'adultère gagnait toujours, s'était dit : Mais si je renversais la thèse pour faire du neuf... )> et qui l'a renversée qui a tout simplement retourné ce vieux gant sali... Daniel nous apprend aujourd'hui que dans l'auteur de Fanny il n'y avait pas davantage. Moraliste de hasard dont l'étoile a filé, — et l'on sait que les étoiles qui filent ne sont pas de vraies étoiles» — voici dans quel marais celle de M. Feydeau est tombée. Ce marais, c'est Daniel.
Le bourreau de l'adultère a écrit, en effet, sur la première page de son Daniel cette phrase de Champfort, qui résume l'esprit du livre, mais qui ne lui en a pas donné : « Quand un homme et une femme ont l'un pour l'autre une passion violente, il me semble toujours que, quels que soient les obstacles qui les séparent, un mari, des parents, etc., les Aexxx amants sont l'un à Vautre de par la nature ^ qu'ils s'appartiennent de droit divin ^ malgré les lois et les cmven-^ tions hunlaines, » et jamais plus flagrante insolence ne fut portée par la main d'un bâtard enragé (et Champfort était l'un et l'autre) à lafac^d'une société
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qui a mis le mariage ploA haut que ses institutions, puisqu'elle eu a fait un sacrement. Jamais épigraphe ne fut donc plus antisociale et pi as impie. Né dans la bauge du xvui* siècle, le malheureux qui a écrit cette opinion animale pensait peut-être à couvrir de cette orgueilleuse généralité le déshonneur de sa mère, et si cela fut , voilà son excuse 1
Mais M. Feydeau n'est pas Champfort. Il a sur les idées un siècle de plus. Assez intelligent, à ce qu'il semble, pour dépasser, comme les moins grands d'entre nous, les doctrines méprisées présentement du Contrat social^ il n'est pas fait pour retourner tète basse à celte doctrine de marcassin et de glands tom*bés^ qu'on appelle le naturalisme, pour appeler d'un nom propre des choses qui ne le sont pas. Or, c'est ce qu'il fait aujourd'hui.* Le monsieur Feydeau de Daniel contredit hautement le monsieur Feydeau de Fanny, Enfant gûté qui, comme tous les enfants gâtés, a l'esprit de contradiction et le porte en toutes choses, il a entendu dire à la Critique que peut-être il sera moral demain , et il est remonté vers son immoralité de la veille, indifférent à tout, si ce n'est au jeu môme de ses facultés.
Et ce qui, en morale, est arrivé à M. Ernest Feydeau, lui arrive aussi en littérature, car l'homme est d'une unité effrayante, et là comme ailleurs le pur génie de la conscience a cédé au génie troublé, agité, orageux, de la contradiction. L'auteur de Fanny aLSBii clé accusé naguère d'appartenir au réalisme, non pas au réalisme du fond de la tonne, mais de la surface et des bords 9 et probablement humilié (et on le conçoit) d'être 1%| fleur d'un pareil panier, ii a voulu
M. SBMBSÏ PSYDBAU. 133
montrer comment il entendait l'idéalisme dans la forme et la poésie dans la prose.
On lui avait reproché , — si vous vous en souvenez» ^^ les détails par trop bourgeois et même par trop boutiquiers de son premier livre, les descriptions des clous et des tentures de ses appartements, le capitonné, le vernis et le tripoli de tout cela; on Tavait même ( et ce n'était pas nous) appelé le a tapissier littéraire, 2> et il a essayé de prouver que « le tapissier» pouvait travailler aussi à ciel ouvert, faire du Byron, de TOcéan, de la grande nature, Car la prétention de Daniel, c'est d'être tm livre byronien, et c'est avec cette épithète qu'un critique célèbre nous l'annonçait un jour dans une quinte de bienveillance.
M. Feydeau, en écrivant Daniel, n'a pas cédé à rentratncment de sa veine; il l'aurait plutôt contra« riée s'il en avait eu une, mais il n'en avait pas; il n'avait pas assez, pour la faire grimacer dans l'effort, de spontanéité décidée et profonde. Souple ^ facile et abondant, le talent de M. Ernest Feydeau se plie à toutes les formes et reçoit, en les dégradant un peu, toutes les teintes. Il a le choix de beaucoup de manières, parce qu'il n'en subit aucune, parce qu'il ne sent en lui jamais cette irrésistible inspiration quifail des hommes de vrai génie des esclaves de Dieu comme le soleil. Pour lui, développer son talent dans le sens môme de son talent n'est pas la question, mais prouver qu'il a du talent et de plusieurs sortes, et voilà pourquoi, après nous avoir plaqué du Flau** bert dans Fanny, il nous plaque du Byron dans Da* niel; car M. Feydeau fait exclul^ivement dans le plaqué , et ses succès ne peuvent ^uère #tre plus du«
rables que ceux des trompe-l'œil parfois émerveillants, mais éphémères, d'un art sans conscience. Ce sont des succès de plaqué.
Seulement voyons si son similor byronien est réussi, même comme similor I
Daniel, le héros du livre de M. Ernest Feydeau, est un jeune homme fatal, comme toute la race d'où il vient, qui raconte à la première personne les malheurs de sa vie jusqu'à sa mort, que M. Feydeau est bien obligé, lui, de raconter à la troisième. Riche, noble, — on n'a plus besoin de noblesse, *- et on ne dit pas qu'il le soit, misanthrope marié et trompé indignement par sa femme, qui mériterait bien, par parenthèse, de s'appeler Fanny, car elle lui ressemble horriblement, si ce n'est pas elle. Il y a souvent l'ombre du môme type de femme sous la plume des écrivains qui ne sont pas assez forts pour être impersonnels ! L'histoire de ce Lara par mariage n'est nullement compliquée, mais il faut avoir un fier génie pour se permettre une telle simplicité.
Après avoir, comme Ghilde-Harold et comme René, promené çà et là sa noire misanthropie, Daniel (c'est Daniel sans autre nom, Daniel, toujours comme René et comme Childe-Harold) rencontre au bord des mers une jeune fille qu'il décrit pendant tout le roman et qu'il ne nous montre pas une seule fois avec ce trait qui grave une image dans notre âme; et, cette jeune
M. ERNEST FETDEAU. 125
fille, il se met à Taimer dès la première vue avec la passion de l'épigraphe du livre, une de ces passions qui font deux êtres Tun à Tautre de par la nature et de droit divin, plus légitimes par conséquent que les lois et les conventions !
Après beaucoup de conversations et de promenades, cette passion les fiance tous les deux, et s*ils ne s'appartiennent pas dans le roman, ils s'y donnent du moins leurs anneaux et quelques baisers, tout cela, bien entendu , malgré le mariage , connu de la jeune fille, et dont le sombre Daniel, dans les plans de l'auteur, reste et doit rester la victime. En effet, là est le sens du livre. C'est le mariage, la racine de tous les maux, le mariage indissoluble, imprévoyant, sacrilège envers la sainte et libre nature , et que les écrivains comme M. Feydeau ont pour mission de faire détester ; c'est le mariage , pour qu'on le maudisse, qui doit mettre le sceau à la destinée et à l'infortune de Daniel I Voici comment, du reste : Un rival ingénieux fait courir le bruit d'une réconciliation entre Daniel et sa femme, depuis longtemps abandonnée, et le coup de cette nouvelle développe chez la jeune fille une maladie de cœur qui la tue et qui le fait se tuer sur le cadavre de sa maîtresse, comme Roméo.
Car Roméo, Werther, Lara, Faust, Chateaubriand, ils y sont tous, héros ou auteurs romantiques, dans ce dernier des romantiques , dans ce romantique défait et changé de la dernière heure ; ils y sont tous, dans ce Daniel, mais, hélas ! costumés avec le caoutchouc du siècle, baissés de trente*six crans, et transposés du ton féodal dans le ton moderne et bourgeois ; et les événements de ce poëme, en strophes de prose.
126 LBS ROMANCIERS.
sont de môme transposés et baissés, et les détails aussi, et toutes choses enfin de ce livre, échoué sans naufrage I de ce livre faux et guindé , froid , quoique frénétique, et, quoique immoral, ennuyeux I On y voit la mer, comme dans les amours de Juan et d'Haldée, mais c'est... àTrouville, aux bains de Trouville, entre les salons où des hommes en veste de basin et en panama lorgnent des crinolines et la ca* bane des baigneuses que M. Feydeau, ce Byron d'é* piderme, mais qui a le réalisme sous la peau, ne peut s'empêcher de nous peindre avec le pinceau ramassé de M. Courbet.
On y voit des rivaux, mais ce sont des fils d'usuriers genevois, comme M. Gabasse, méfiants et Iftches parce qu'ils ont des millions, écornés par des pâra«> sites, ou comme M. Georget (Gabasse et Georget, noms peu byroniens I), lâches et envieux, parce qu^ils n'ont rien. Il y a des duels, les duels, la seule chose poétique des romans modernes avec la platitude, s'accroissant chaque jour de nos mœurs, mais poé'^ tiques à trop bon marché, quand l'auteur qui se les permet n'en relève pas le lieu par trop aisément commun, par quelque chose qui leur donne du caractère, et, pour Dieu I un peu de nouveauté 111 y a là des dévouements ordinaires à tout roman sentimental , plus lieux communs encore que les duels; et, entre autres, il y a celui-là qu'aimait La Fontaine :
De la dame Emportée à travers la flamme!
mais la flamme est celle d'un grenier à foin incendié
M. EBN£0T FETDEAU. 127
par la chandelle d'un garçon d'écurie qui va en bonne forlune de rue, ce qui fait dire à Daniel avec convoitise : «Voilà un homme heureux I )> Il y a des groupes pathétiques et naïfs, mais parmi les naïfs vous avez celui de Teau apportée dans le chapeau de Daniel- Lara pour laver une bottine crottée ; et parmi les pa* tbétiques, la jeune fille vue sur le rocher de Trou*« ville en attitude de Corinne , sans harpe , sur le cap Misène. Il y a enfin des promenades à cheval , et Ta* mazone, et le voile, et tout cela à la dernière modOi et qui s'en ira avec elle, et enfin il y a une langue pour dire et pour peindre tout cela, toutes ces pauvretés de détail accumulées sur cette pauvreté d'in* vention, mais cette langue, nous la connaissions; elle n'a pas changé , c'est celle de Fanny. C'est cette langue dévouée à l'ameublement, à la tapisserie, aux clous dorés, aux épingles et aux épinglettes, à tous ces brimborions pointillés qu'elle décrit avec un amour de myope qui regarde de près, et que dorénavant M. Feydeau fera bien de ne plus déplacer I
Ainsi vous le voyez, Daniel, le roman byronien (soi-disant), est une tentative avortée. Malgré lesam^* bitions de son auteur et les caresses de l'amitié à Ta-* mour-propre, Daniel ^ littérairement tout autant que moralement, vaut beaucoup moins que Fanny^ Fanny la surfaite, et certainement, il se retournera contre elle. Daniel, c'est du Byron réaliste, du Byron avec
128 LES BOMANCIERS.
des gants à dix-huit sous. C'est du Chateaubriand de salle de bain, qui voit la mer par la fenêtre de rétablissement» Certes, pour l'honneur littéraire de M. Feydeau, Tauteur de Fanny aurait dû rester ce qu'il était, un réaliste que je ne comparerai pas à Champfleury , — un réaliste de l'état-major de la place, qui emboîte le pas derrière M. Gustave Flaubert , et qui a Toulu cette fois-ci lui passer par-dessus la tête, mais en vain. U est resté à son ancienne place ; il n'a pu s'enlever.
Son triste roman d'aujourd'hui , moins inventé et moins intrigué que les romans les plus tombés, que Caroline de Lichtefield, par exemple, devait avoir, pour être quelque chose, ou de la passion, ou des caractères, ou un grand langage, et tout cela lui a triplement manqué ! La passion de Daniel est sans intérêt et sans grandeur, car elle ne combat contre rien dans i'àme de celui qui l'éprouve, et qui est un philosophe à la manière de Champfort , lequel affirme que l'amour légitime tue par sa violence. Or, la passion qui ne s'ensanglante pas elle-même contre le devoir dans nos cœurs n'est plus qu'un désir assez ignoble , fait de sens et de vanité. Quant aux personnages du livre de M. Feydeau, j'ai dit en deux mots ( car il n'en faut pas plus), ce qu'étaient Georget et Cabasse. £h bien! il y a encore un comte de Grammont , l'oncle de la jeune fille, Fontenelle-dandy qui finit par glisser dans le dévouement et qui se fait tuer, par honneur du monde, pour sa nièce; vrai d'inconséquence, ayant l'intérêt d'une larme retrouvée dans un œil qu'on croyait séché; d'ailleurs sans profondeur aucune, et tout le temps qu'il est égoïste, très-facile à peindre,
H. £fiK£ST F£Y0£AU. 129
dans régoïsme universel qui pose, sous tant de faces, devant nous. C'est là à peu près tout.
Les autres figures du roman ne sont que des com« parses, de plats repoussoirs sur lesquels la tête de Daniel puisse bomber. Mais Daniel lui-même, Daniel non plus, n'est pas un caractère, lui, le détritus de tous les types, forcenés et faibles, dont le Romantisme a fait ses héros si longtemps ! Il ne reste donc que le langage, mais Chateaubriand peut se tenir tranquille dans sa tombe , il n'est pas encore détrôné I
Et tant mieux ! du reste; tant miçux ! C'est comme une justice , et, à coup sûr, c'est une douceur que de voir le talent manquer à ceux qui manquent aux lois morales ! Tant mieux que ce Daniel ne soit pas le chef-d'œuvre que l'on disait, puisqu'il devait être la mise en action et en drame, pour la faire triompher, d'une des plus honteuses doctrines du xviii^' siècle! Tant mieux que ce Daniel, qui n'a pas peut-être reçu le baptême, dans la pensée de M. Feydeau, — <( qui adore le suprême idéaly ei s'indigne contre rhypocrisie^n comme si c'était maintenant d'hypocrisie qu'il s'agissait, -—que ce Daniel, élevé comme un jeune chien par un oncle de vaudeville « qui a aimé les femmes et la vie facile y » et que son neveu appelle un ange^ ma foi ! tant mieux que ce contempteur de la société, telle qu'elle est faite et qui pose comme la loi, l'abaissement , le foulement aux pieds de toute loi par la passion désordonnée , n'ait pas le prestige du talent, ne soit pas couvert par cette éblouissante et effrayante magie, et qu'ainsi il ne puisse entraîner les imaginations charmées et troubler le fond des consciences en remuant puissamment le fond des cœurs I
Tant mieux ! et nous disons sympatbiguement pour M. Feydeau lui-même , car l'absence de talent suffisant pour être dangereux dans le livre qu'il public aujourd'hui, lui constitue une espèce d'innocence... Il a bien assez de répondre des intentions et des idées de ce livre.
Mais au moins c'est flni 1 Le Manfred bourgeois croisé de Werther, qu'il a appelé Daniel y ne sera pas la floraison et l'épanouissement d'une branche de plus sur celte vieille souche de types connus et coupables, et qu'il faut à présent couper au ras de terre pour tout le mal qu'elle nous a fait.
Savcz-vous ce que c'est que le Favoritisme en lit'téralure?... Un jour, un homme éminent» d'un talent aussi connu...., que le soleil» d'une réputation fixée, un pouvoir toujours, sinon toujours une influence, se prend pour un débutant quelconque de ce caprice de bienveillance qu'ont parfois les gens arrivés pour ceux qui partent, ou du caprice d'imagina-tion de qui fut poète avant d'être critique, et, par le fait seul de ce caprice, voilà que le bruit se fait et s'étend autour du grelot que Thomme célèbre a attaché à son favori! Là) comme ailleurs, du reste, moins est le favori, et plus est le favoritisme.
Un critique célèbre, M. Sainte-Beuve y nous a donné récemment le spectacle de cette dernière grâce un peu tombante des pouvoirs^ blasés ou se-
H. BlUIEST FSÏ0EAU. 131
duits, qui mettant une main protectrice sur quelque jeune épaule qui ne les soutient pas et qu'ils déco* rent. Il s'est donné le luxe d'un pouvoir vieillissant, car enfin il n'a pas dû chercher un appui I son favori a été M. Feydeau. Dans une déclaration publique et so* lennelle, il s'est fait son parrain littéraire. M. Feydeau est un nouveau-né dans la littérature. Déjà M. Sainte- Beuve l'avait ondoyé sur le front byronien de Daniel^ mais aujourd'hui il l'a tenu sur les fonts de baptême de la publicité, dans la personne de Catherine d'Over^ meire, et il a répondu, à haute et intelligible voix, de son talent devant les hommes et devant Dieu.
Personne ne se serait douté assurément de ce goût de paternité spirituelle et d'adoption de M. Sainte- Beuve. On lui avait bien, dans le temps, reproché d'aimer à ressusciter des morts oubliés, et j'avoue même que, sur ce point, il avait fait de vrais miracles ; mais il n'avait été jusque-là que simple thaumaturge. Excusez du peu! Or, sans nul doute, qui peut le plus peut le moins : le voici paternel! Il a créé M» Feydeau, non pas de rien, comme la plus fine fleur des favoris, qui doivent être faits de rien..» comme le monde, car M. Feydeau (et c'est là son côté inférieur comme favori) existait certainement avant que M. Sainte-Beuve eût soufflé dessus. 11 avait une existence et une surface» Il avait publié Fannyi que je m'obstine à appeler, moi , malgré les défauts que j'y signalai, le meilleur de ses ouvrages, quoiqu'il fût son petit premier.
Gomme les parrains sont souvent des parents ^ peut-être même est-ce par la parenté qu'il faut expliquer le parrainage de M. Sainte-Beuve. Il est force
bons esprits qui prétendent que Fanny descend de l'Amaury de Volupté. Toujours est-il que rien ne ressemble plus au romantisme qui se lève que le romantisme qui se couche. Alors ce ne serait plus du favoritisme qu'il faudrait reprocher à M. Sainte* Beuve, ce serait du népotisme, et il y aurait donc dans Pordre littéraire quelque chose de possible, comme un cardinal-neveu I
C'est cette situation que M. Sainte-Beuve a créée de son plein, puissant et capricieux gré, à M. Ernest Feydeau, que nous voulons examiner en vous ren] dant compte de Catherine d'Overmeire, qui a déterminé en M. Sainte-Beuve son explosion de paternité protectrice; et, de plus, nous voulons savoir si, comme tous les favoris du monde, M. Feydeau a
justifié sa position de favori en ne la justifiant pas
du tout.
Catherine d^Overmeire n'est pas une idée comme Fanny ^ mais de l'art pour l'art, un conte pour un conte, c'est le récit d'une séduction que rien, à coup sûr, n'empêche d'être vraie. En d'autres termes, c'est cette vieille et éternelle histoire, toujours vulgaire et toujours nouvelle, d'une femme séduite, enlevée et trahie par un homme , et que le romancier le moins éloquent, le moins pathétique et le moins habile, pourra toujours recommencer avec une inépuisable chance de succès, tout le temps que les
hommes seront ce qulis sont, à si peu d'exceptions près, — de vrais jeunes gens jusqu'à la tombe. Née d'une séduction , Catherine d'Overmeire est victime d'une autre. Seulement, une fois parfaitement déshonorée , elle est épousée par un moraliste plein d'ampleur, qui n'y fait pas tant de façons, et qui tient la faute de la jeune fille bien moins pour une honte que pour un malheur.
Telle est la donnée, doit-on dire philosophique? sur laquelle M. Feydeau a construit un livre que des rhétoriciens perclus, et qui veulent que les faits ne bougent pas plus que leur imagination podagre , ont appelé, ces jours-ci, un mélodrame plutôt qu'un roman. Critique idiote, si elle n'était pas menteuse I Il est impossible, en efTet, que des rhétoriciens, si forts sur la division des vieux genres, ne sachent pas que le mélodrame est un drame où les entrées des personnages se font au son de la musique, ce qui n'arrive pas une seule fois ( nous en donnons notre parole d'honneur!) dans le livre de M. Feydeau. Or, s'il n'y a pas de musique dans le livre de M. Feydeau , le mélodrame n'y est pas , et il n'y reste que le drame, qui n'appartient pas exclusivement à la représentation scénique , le drame qui entre partout et se mêle à tout, et qui est /wre dans le roman comme au théâtre. N'importe donc où il soit et où on le prenne, c'est la vie que le drame, c'est la vie passionnée. Or, encore, il est évident que la passion qui brûle et bouleverse la vie, que l'amour qui se méprend, la faiblesse qui tombe , l'égoïsme qui dévore, la haine qui se venge, la pitié qui se sacrifie, toutes les fautes enfin, ces moitiés de crime, quand IV s
ce n*est pas le crime tout entier, il est bien évident que tout cela s'agite et se remue, et n'habite pas le bleu des dessus de porte des maisons tranquilles; mais ce n'est pas moins la réalité, pour être agitée, la réalité hors Ae laquelle il n'y a ni mélodrame , ni drame, ni roman, ni rien de littéraire que la syntaxe et des rhétoriques... qui ne servent plus I
Laissons donc là ce reproche absurde de mélodrame. Nous avons tenu à le relever pour le compte de M. Feydeau, parce qu'il y a d'autres reproches plus vrais à faire à son livre, — - au fond comme à la forme de son livre, — et que nous les lui ferons. Et je ne parle même pas du mutisme de moralité dont ce livre est frappé dans son ensemble. Il me suffit que M. Feydeau n'ait pas été, comme tant d'autres, un endoctrineur d'immoralité, précise et sonore. Son haut protecteur, M. Sainte-Beuve, prétend qu'il faut écarter la morale des livres d'imagination, ce que je ne crois point, et qu'il faut faire amusant avant tout. Je ne veux certes pas mutiler, pour la déshonorer, la pensée de M. Sainte-Beuve. Quand il dit amusant^ il pense intéressant, évidemment. C'est ainsi qu'il entend l'amusant. Mais, justement, l'abaissement général de tous les personnages passionnés du roman de M. Feydeau, de tous ceux-là dont l'action noue ou dénoue le roman de Catherine d'Overmeire^ diminue excessivement l'intérêt qu'ils devraient inspirer.
Il est une règle datis Inobservation du cœur humain et de l'art qui l'exprime; il est une règle qu'il ne faut jamais perdre de vue. C'est que nous ne nous intéressons profondément qu'aux êtres le plus loin de nous dans la vie, non par la position extérieure,
M. EENEST FETDSâU. 435
mais par l'intimité des sentiments, par la vertu ou par le vice. Sur ce point, la langue est bien faite. Tous les hét'os de roman sont des héros ^ soit dans le mal, soit dans le bien, et ils doivent l'être.... C'est de poétique éternelle, quel que soit leur costume ou leur destinée, depuis César Biroteau, le parfumeur, jusqu'au duc de Nemours de la Princesse de C lèves ^ depuis Vautrin, le voleur, jusqu'à Julien Sorel^ l'am«bitieux et Pbypocrite , comme le cardinal de Retz à diX'huit ans« 11 y a une géométrie dans» les choses; littéraires comme en mathématiques, et la rapidité et la force de l'intérêt s'y calculent aussi par le carré des distances*... Ëh bien! c'est cette géoméirie qu'a méconnue M. Feydeau; c'est ce carré des distances que je ne trouve pas dans son livre. Tous ses héros ne sont pas des héros; ils sont de taille de foule, et ils vivent coude à coude avec ce qu'il y a de plus commun dans l'humanité.
L'héroïne est une jeune fille flamande que l'auteur a faite vulgaire à dessein, croyant, parjà, énorme erreur! la faire plus réelle, ne lui donnant que la beauté physique, des trois beautés humaines la moins admirable, et encore, dans la beauté physique, la moins grande, la beauté charnelle et rose des femmes de Rubens* C'est une Clarisse sans fierté, sans esprit et sans résistance, une Clarisse de premier mot, qui ne discute pas avec Lovelace , mais qui saute le mur de son couvent tout de suite ^ et se laisse tomber, pouf! dans les bras de l'homme qui l'a séduite, avec la pesanteur engourdie de toute cette chair fla^* mande et de tout ce sung qui lui gonfle les veines et qui lui porte, sans doute, au cerveau. Quant au Lo-
I3G LES BOMANCTERS.
velace de cette Clarisse de kermesse, ce n'est plps ce Satan anglais, plus infernal que celui de Milton^ ce grand et fascinant scélérat, qui est presque un'^ excuse pour cette navrante chute de Clarisse, qui fit pleurer tous les cœurs purs de TAngleterre, mais c'est la dernière expression de Lovelace , comme la dernière ligne du profil de l'homme aplati fait, dit-on, celui du crapaud. Le comte de Goyek ne serait pas même digne d'être palefrenier chez feu lord Lovelace. C'est, qu'on me passe le mot, un Lovelace canaille. Mais encanailler un grand type terrible ne le rend pas plus formidable. Au contraire, vous le rapprochez trop. La canaille n'est jamais très-loin dans l'humanité. Nous y touchons de toutes parts.
Le comte de Goyek n'est pas même hideux, car la hideur est encore quelque chose. Il est simplement dégoûtant , et la correction extérieure de son vice , et sa force physique, et son sang-froid qui tient à ses muscles, et son luxe qui tient à son argent, toutes ces matérialités, que M. Feydeau décrit avec un amour de matérialiste, ne l'exhaussent pas du plus mince degré dans Tidéal de l'affreux.... De même, la mère de Catherine, cette Clara qui méprise son père et sa mère, qui hait son amant, qui hait son mari, qui hait sa fille, et que l'auteur appelle grande quelque part , tant il est content de ce caractère , et tant cet adorateur de la force la confond avec la grandeur! De môme, encore*, le dominicain, dont le personnage est sacrifié à celui de Clara, et tombe dans le poncif du prêtre inventé par les romanciers de l'école Flaubert, et même Champfleury, que je défie bien , l'un et l'autre, en s'y adjoignant M. Fey-
H. BRNEST FETDEAU. 137
deau, d'inventer jamais un vrai prêtre! Enfin, le peintre Marcel, qui ramasse les débris du naufrage de Catherine , ce qui n'est pas une grande aubaine , ce sage d'atelier, ce moraliste de peinture, n'est qu'un bon garçon qui veut vivre à Bruges et qui se moque du préjugé.
J'ai nommé tous les personnages déterminants et décisifs du roman de M. Feydeau , et nul d'entre eux n'y donne l'intérêt élevé, l'intérêt d'art ou de nature humaine que doit avoir toute œuvre qui a la prétention de vivre. Tous ces types, qu'on a vu grandioses dans des œuvres qu'il est impossible d'oublier, sont ici descendus, ravalés, brutaux, vulgaires, et d'un commun d'autant plus abominable qu'il est vrai. Ce ne sont pas les actes de ces personnages qui me ré-* voltent, moi, c'est eux-mêmes.... Voilà pour le fond , pour le cœur même du roman. Voici pour sa forme maintenant.
La forme , le style de Catherine d'Overmetre est la forme , le style de Fanny^ à laquelle M. Feydeau est revenu... heureusement, après son essai de byro* nisme dans Daniel Le Byronien infortuné, dont le style est fait de sécheresses qui craquent dans sa phrase comme des bottes de maroquin travaillées à la mécanique, ne recommencera plus de tentative poétique en prose. Il restera auprès de M. Dumas fils, auquel il ressemble plus qu'à lord Byron, et
auquel il Mt bien de dédier ses' oeuvres comme au roi des secs en littérature. A tout seigneur tout honneur ! M. Dumas flls et M. Flaubert doivent être les modèles enviés et désespérants de M. Ernest Feydeau. Dans Fanny^ il avait appliqué à la vie parisienne et à l'ameublement de l'amour, dam ses meubles^ le procédé de M. Flaubert. 11 avait tout décrit avec cette minutie d'observation qui détache tout et qui ne fond rien, et qui finit par nous faire entrer l'objet dans Tœil avec tous ses ongles, pour nous le faire voir. Aujourd'hui , il a changé de place sa chambre noire.
Le roman de Catherine se passe à Bruges d'abord , — puis à Bruxelles,— puis à Bruges encore. — Bruxelles n'est là que pour le voisinage, mais Bruges, voilà le point que M. Feydeau a eu pour principal but de décrire. —C'est la description héroïne parmi toutes les autres descriptions. Le roman s'ouvre par une peinture ciussi détaillée que la dentelle de cette ville de denlelières et de carillon. Elle est suivie par la description de la maison de la grand'mère de Catherine, où rien n'est oublié, ni le chat, ni le perroquet, ni môme les mites du perroquet. Après celle-là, autre description du couvent où l'on met Catherine, et des occupations des religieuses heure par heure. Puis , encore, autre description du château où Tengloulit son ravisseur, et des toilettes qu'il lui fait faire; puis, encore I autre description de la salle à manger d'un gandin de Bruxelles^ le comte de Busterback, caricature qui doit cacher quelque ressentiment ou quelque antipathie , et personnage de bêtise impos* 3i))l6) même à Bruxelle». Enfifif description des cban-
M. ERNEST ^KtDBAU. 139
gemenls arrivés au logis de Bruges pendant l'absence de Catherine, et finissant par la description du fumier, des poules, des cochons, véritable assomption de couleur locale flamande! C'est, comme vous le voyez, une enfilade vertigineuse de descriptions. Celte rage de décrire est si grande dans M. Feydeau, que , non-seulement il décrit ce que ses personnages voient, mais il décrit môme ce qu'ils révent. On dirait qu'il a interverti Tordre des procédés ordinaires, et qu'il n'a pas placé ses personnages dans ses descriptions, mais plaqué ses descriptions par-dessus ses personnages, mettant l'accessoire devant le principal, et la plastique inerte devant la nature vivante I C'est cette préoccupation de peintre dévorant le littérateur, et qui, du reste, est la maladie des pommes de terre de la littérature actuelle, c'est cette préoccupation qui a poussé l'auteur de Cathe^nne à faire un peintre de son second héros, le bon et le définitif, et à lui souffler des théories sur les rapports de la peinture et des gouvernements, pour lesquelles il est évident que Thonnéle Marcel n'est que la sarbacane de M. Ernest Feydeau.
Metire des théories quelconques dans un roman est encore une des manies de notre siècle. MM. de Concourt plaçaient dans le leur une théorie médicale^ l'autre jour. Reste de doctrinarisme qui nous domine encore, et dont nos enfants auront la piété de seu^ lemcnt Sourire, en pensant au scepticisme de leurs pères, quand ils trouveront de ces discussions pédan* tesques au milieu de nos plus romanesques inventions I
Tel est cependant^ pour le fond et la forme, tout le livre de M. Feydeau^ qu'une voix pleine d'autorité
140 LES ROMATVGŒRS.
nous a vanté comme un chef-d'œuvre. Pour mon humble part, il m'est impossible de souscrire à un jugement pareil ou de m'y associer. Tout ce que je vois dans le livre de M. Feydeau nouvellement publié, c'est un retour à sa première manière, qu'elle fût d'ailleurs spontanée ou d'imitation dans Fanny. Or, le retour à la première manière est presque toujours un progrès dans un homme, car la première manière est la vraie; elle est d'instinct pour les facultés, quelle qu'en soit la force ou la faiblesse.
M. Feydeau, qui n'a pas, en écrivant Catherine d'Overmeire, produit un livre meilleur que Fanny comme exécution, et qui en a produit un très-inférieur comme vue et portée, a pourtant regagné du terrain, le terrain qu'il avait perdu quand il écrivait Daniel.
Au milieu de tout cet abus descriptif que je reproche à M. Feydeau , et de cette possession de son âme par la matière et ses spectacles; au milieu des personnages de son roman, qui agissent dans la logique de leurs passions , mais aussi dans la logique de leur bassesse , il y a deux ou trois détails à noter, et que je noierai précisément parce que je repousse nettement et formellement tout le reste. Ainsi, dans l'ordre des caractères, la grand'mère de Catherine est le seul qu'on puisse excepter de l'abaissement général, mais l'originalité n'y est pas, et aux termes où en sont arrivées les littératures, il n'est plus permis de peindre la maternité sans rencontrer l'originalité dans la profondeur qu'on lui donne. Autrement, il serait trop facile de toucher avec des sentiments maternels! Ainsi, dans l'ordre des scènes et des
M. ERNEST PETDEAU. 141
effets, Tenlèyement odieux de Catherine» odieax des deux côtés, et pour Thomme qui Tenlève et pour elle, renlèvement une fois consenti, il est certainement le morceau le plus pathétique du roman. Les pressentiments de Catherine , sa fuite épouvantée sur ce cheval ardei\t et méchant, qu'elle ne mène pas et qui la cahote sur sa selle; l'étendue des neiges autour d'et/â?, le tocsin qui sonne dans la nuit, les torches qu'on voit courir à l'horizon, la chute de cette ûile, qui n'est pas taillée pour être une amazone , mais une ménagère de Flandre , qui va peutêtre mourir dans ce chemin, de fatigue, de froid et de peur, et qu'on ramasse et qu'on rejette sur sa selle, presque inanimée, au galop du cheval qui l'emporte, tout cela est haletant, effaré, sinistre, et, sans la grossièreté du misérable coquin auquel elle s'est donnée, serait peut-être tragique et beau. Mais la grossièreté est, qu'il y prenne garde! l'écueil du roman, et je dirai plus, du talent de M. Feydeau. A tout bout de champ, et dans presque toutes les scènes où le romancier a l'éclair du talent, elle jaillit sous ses pieds ^ et lui éteint son éclair sous son éclaboussure de fange.
Quant à ce sermon prêché par le dominicain dans l'église de Sainte- Gudule, que M. Sainte-Beuve a cité comme une invention piquante et réussie, outre que ce sermon est trop long et fait trop attendre l'effet qu'il amène et que l'on soupçonne, — la déclaration de Clara à Catherine, dans l'église même , que le dominicain qui tonne là-haut contre les vices est son père, — ce sermon, plus littéraire que sacerdotal, n'est pas une invention qui appartienne en
142 LES R0MANCIEA8.
propre & M. Feydeau. Dans le Romualdy de M. de Gusline, il y a un sermon tout entier, prêché à la fin du roman , et il ne faut pas même être catholique pour reconnaître la différence de profondeur dans l'accent qui existe entre l'œuvre d'un écrivain catholique de conscience éternelle, et celle de Técrivain qui ne Test que par la supposition momentanée de son esprit.
Encore une fols, voilà scrupuleusement la Cathe^ rine d*Ovûrmùire que M. Sainte-Beuve a douée de bruit, mais qu'il ne douera ni de durée, ni de solidité, malgré la vigueur de ses approbations et de ses espérances. M. 8ainte*Beuve a surtout vanté M. Feydeau pour demain* Gomme la plupart des parrains, il s'est fait prophète en l'honneur de son filleul, mais les prophéties des jours de baptême, c'est comme les bonbons et les confltures de ces jours-là, quand ils sont mangés.
M. Sainte-Beuve a prétendu que M. Feydeau avait à\}C romans dans la tête. Nous verrons bien. Seulement, avec ces dix romans de l'avenir, je ne crois point, sauf erreur, que M. Feydeau s'élève beaucoup au-dessus de Fanny^ s'il s'y élève , et j'ai déjà deux preuves pour appuyeii cette incertaine prévision. Fanny sera le niveau de cet esprit qui répète actuel" lemenl Fanny par la forme, et qui, par l'idée, n'y ajoute pas. 81 M. Feydoau était plus médiocre, j'es-
M. EUNEST FEYDEAU. 143
pérerais pour lui davantage, quoique le phénomène de Balzac, ce grand génie qui fut dix ans une effroyable chrysalide de médiocrité, plus étonnante que son génie môme, ne doive probablement plus être un phénomène qui se renouvelle , nous vivants.
Est-ce bien le moment de parler de M. Paul Féval?... Eh pourquoi pas?... Il écrit ici (2), mais qu'importe l Pourquoi ne serait-il pas jugé, en toute sincérilé et en toute indépendance, à la place même où il écrit?... J*ai souvent cité un mot magniOque de M"® de Staël, et je Tai répété parce que, selon moi, c'est le mot suprême de la Critique : « Quand on me conduirait à la mort, — disaii-elle, — pendant le tra-
{\) Le capitaine Fantôme,
(2) Ce chapitre était public dans le Pays, où M. Féval écrivait alors.
140 • LES noMANGiEas.
jet, je crois que je Jugerais mon bourreau. » Un auteur ennuyeux, n'est-ce pas un bourreau que la Critique juge? C'est facile cela... facile comme une vengeance. On lui rend le mal qu'il vous a fait! Mais s'il n'est pas ennuyeux! Au contraire ! s'il a du talent... fourvoyé, mais, après tout, du talent; s'il intéresse ou seulement s'il amuse, *— ce qui est le petit intérêt après le grand ; — si enfin il prend l'âme ou l'esprit par un côté quelconque, c'est plus difOcile de le juger, mais c'est ce qui me tente. Je profiterai de l'occasion. Qui sait?... C'est peut-être la seule fois de ma vie que j'aurai plus de mérite que M°* de Staël !
S'il amuse ! et de fait, voilà le mot qui arme et qui désarme! Voilà le mot terrible et doux qui va planer sur cette critique que je vais risquer aujourd'hui de M. Féval et de ses œuvres. îl amuse dans le sens que l'imagination, qui n'est pas très-exigeante, que l'imagination, bonne fille, donne à ce mot-là. Il amuse. Il est amusant. C'est un amuseur. Qu'il prenne garde î Ce mot léger peut devenir cruel! Oui, M. Féval a cette fleur de l'amusement qui n'est pas toujours, que dis-jc? qui n*cst presque jamais Pintérêt profond, passionné, à impression ineffaçable, que donnent les livres forts et grands; mais il a cette fleur de l'amusement qu'on respire et qu'on jette aussi (rarement pour la reprendre) après l'avoir respiréel
Avec le nombre très-considérable déjà de ses ouvrages, M. Féval est même tout un buisson de cette flcur-là... C'est un amuseur. C'est aune question d'amusement, c'est à un résultat de temps, tué plus ou moins agréablement pour ses lecteurs, qu'aboutit toute la force, — très-réelle, — employée à
produire cette immense quantité de romans qui se succèdent depuis vingt ans sous forme de feuilleton dans les journaux. Vous le savez, depuis vingt ans et plus, on ne voit que M. Féval et ses œuvres. 11 a Tubiquité d'un dieu. Seulement, est-ce à une gloire de journal, c'est-à-dire de journée; est-ce à cette fonction littéraire de Conteur pour le plaisir de Timagination du plus grand nombre, qui est toujours une imagination vulgaire; est-ce au rôle de Perrault pour les grandes personnes que M. Féval, fait pour mieux que cela, a consacré définitivement ses facultés et sa vie?... Demande que la Critique a bien le droit de lui adresser avec sympathie, mais derrière laquelle s'é* lève une autre question, bien plus générale et bien plus haute que la personnalité littéraire, quelle qu'ellesoit, de M. Féval.
C'est la question qui brûle tout à l'heure : c'est la question du roman-feuilleton. C'est la question de ce genre de roman qui menace de devenir le moule du roman au dix-neuvième siècle, et dont, à ce moment, je le veux bien, M. Féval est l'expression la plus féconde et la plus brillante. M. Paul Féval n'est pas, en effet, un romancier pur et simple, dans la généralité et la profondeur de ce mol. Il n'est pas un romancier comme Eichardson, |)ar exemple, quoique Richardson ait été le premier ou l'un des premiers feuilletonistes de l'Angleterre et que Clarisse ait été publiée par chapitres dans un journal, ni plus ni moins que le Fils du Diable ou le Capitaine Fantôme. Il ne l'est pas non plus comme Chateaubriand. Jamais il n'eût écrit pour un journal René ou le Dernier des Abencerrages^ dont certainement, d'ailleurs^ aucun
148 LES ftOMÂNGIERS.
journal n'aurait voulu. 11 n'eût pas écrit davantage les Parents pauvres de Balzac (cette gloire), lesquels faillirent bien d'être interrompus dans le journal, qui s'était oublié au point de les accepter, et tant il ennuya messieurs les abonnés, ce chef-d'œuvre! M. Paul Féval n'aurait pas eu de ces désagréments et de ces revers. Ce n'est point de ces diverses manières qu'il entend le roman et qu'il est romancier. Il l'est autrement. H faut bien le dire : il a diminué la notion du roman, de cette chose complexe et toute-puissante, égale au drame par l'action et par la passion, mais ' supérieure par la description et par l'analyse, car le romancier crée son décor et descend, pour l'éclairer, dans la conscience de ses personnages, ce que le poëte dramatique ne fait pas et ne peut pas faire.
Le croirait-on si on ne le voyait? Au lieu d'aborder hardiment cette œuvre immense du roman qui comprend l'étude de l'homme et de la société, invariablement unis l'un à l'autre, M. Paul Féval l'a dédoublée et détriplée ; et de cette épopée dernière des temps prosaïques et civilisés, il a dégagé une spécialité de roman dans lequel l'intérêt des faits qui se succèdent l'emporte sur l'intérêt des idées et des sentiments. Il a enfin écrit le roman d'aventure, — à proprement parler le roman de feuilleton, quoique le feuilleton puisse en publier d'autres, mais avec moins de chances de succès que celui-là, en raison même de son infériorité. Singulière contradiction I Doué des qualités que je caractériserai tout à l'heure et qui ne manquent ni d'élévation ni de force, il s'est particulièrement, presque exclusivement consacré à ce genre de roman, qui représente dans l'art le matérialisme et la
démocratie, et qui ferait le tour du monde, comme le drapeau de la Révolution, si la Critique, qui ne veut pas que les grandes notions littéraires périssent , ne lui barrait pas le chemin !
Cette espèce de roman, du reste, ce n'est pas M. Féval qui Ta inventée. Il existait bien avant lui et avant le dix-neuviôme siècle. Le roman d'aventure est dans les conceptions de l'esprit humain comme le roman complet, le roman d'observation supérieure, car il y a dans l'esprit humain des choses petites à côté des choses grandes, et même il y en a beaucoup plus... Si je ne reconnaissais à M. Paul Féval une valeur native, si je ne retrouvais pas dans ses livres les rayons brisés d'un talent de romancier très-au-dessus de son emploi, je croirais qu'il a cédé à son instinct en écrivant le roman d'aventure el qu'il est exactement de niveau avec son inspiration ; mais il est impossible de conclure ainsi quand on a lu M. Paul Féval. Il le sait mieux que moi, sans doute, mais moi, je parierais avec assurance que c'est un événement extérieur d'une forte action sur sa pensée qui a poussé dès l'origine l'esprit de M. Féval vers la forme du roman qu'il a adoptée et faussé ainsi sa vraie vocation. Peut-être est-ce le succès d'un livre dont il fut témoin à l'âge oh le succès déprave; peut-être encore quelque préjugé traditionnel comme il en reste parfois debout dans les esprits les plus puissants.
150 LÏS AOMANCIIERS.
M. Féval débuta, si tous vous le rappelez, par les Mystères de Londres. Il était très«jeune alors. 11 avait peut-6tre écrit d'autres livres; mais la date de nos débuts, quand nous n'avons pas écrit quelque œuvre incontestable de génie dans l'obscurité, est toujours dans le premier bruit que nous faisons. Les Mystères de Londres furent comme un écho des fameux Mystères de Paris, C'était le temps du tonitruant succès de ce grand roman d'aventure à travers un monde que jusque-là la littérature n'avait pas osé aborder. Ce succès, comme on n'en a pas revu depuis pour des livres bien supérieurs, dut être un de ces faits décisifs dont l'iafluence reste sur l'imagination d'un jeune homme qui débutait, comme tout jeune homme débute, par rimitation, mais qui, dans son imitation cependant, en donnant la patte, comme M. Eugène 8ue, laissa percer à plus d'une place une griffe d'originalité.
Je n'ai pas à peser ici sur ce premier livre de M. Féval pour lequel la Critique du temps fut sans grandeur. Elle répéta avec platitude que les Anglais trouvaient que M. Féval ne savait ni la grammaire de leur langue, ni la grammaire de leurs mœurs, comme si dans leur insularisme susceptible et hautain et tout aussi intellectuel que politique, les Anglais, enragés de nationalité blessée et justes comme des bœufs qui saignent, ne dénigreront pas toujours l'étranger qui voudra les peindre ou s'avisera de les juger! Je serai plus juste, moi. Si véritablement, quand il écrivit ses Mystères de Londres^ le jeune auteur ne connaissait pas l'Angleterre, il était plus étonnant d'intui* tion que s'il l'avait patiemment et laborieusement étudiée ; et h présent qu'il s'agit pour nous moins de
ce livre que de la force individuelle du romancier qui Ta écrit, nous devons dire que ce roman en révélait une prodigieuse, et qui môme ne nous a pas tenu tout ce qu'elle nous avait promis. Pour nous donc, le succès d'Eugène Sue dans ses Mystères de PaHsy qui produisirent les Mystères de Londres, paraît être la circonstance qui précipita Tesprlt de M, P. Féval du haut de sa vocation réelle vers un genre de composition qu'il aurait dédaigné, s'il avait été plus mûr et plus mâle, et peut-être aussi faut-il y ajouter une vieille et tenace admiration d'école pour un autre célèbre roman d'aventure qu'on s'étonne qu'if ait conservée, mais dont il nous a donné tout récemment la preuve, en intitulant un de ses derniers ouvrages : Madame Gil Blas,
En effet, de tous les romans d'aventure, celui-là qui s'appelle Gil Bios passe, à tort ou h raison, pour un parangon sans égal. Gil Blas est respecté non-seule* ment comme le chef-d'œuvre du roman et le génie du roman au dix-huitième siècle, mais comme un chef-d'œuvre de l'esprit humain, et une telle opinion ne m'étonne pas, venant, comme elle en vient, du dix-huitième siècle... Pour mon comple, cela ne m'étonne nullement que le siècle qui admira cette brillante canaille de Casanova, d'Aventuros Casanova, comme l'appelait le prince de Ligne, ait trouvé Gil Blas une œuvre charmante et sublime. Un siècle se*
dentaire comme le dix-huitième siècle, qui vivait dans des salons ou dans des cafés, dut naturellement raffoler de Gil Blas, de ce gentilhomme de grande route, l'idéal impossible d'un bonhomme, parfaitement cul-de-jatte en fait d'aventures, qui passa sa vie en habit gorge de pigeon à jouer au domino au café Procope, entre sa tabatière et sa bavaroise, dans la plus grasse et la plus bourgeoise des tranquillités ! Trop philosophe et trop libertin pour avoir le génie de la passion, cette source inépuisable du roman de grande nature humaine, le dix-huitième siècle, le siècle de Tabstraction littéraire comme de l'abstraction philosophique, qui n'eut ni la couleur locale ni aucune autre couleur, — qui ne peignit jamais rien en littérature, — car Rousseau, dans ses Promenades^ n'est qu'un lavis, et Buffon dans ses plus belles pages qu'un dessin grandiose, — ce siècle, qui ne comprenait pas qu^on pût être Persan, dut trouver, le fin connaisseur qu'il était en mœurs étrangères ! le roman de Gil Blas une œuvre diablement espagnole, sur le simple vu de quelques résilies et de quelques guitares, et surtout de quelques sandales d'inquisiteur, laissées à la porte de la chambre des femmes, pour empêcher ces polissons de maris d'entrer.
Certes, je ne comparerai pas Beaumarchais-Figaro, ce bâtard de Rabelais, avec papa Le Sage, car du moins Beaumarchais avait dans le bec et dans l'esprit une vibrante paire de castagnettes, plus mordante que celles de toutes les mauricaudes de l'Espagne, et dont il se servit pour faire danser son dernier pas à toute une société, dans cette danse macabre, drôle et terrible, qui précéda la Révolution
française. Mais on .ne sait pas, on a trop oublié avec quel pauvre vestiaire et quelles loques Le Sage et Beaumarchais, en ceci égaux tous les deux, habillèrent une Espagne de leur invention, laquelle, mystification inénarrable I a fini par escamoter l'autre Espagne, qui était la vraie. Je le sais, et je ne m'en étonne pas ; mais qu'aujourd'hui, en plein dix-neu« vième siècle, quand les passions et leur étude, et leurs beautés, et leurs laideurs, etjusqu'à leurs folies, ont pris dans la préoccupation générale la place qu'elles doivent occuper; quand la littérature est devenue presque un art plastique, sans cesser d'être pour cela le grand art spirituel; quand nous avons eu des creuseurs d'âme, des analyseurs de fibre humaine, des chirurgiens de cœur et de société, enfin qu'après Chateaubriand, Stendhal, Mérimée et Balzac, Balzac, le Christophe Colomb du roman, qui a découvert de nouveaux mondes, la vieille mystification continue et que la réputation de Gil Bios soit encore et toujours à l'état d'indéracinable préjugé classique, voilà ce qui doit étonner!
Et d'autant plus, pour M. Féval, qu'il a dû sentir en soi, bien des fois, bouillonner l'esprit de son siècle ! Tout voué qu'il soit au roman d'aventure (qu'il me pardonne! j'allais presque dire prostitué), il a parfois touché avec une main moderne, et qui n'est pas la gourde main de ce chiragre de Le Sage, à la passion, au sentiment, à l'idée, à toutes ces choses qu'on ne peut pas plus rejeter entièrement du roman que de l'âme humaine. L'auteur des Mystères de LondreSy des Amours de Paris^ du Fils du Diable^ du Bossuy des Fanfarons du Roi et de tant d'autres ou-
154 LES nOMANOIÉRS.
vrages, est, dans l'ordre du roman, ce que les mélodramaturges sont dans l'ordre du drame, et lis ont beau tresser et tordre, dans les implications et les complications de leur œuvre, les événements, les incidents, les péripéties, les surprises ; les mélodrama* turges du roman, comme ceux du drame, n'en sont pas moins obligés, dans une mesure quelconque, à la passion, sous peine de n'être plus que des Joueurs d'échecs ou de casse-tôtes chinois littéraires. M. Paul Péval n*a jamais décliné cette loi. Fils de ce romantisme qui, en passant, a laissé partout une lave incandescente de vie qu'on n'éteindra plus, M. Féval ne procède Jamais à la manière incolore de ce pauvre diable de Le Sage, à peu près poétique comme son nom, mais il n'en trouble pas moins la hiérarchie des choses, dans son système de roman, en roeitant en premier l'intérêt des événements, qui devrait être le second, et en second, l'intérêt des sentiments, qui est certainement le premier...
Et ne croyez pas qu'il n'en ait pas l'intelligence! J'ai dit que je signalerais les qualités de M. Féval, L'une de ses meilleures est celle-là. Dans l'espèce de roman dont il est victime, dans ce roman à tiroirs et à double fond, dans lequel il renferme des facultés assez vives pour faire sauter tout cela (le feront-elles un jour?) et pour arriver à la simplicité du plan, au rhythme aisé du récit, à la concision savante, à la mesure, à l'ordre lucide, à ce fini dans l'art que Platon appelait, avec une Justesse si exquise, une rondeur, M. Féval montre souvent delà passion vraie, de l'observation acérée, de l'invention de bonaloi; mai3 toutes ces facultés ne sont pas sa faculté pre-
raière, car nous ayons tous, si nous sommes organisés avec puissance et harmonie, une faculté première, une maîtresse faculté. Shakespeare, rindifférent sublime, eut l'impartialitét cette impartialité dont l'homme ne peut dire si elle est infernale ou divine. Walter Scott avait la bonhomie et Balzac Tamour passionné de tout ce qui était et vivait et pouvait Otre saisi par la pensée.
M. Féval, à qui je voudrais montrer ses qualités et ses défauts à la lumière de ces grands noms, a, lui, rironie, ^ironie qui lui a fait rechercher souvent les sujets où Tauteur se moque de lui>-mème. Dans Aimée, où il essaya défaire autre chose que de l'aventure, dans le Drame de la Jeunesse, plus réussi, et où il révéla ce qu'il pourrait être, s'il voulait énergiquement remonter vers les hautes et profondes régions du roman; dans le Drame de la Jeunesse, où il reprit ridée û*Aimée — l'influence des livres et du théâtre sur la pensée et la moralité modernes, l'altération du naturel par les réminiscences littéraires, la pose, la comédie éternelle jouée entre nous et Dieu, et qui nous empêche d'avoir l'originalité même de nos vices et de nos douleurs,— -il poussa au comble du suraigu cette ironie (1) qui est le caractère de son esprit et le symptôme de sa force, et qui pourrait faire de M. Paul
(1) Exemple, la scène incroyablement nouvelle et d'une houffonnerie si déchirante, dans laquelle une pauvre femme, contrefaite et méprisée, s'attelle elle-même à une petite voiture de pâtissier, pour charrier à un bal, où elle n'entrera pas, rbomme qu'elle aime sans espoir et qui n'a pas de que payer une voiture, par un abominable temps de pluie. Jamais on n'a fait sortir d'une clef d'acier plus dur, plus cruel siffle contre le dévouement sans bornes de l'amour.
Féval, s'il la développait dans des sujets de cœur, un romancier d'un comique amer, de la plus poignante originalité.
Telles sont les qualités de M. Féval. J'ai essayé d'indiquer ce qu'il est, en réservant ce qu'il pourrait être. En mon âme et conscience, je le crois, de nature, un romancier qui pourrait être grand, mais un romancier qui s'est compromis dans un genre, non pas faux (entendez-moi bien !), mais inférieur et trèsindigne d'un grand artiste qui se sent... Si M. Féval doutait encore de la vérité de tout ce que nous lui avons dit sur cette espèce de roman, auquel nous désirerions l'arracher, nous la lui prouverions par luimôme...
La réputation de M. Féval, celte réputation qui n'est pas seulement la popularité du feuilleton, estelle en proportion avec ses efforts et ses travaux? Il se plaint, je le sais, et il a droit de se plaindre du mutisme de la Critique à son égard, lui, qui depuis vingtpcinq ans fait jet continu de production! La Critique s'est détournée de lui et de ses œuvres, cette même Critique qui s'arrête, s'assied, et examine longtemps un simple volume, s'il s'appelle, par exemple. Madame Bovary,,, Et comment ne se détournerait-elle pas?... Il est dans le destin des romans d'aventure d'être vite oubliés. Tout roman d'aventure est un labyrinthe. Il a l'intérêt d'un labyrinthe, lequel n'existe plus une fois que l'on en est sorti. Jusqu'à l'impression du chemin qu'on a fait et des endroits par où l'on a passé, tout s'efface.
M. PAUL FÉVAIi. 157
Quoi que M. Féval ait produit, ce n'est pas le nom* bre des livres, mais leur qualité, qui rapporte à son auteur Testime ou la gloire. Les messieurs Josse du dix-neuvième siècle, les flatteurs de l'époque actuelle, parce qu'ils en sont, peuvent s'ébahir de cette facilité ou de cette impétuosité de production qui la distingue, mais, avant le dix-neuvième siècle, qui se serait préoccupé de cela? Boileau se moquait de Scudéry comme d'une monstruosité gaie. D'ailleurs, voici qui est singulier, si l'on veut, mais certain. Scudéry ne serait plus monstrueux aujourd'hui, tant la faculté de production est devenue vulgaire ! Elle est en haut, elle est en bas, elle est partout. Elle est dans l'air du temps, et elle ne prouve rien. Les travaux de Balzac épouvantent. M""^ Sand est une mère Gigogne littéraire. M"^* Dash a plus de cent volumes, et la force de cinquante chevaux de M. Alexandre Dumas a été m&tée par celle de l'incroyable petit bidet de M. Ponson du Terrait.
L'époque est prolifique. Elle pond, et même trop. Ce n'est pas la force de production qui lui manque, c'est la force de la gestation. Il y a de petites femmes, toutes faibles, qui n'en finissent pas d'avoir des enfants et qui peupleraient plusieurs hôpitaux. Mais, en littérature, la gestation est volontaire^ et si malheureusement il en était de môme pour la gestation de l'enfant par la mère, depuis longtemps le monde ne serait plus I
Il faut donc, pour conclure, autre chose que cette production qu'a M. Féval, comme tout le monde, et qui n'est plus un mérite, pour que la Critique vienne à lui en attendant la gloire 1 En soi, cette production ne sauve rien de ce qui doit périr, et elle perd sou-
158 LES nOMANGI£RS.
vent ce qui, sans son enragement, aurait pu vivre. En histoire, elle a perdu M. Capefigue, qui avait do l'historien dans le ventre; qui a toujours le ventre, mais qui n'a plus d'historien... En roman, elle n'a pas sauvé M. Alexandre Dunaas, l'auteur pourtant du Monte'-Cristo et des Trois Mousquetaires , le chefd'œuvre des romans d'aventure, si cher aux blanchisseuses de ce temps I M. Péval, qui a pris la succession de M. Alexandre Dumas et qui aurait été, sMl l'eût voulu, assez riche de sa fortune personnelle, M. Féval pourrait se garder des dangers de la production trop facile, en portant et en creusant longtemps ses idées, et surtout, .surtout en renonçant à un genre de composition qui abaisse la portée de son talent.
Pour un homme de l'organisation supérieure de M. Fôval, à la double nature, aristocratique et artiste, pour cet homme d'esprit qui échappe à tout par le don précieux de l'ironie et n'est dupe de rien, pas môme peut-être de ses propres inventions, ne voilàt-il pas une belle position et une belle gloire que d'ôtre le Dennery du roman et de trôner comme roi d'un genre dans lequel M. Ponson du ïerrail est évidemment le dauphin? Je sais bien qu'il y a le mot de César sur la première place dans une bicoque, meilleure que la seconde à Rome, mais je ne suis pas convîiincu.
L'ambition littéraire ne pense pas comme l'ambition politique. Elle est plus flère que l'ambition môme de César.
Ce n'est pas le succès incontesté de ce livre qui m'étonne. L'auteur est le véléran du succès. Il en a toujours eu, toute sa vie, 11 a môme précisément le genre de talent qui en rapporte le plus en France : il a l'imagination, l'éclat, la grâce, la légèreté, et il les a, à ce qu'il paraît, éternelles.
On ne le croyait pas, ou du moins on ne le croyait plus. Depuis quelque temps on tenait sur M. Jules JaDin de petits propos méchants, plus petits que
(1) La Fin d*un Monde et du Neveu de Rameau.
méchanls, il est vrai. Il vieillissait. La grande nouvelle l U se répétait. Il jouait au domino, comme Le Sage, et il ne faisait point de Gil Bios, Il bavardait, bavardait, bavardait. Il avait le sansgône toujours impertinent de Thomme heureux, et non pas de Thomme heureux, sans chemise, de Tabbé Casti, mais de l'homme heureux « qui en a dix-sept cents sur le dos, » comme disent les Anglais, ces utilitaires I U écrivait de sa plume facile , — trop facile, — tout ce qui lui venait et souvent ce qui ne lui venait pas ! U roupillait comme Bartholo après avoir fait ses visites. Il s'endormait, et puisqu'il aimait le latin, on le servait en latin : dormitat bonus Janinus. Quand il tisonnait au coin de son feuilleton, il en faisait encore assez bien jaillir des étincelles, mais il n'avait plus ce beau coup de pincettes avec lequel saint Dunstan tordit un jour le nez du diable, ce père de tout drame et de tout vaudeville, comme on sait I
Bref, M. Jules Janin n'était plus ce qu'il avait été. Son lalent, ce barége rose, s'était épaissi; cette diaphanéité charmante s'était empâtée. L'embonpoint de la douairière ensevelissait la jolie femme. La goutte l'enclouait. Il portait du molleton. Il n'était plus qu'un gros chanoine de la cathédrale des lettres, si les lettres avaient une cathédrale, mais les drôlesses croient à peine en Dieu ! Voilà ce qu'on disait de M. Janin avec cette ingratitude athénienne qui nous distingue, quand un talent qui nous charma dure longtemps, sans se renouveler I
Ce n'était plus Janin, le Jules du feuilleton. C'était le gros Janin I un peu plus il passait Jean, et qui sait, Gros-Jean peut-être, lorsque tout à coup, avec une
M. JULES JANIN. i61
souplesse d'Arlequin, — un gros aussi, très-gracieux et très-souple, — voilà qu'il repart et rebondit sur ce tremplin de critiques qu'on risquait contre lui, superbe et Janin comme devant II Le voilà, vivant, brillant, éblouissant de toutes couleurs et de toutes pièces, plus jeune que jamais, c'est-à-dire ayant tou- . tes les qualités de son talent^ car le talent de M. Jules Janin n'a jamais été qu'une jeunesse. Ce talent s'appelle vingt-cinq ans, et il le reprenait! Il avait vingt-cinq ans deux fois, et cela ne faisait pas cinquante. 11 était capable de les avoir trois fois, ses vingt-cinq ans, et plus encore 1 Pourquoi, dans la littérature, n'y aurait-il pas de ces merveilles qui se nomment Ninon de Lenclos?...
Eh bien I encore une fois, ce n'est pas là ce qui m'étonne ! L'étonnement ne me vient pas de Ninon Janin: il ne me vient pas de ce que cette Ninon est toujours Janin, le Jules Janin du meilleur temps de sa jeunesse, mais bien de ce que, dans le rajeunissement de son être, l'auteur de)'cette Fin d'un Monde et du Neveu de Rameau fût positivement, littéralement un autre que lui; c'est, enfin, que fils de Diderot, — tout le monde lui connaissait cette généalogie intellec- .tuelle, — il fût devenu si subitement semblable à son père, qu'on peut dire maintenant de Diderot « Janin P% » comme on peut dire de M. Janin « Diderot II. »
I6â LES nOMANGIEAS.
Et je vais plus loin. En présence de cette Fin du Neveu de Hameau^ j'ai relu le Neveu de Hameau lainiôme, et j'ai trouvé rinyention, si brillante déjà, de Diderot, moins splendide que la continuation qu'en a faite M. Jules Janin. Pour moi, je Tavoue, voilà Té* tonnement et voilà l'extraordinaire 1 Je connais quelque chose de très-beau en littérature, et môme ce qu'il y a de plus beau, la chose sans laquelle il n'y a point de génie. Je connais Toriginalilé, Je connais aussi la chose, au contraire, avec laquelle il n'y a ja* mais de génie, mais avec laquelle il y a souvent beau-» coup d'art et de profondeur. Je connais Timitation. Mais je ne connaissais pas l'étrange faculté d'être un autre que soi, sans imitation, et de monter, à force de sève et en vertu d'un tempérament particulier, jusqu'au niveau d'une grande originalité , et même audessus !
Or, c'est de cela qu'il retourne aujourd'hui dans la Fin d'un Monde et du Neveu de Rameau, M. Jules Janin, qui mefaitTelTet d'être plus Diderot que Diderot dans ce livre inspiré par Diderot^ est bien plus, dans ce livre, qu'un imitateur. Un imitateur, c'est toujours plus ou moins un comédien qui se grime, qui se cherche, à travers ses organes, une physionomie ou un accent qui ne viennent pas de ces organes, et qui arrive à des résultats combinés, par de la volonté et de l'étude. Mais M. Janin a, lui, une intimité de rapport, une Identification de ressemblance, une intensité d'interprétation que n'ont pas d'ordinaire les imitateurs.
Et cependant» il n'est pas pour cela, et il est impossible de le croire, une originalité pure, une spon-
M. JUL£8 j\mN. 163
ianéilé, une force de talent vierge; il ne s'est pas donné seulement la peine de naiire, il s'est donné celle de bien autre chose 1 Non, il n'est pas original et m^.me il ne veut pas Vêtrey puisque sa tentative est de continuer Tœuvre d'un autre et de la continuer avec les formes du talent que cet autre avait. Mais s'il n'est pas original, il n'est pas imitateur non plusl Comme la plupart des imitateurs, il ne se masque pas avec le visage grimé d'un autre; mais par un privi* lége de l'esprit, de cet esprit plus subtil que tous les vif-argents et tous les phosphores, il se coule dans la peau d'un autre, çt il ne l'empaille pasl II ne la gan* nalise pas 1 Au contraire, il y met la vie, et une vie plus intense qu'il n'y en eut jamais. Le vieux Diderot du xviii* siècle est vivant et plus vivant dans celte œuvre d'un homme du xix* siècle que dans la sienne, et la différence qu'il y a entre les deux œuvres de ces Ménechmes, à distance, n'est pas seulement une différence de cent ans 1
Aussi, lorsque je dis «Ménechmes, » je me trompe. Il faut être précis, quand il s'agit d'un phénomène... M. Jules Janin, quand on y regarde, n'est pas le Ménechme de Diderot. S'il l'était, il ne serait que cela et il n'aurait jamais été davantage, car on se modifie, mais on ne s'arrache pas la figure. On peut se la brûler, comme Vautrin, se percer les lèvres et les joues comme Zopire. On peut être l'Origène de son propre nez, en le coupant; mais l'angle facial, ce squelette du visage, on le porte forcément toujours devant son cerveau, et pour le faire céder il faudrait écraser le cerveau mêmel £h bien! M. Jules Janin n'est pas, littérairement, l'angle facial de Diderot.
Nous lui connaissons un autre visage. II peut lui ressembler en bien des points, et j'ai souvent constaté cette ressemblance, mais enûn il diffère par d'autres traits. Par exemple, il a du Sterne aussi dans la physionomie. Si donc, étant ce qu'il est et ce qu'il a toujours été, il est devenu un Diderot, dans le livre où Diderot est le plus lui-môme, c'est par un procédé dans lequel l'imitation entre pour beaucoup, je ne le nie pas, mais où elle n'est certainement pas seule. Et que dis-je? S'il n'y avait qu'un procédé, il y aurait une réussite moins complète, car il y a quelque chose de grossier, de physique et presque de mécanique dans tout procédé. Il faut évidemment qu'il y ait ici Texercice d'une faculté excessivement rare, et devant laquelle une Critique, un peu profonde, est obligée de s'arrêter.
Et, du reste, cette faculté n'est pas d'hier en M. Jules Janin. Pour moi, je me défierais toujours un peu d'une faculté qui ne se serait pas révélée déjà dans l'ensemble de l'esprit d'un homme et qui y pousserait tout à coup. Je crois qu'elle ne pousserait que dans l'esprit de ceux qui ne l'auraient pas remarquée... Je puis croire à Ninon. C'est de l'histoire. Mais je ne crois pas au phénix. C'est de la mythologie. Cette faculté que je tiens à signaler aujourd'hui, cette faculté qui vient de se produire en cette Fin d'un Monde et du Neveu de Rameau avec un si in-
croyable éclat et tant de puissance, M. Jules Janin Ta toujours eue. Rappelez-vous la Clarisse qu'il publiait il y a, je crois quatorze ans; rappelez-vous ce livre inouï et sans exemple, de Taveu de ceux qui Tont le plus sévèrement condamné. Cette Clarisse de M. Janin n'était pas la Clarisse de M. Janin. C'était la Clarisse de Richardson. M. Janin, qui entre aujourd'hui, et triomphalement, dans lapeau de Diderot, — et laissons cette expression trop matérielle pour ce qu'elle veut exprimer, mais disons: dans l'individualité d'un talent énorme qu'il s'agit de s'assimiler, — M. Janin, aujourd'hui audacieusement Diderot et merveilleusement réussi, fut alors aussi audacieusement, mais moins heureusement, Richardson. Il ne traduisit pas seulement, il ne condensa pas seulement l'œuvre de génie sur laquelle il porta cette main coupable, à laquelle les femmes pardonnent tout, quand elle est coupable par trop d'amour... II fit bien plus. Pour me servir d'une expression hégélienne, il voulut, il essaya de repenser la pensée môme de Richardson, et il prodigua dans cette tentative les ressources d'un trèsgrand talent. C'était un prélude; le prélude de ce qu'il vient d'exécuter admirablement aujourd'hui avec un détail infini, une possession de soi, une fécondité dans cette Fin du Neveu de Rameau^ dans celte œuvre singulière, dont l'inspiration première ne lui appartient pas et qui, s'il l'avait, serait du génie.
Car voilà ce sur quoi il convient d'appuyer. la seule supériorité qu'ait Diderot sur M. Jules Janin, c'est l'invention, c'est la donnée première, c'est la conception du personnage, de ce Neveu de Rameau^
166 LES AOlUNGlEOfl.
qui est une créalion comme Falstaff ou TartuDc, et que M. Jules Janin, réduit aux forces personnelics de son esprit, n'aurait pas probablement trouvée tout seul. M. Janin est intellectuellement un de ces enfants qui ne seraient pas venus au monde, s'ils n'avaient eu un vigoureux aîné qui leur a fait large la voie par laquelle ils sortirent de l'obscur giron maternel. « César et le Danger sont deux lions, mis bas le même jour, a dit Shakespeare, mais César est rainé... » César ici, c'est Diderot! II en est bien heureux, du reste. Sans cette aînesse de l'invention, je ne sais pas ce qui lui resterait, en présence de la prodigieuse exécution de M. Janin. Il est évident, quand on les compare, que M. Janin, dans Texécu* tion, est le maître; que c'est lui qui, des deux, est le plus grand artiste; qu'il est l'aîné enfin... et de fait, il a cent ans de plus !
Et quels cent ans encore I Les cent ans dans lesquels nous avons mi crouler ce monde que Diderot cro3'ait peut-ôtre éternel ! Cent ans pendant lesquels la Révoiulion, celle boueuse de Dieu, netloya de son balai sanglant le soi souillé de la patrie i Cent ans pendant lesquels Napoléon nous secoua l'esprit sous les coups redoublés du Sublima, et fit de la poésie épique en attendant qu'il y eût des poètes I Cent ans enfin, pendant lesquels le Romantisme rétablit la tradition littéraire de la France, et nous construisit une langue de couleur, de relief et de beauté plastique, qu'on parla pour la première fois !
Certes oui, ces cent ans-là n'ont pas été perdus, et ont dû donner à l'exécution du Diderot du dix-neuvième siècle, sur l'exécution du Diderot du dix-hui-
M« JUI£S JANIH. 167
tième) une supériorité des plus nettes et des plus tranchées, car les bénéfices du temps sont toujours une magnifique succession ouverte au génie, môme à celui qui a le moins besoin d'hériter. Mais, il faut bien le reconnaître, il y a eu aussi, du côté du livre de M. Janin, une autre supériorité moins impersonnelle et moins fatale, qui venait non plus seulement des circonstances, mais du genre de talent de l'auteur et de la puissance d'imagination qu'il avait l
En effet, la grande réserve maintenue, en faveur de Diderot, de la conception de ce Neveu de Rameau, qui est le type deviné de l'artiste moderne tel que nos décadences l'ont fait et montré, éblouissant et sinistre, dans ce qu'il y a de plus brillant et de plus abject, comparez, de ces deux Neveux de Rameau qui n'en font qu'un, celui que Diderot nous a peint et celui que M. Jules Janin vient de nous peindre 1 Ce sont deux portraits du même homme, et, vous le savez, c'est bien moins le mérite du modèle que l'art du peintre qui fait la valeur des portraits.
£h bien ! le Neveu de Rameau de Diderot n'est que l'homme d'un café, du café Procope. Il est taillé juste à la grandeur de cet antre obscur, dont il égaie ou scandalise les pousse-bois, comme il les appelle, qui viennent y jouer leurs parties d'échecs : mais le même Neveu de Rameau^ dans M. Janin, c'est l'homme du dix-huitième siècle tout entier, et il est taillé à l'af-
freuse grandeur de ce siècle, qui tourne autour de lui, géant de cynisme, réflecteur du cynisme de tous, et qui en répercute, après les avoir concentrées, tou* tes les corruptions et tous les vices 1
Réalisé comme Ta réalisé Diderot, le Neveu de Rameau, qui a étonné nos pères comme un Paradoxe du Comédien de plus, n'est, à le bien prendre, qu'une conversation très-habilement menée, quoique bouillonnante, pleine d'esprit jusqu'à déborder; plus pleine encore de verve, de bonhomie, de mordant, d'ironie profonde, mais si bouillonnante, rapide, interrompue, reprise; cascade coupée de cascades qu'elle puisse être, ce n'est après tout qu'une violente dépense d'imagination et d'esprit d'une centaine de pages et le divertissement d'un soir qui ne dure guère plus que le temps d'une orgie, tandis que, sous les arabesques et les méandres d'un dialogue qui tarit moins vite et s'éparpille moins que celui de Diderot, le Neveu de Hameau de M. Janin est tout un drame et tout un roman, pcithétique et terrible.
Cette différence dans la composition de ce qui n'est qu'un dialogue à ee qui est un livre — de ce qui n'est qu'une joule de morale entre deux interlocuteurs, et un feu roulant d'épigi:ammes littéraires dont le temps aémoussé la pointe; d'anecdotes obscures et de commérages, à ce qui est l'histoire d'un siècle, liée autour d'un homme, *— à ce qui est une question de société et de nature humaine, — cette différence doit produire mille autres conséquences différentes de celle-là qui est fondamentale, et elle n'a pas manqué de les produire.
11 s'agit d'un homme et de la fin d'un monde dans
M. Janin, et ce monde qui fut la plus puissante des monarchies, craque, éclate et croule de toutes parts, en des épisodes comme l'histoire superbe des trois fHles du marquis de Nesie, et cet homme qui meurt avec ce monde c'est le Neveu de Rameau, souffleté d'abord et tué ensuite de la main de son fils, dont lui-même a fait un parricide I • Et ce n'est pas tout que cette supériorité de composition dans ce livre de la Fin d'un Monde et du Neveu de Rameau; ce n'est pas tout que l'expression tragique et comique à la fois donnée à cette grande figure du Neveu de Rameau, laquelle monte parfois jusqu'à l'épique dans le livre de M. Janin; ce n'est pas tout que la vérité des détails et la beauté des épisodes pour faire conclure à la Critique que M. Jules Janin l'emporte et de beaucoup, sur Diderot, en cette œuvre dont il lui doit l'idée. Par le style aussi, par la langue, par l'esprit, il l'emporte encore.
Il a bien toutes les qualités de l'esprit, de la langue, du style de Diderot; mais il les a exaltées, idéalisées, transcendantes Par là, U est encore plus
grand que son origine, car, je l'ai dit, il vient en ligne droite de Diderot; seulement il a allumé un peu plus la physionomie déjà passionnée de son père. Oti Diderot n'est que pourpre, m1 est écarlate. Où Diderot est écarlate, il est rouge à blanc, et son feu devient de la lumière.
C'est Diderot, et c*est plus que Diderot ! Il en a la verve enragée, mais bien plus soutenue; la bonhomie charmante, mais non plus si bourgeoise et tout autant bonhomie. U en a la langue immense, enthousiaste, éloquente, lyrique, à rires sonores, à larges larmes,
170 LES BOILLMGISES.
l'engueulement sublime du cabaret? la gouaille à écuellées, les gros mois hardis qui n'ont peur de rien, quand ii s*agit d*étre remuant et pittoresque; le gros sel, le sel bourguignon qu'il jette à poignées, d'ici, de là, mais plus cristallisé, plus diamanté et qui, en salant tout autant, étincelle davantage l U en a, en deux mots, tout cet esprit vivant et cordial et qu'on aime, quand on est Gaulois ou même Frane, mais il l'a poussé presque de l'ampleur étoffée de Diderot jusqu'au grandiose de Rabelais, avec le diotionnaire accumulé et splendide du dix^neuvième siècle I
Tel est a^jourd'huiM. Jules Janîn. Ce n'est pas mal, n'est-ce pas? et c'est vrai ! Ce n'est pas mal pour un homme que l'on croyait perdu et qui s'était figé à traduire Horace, qui s'y était endormi, qui somno» lait et ne se réveillait que le temps d'un feuilleton; d'ailleurs trop heureux pour avoir du talent encore, de ce talent qui suppose des entrailles, du cerveau, de l'inspiration, de la chaleur et de la longueur dans l'haleine, et qui se réveille aujourd'hui très-dispos, pour faire un livre et un chef-d'œuvre.
Dieu soit béni, la chose est faite, comme je le dis« Nous avons un livre charmant et puissant dont les défauts (car il a des défauts, et je les connais bien) viennent non d'indigence, mais de plénitude. Nous avons un Neveu de Hameau qui nous maigrit Tautre IVeveu, s'il ne nous l'efface pas tout à fait. Nous avons un Diderot, sans le pédantisme, sans le matérialisme du philosophe Diderot, un Diderot., rien qu'éloquence et poésie!
Certes, après un pareil livre, auquel on s'attendait
si peu et qui clôt (ou qui ne clôt pas) cette vie dévouée aux lettres, sans infîdélité, qui fut toujours la vie de M. Jariin, si TAcadémie française ne donnait pas à Tauteur de la Fin du Neveu de Rameau le fauteuil de Diderot, dont il a pris le talent et dont il va partager la gloire, elle manquerait terriblement de sens critique, l'Académie! Serait-elle donc jalouse pour le compte de son Secrétaire perpétuel, de ce que M. Janin sût le latin maintenant aussi bien que lui ! L'éloquence serait-elle donc battue par la grammaire, Diderot par l'abbé d'Olivet?
li n'y a pas longtemps (2), nous annoncions le poème provençal de Mirèio, — celte grande chose qui a réussi comme si elle avait été une petite, [une œuvre dont la jeune gloire va s'embellir en vieillissant, comme font les marbres. — Or, après Mirèio^ voici un autre livre, différent d'inspiration, de composition, de langage, et cependant ayant beaucoup de consanguinités et de saveurs communes avec le poëme de M. Frédéric Mistral. Dans ce nouve. u livre, en effet
(1) Le Marquis des Saffras,
(2) Les Poètes, première série.
174 LES BOMÂNCIERS.
(un roman au lieu d*étre un poëme), il s'agit du même terroir et du même ciel que dans MirèiOy c'està-dire du Midi et de ses mœurs ardentes, saisies et reproduites avec une observation passionnée dans ce qu'elles ont de vivanA encore, et jusqu'à ce jour d'inaliénable... Amour et souvenance de la patrie dont les premières impressions teignent à jamais le talent et teignent bien plus fort le génie, sentiment profond des poésies du sol, recherche de la vie où elle est, c'est-à-dire dans les classes populaires, plus près que nous de la nature, préoccupation des choses primitives que tous les jours, hélas! la civilisation ronge davantage, voilà les parentés intellectuelles de l'auteur de Mirèio, le poëte, et du moraliste qui a écrit le roman qui s'appelle : — le Marquis des Saffras!
Seulement, parce qu'il était moraliste, comme doit l'être tout romancier, et qu'il ne s'agissait pas uniquement pour lui de peindre avec grandeur des mœurs poétiques et simples auxquelles une intelligence, que nous n'avons pas craint d'appeler épique, a donné la plus héroïque des tournures, l'auteur du Marquis; des Saffras ne s'est pas concentré dans la sphère où Tauteur de Mirèio est resté, et ses paysans primitifi n'ont plus été ces vanniers, ces pâtres, ces matelots revenus des guerres, ces conducteurs de ca* valeSy ces toucbeurs de bœufs, campés sur des reins d'Hercule, comme les héros d'Homère, dans im ciel d'un bleu olympien. Les siens, à lui, ont été des primitifs encore, mais ils n'ont plus eu la pureté éblouis* santé, l'enivrant éther des types de Mirèio.
La civilisation les a touchés et altérés. Verdeur et profondeur sinon perdues, au moins compromises!
Ce n'eftt plus \h le paysan éternel, retrouvé dans quelque anse des Gyciades, entre sa charrue et sa barque; le même qu'il fut depuis la Bible Jusqu'à Homère, et depuis Homère Jusqu'aux chansons des Palikares, mais le paysan des temps où nous som« mes, ce débris d'homme fruste qui se polit chaque jour, la dernière gouUe diiJimou créateur, qui n'ait pas perdu sa virginité! Sur celui-là, sur cette tête crépue de Samson, la civilisation, cette Dalila, a déjà mis eette affreuse main qui coupe la force* demain elle y mettra les oiseaux! Elle éçorcera l'olivier sauvage. Les paysans du Marquis des Saff^as ne sont déjà plus des paysans, ce sont des candidats en bour* geoiiie. On peut enlever de grandes taches de bour-^ geoisisme sur leur originalité et sur leur vertu, comme chez tous les paysans de cette époque, du reste, où les mœurs, de même que les classes, ont le sang môle et tendent chaque jour à se mêler davantage.
Tels sont les hommes que M« Jules de La M adelène s'est donné la mission de nous peindre. Ces paysans^ là n'ont pas assurément plus do réalité que ceux du poëme de Mirèio^ mais leur réalité est présentement moins exceptionnelle. Ils sont esthétiquement moins beaux, et par conséquent ils s'adressent moins à Ti^ maginalion que les p&tres de MirèiOy ces figures de bas-reliefs qui vivent, mais ils parlent plus à la pen* sée. Ils la heurtent par tous les contrastes et en solli*citent la fécondité. Types de transition, auxquels la marche des choses communique de sa mobilité incessante ; il faut se dépêcher de les fixer pour s'en rendre compte, car bientôt ils ne seront plus là avec ce progrès qui entraîne tout, et qui a \q précipité ei
peut-être la chute d'une cataracte! Il n'existe point et il n'existera jamais de Cuvier pour recomposer les nuances sociales perdues, qui ne laissent pas d'os après elles, comme les animaux engloutis. Il faut donc les décrire tant qu'elles durent. Il faut les arrêter au passage, et c'est là le fait des romanciers, ces historiens des mœurs, bien plus profonds et bien plus éclairants, croyez-le, que les historiens de l'histoire I
Eh bien I cette nuance sociale du paysan d'autrefois, qui dans chaque contrée va disparaître, M. Ju** les de La Madelène nous l'a donnée dans son Marquis des Saffrasy pour son compte et pour celui de son pays. Provincial de naissance et d'éducation première, comme la plupart des esprits très-individuels, M. de La Madelène sait que la nuance sociale du paysan varie avec le pays où cette nuance existe, et il le sait trop bien pour avoir imité la faute de l'homme de génie qui, un jour, gâta un de ses plus formidables livres, en l'intitulant : Les Paysans. Lui, l'auteur du Marquis des Saffras^ — met patois qui dit, môme avant que le livre soit ouvert, quelle est la variété de paysan à laquelle il a consacré ses facultés d'observation et de peinture, — lui donc, l'auteur du Marquis des Saffras^ sait parfaitement qu'il n'y a pas plus de paysans en général que d'hommes en général, et que, quand on se sert de ce mol-là, fût-on Balzac luimême, il faut ajouter une épithète au substantif et particulariser comme la nature.
En effet, vrai peut-être, s'il avait été intitulé, par exemple : les Paysans des environs de Paris^ et que l'auteur eût renoncé à ses paysages de Bourgogne ou
les eût remplacés, le livre de Balzac n'est plus, sous sa dénomination abstraite et dure, qui étreint mal ce qu'elle veut embrasser, de l'observation libre, impersonnelle et lumineuse ! En vain est-il écrit avec cette furie de coloris qui fit de Balzac, en ses derniers écrits, quelque chose comme un Tintoret, d'une exaspération sublime, ce n'esty après tout, pour qui veut conserver son sang-froid devant cette magie, que la satire en action d'un colossal Archiloque qui avait au ventre une peur égale à celle de Pascal pour l'enfer, devant le « Robespierre aux cent mille têtes » et le communisme futur ; mais ce n'est pas la vérité !
Or, c'est la vérité que M. de La Madelëne a voulu exprimer, la vérité locale, qui n'est jamais que locale en matière de paysan, la vérité des mœurs, des traditions et du langage d'une contrée entre toutes les autres, la vérité étroite, exacte, mais vivante cependant, car M. de La Madelène est un artiste qui a puissance de vie, et l'analyse chez lui double Faction sans l'étoulTer. Son roman, qu'il aurait pu écrire peut-être comme l'auteur de Mirèio écrivit son poëme, dans le dialecte de sa terre natale, écrit en français exquis, n'a pas cependant que son titre de patois, et roule dans son flot de délicieux provincialismes que M. de La Madelène a trop de tact d'écrivain pour laisser mourir.
Les idiotismes les plus charmants, ces locutions de
178 LES ROMAKdERS.
terroir si difflciies à traduire dans leur grâce native, ii les transporte dans la langue qu'il écrit et il l'en parfume» et c'est ainsi qu'il ajoute à l'individualité de son talent et de son langage l'individualité de son pays.
£t d'ailleurs, si pour être vrai il faut être calme, qui jamais fut plus calme que l'auteur du Marquiê des Saffras? Si pour bien voir il faut avoir le regard pur, qui l'eut jamais plus essuyé de toute écume, et de tonte ombre, colère, mépris, terreur, pessimisme quelconque, que cet observateur, aux yeux clairs, qui traduit toujours son observation avec une expression de la môme clarté que son regard? Impersonnel et désintéressé de tout, excepté de la perfection dont l'idée est à l'état d'étoile fixe dans son esprit, l'auteur du Marquis des Saffras est un artiste d'une sérénité infinie, que le temps n'a pas rendu spectateur comme le vieux Ooêthe, car il est jeune, mais qui est né contemplateur. Chee lui l'babitude de la contempla* tion a tranquillisé immensément la pensée. Le caractère du talent de M. de La Madelène est une grande douceur dans une grande lumière : mais ne vous y méprenez pasi ce sont deux toutes-puissances 1 La douceur de M. do La Madelène n'a rien de béat, ni d'optimiste, ni de sympathique à côté, ni de dupe, comme bien des talents qui n'en sont pas plus doux pour cela ; et sa lumière est faite d'un^chaleur et d'une flamme, dont les rayons peuvent se velouter en passant par le milieu de sa pensée, mais n^y perdent pas de leur pénétrante intensité !
M. JULES DB LA tfÀDILlfNE. 479
in.
Le livre du Marquis des Saffras a donc sur les Paysans de Balzac, auxquels nous ne nous permettrons pas de le comparer pour la manière, qui est essentiellement différente, la supériorité d'une peinture sans exagération et sans outrance, prise dans la mesure juste de son cadre et dans la réalité. Ce n'est pourtant pas une peinture sobre, c'est une peinture qui a, au contraire, son opulence, mais Tondue dans une harmonie. Les paysans dont le beau roman de M. de La Madelène fait l'histoire sont, nous l'avons dit déjà, ces robustes et lestes paysans du Midi, bruyants, extérieurs, ivres de leur force, têtes de poudre et de foudre, capables de tout dans un moment donné, et dont la gaieté est une turbulence encore. ^
Ces enfants gâtés du soleil et souvent terribles, M. de La Madelène les a fait vivre tels qu'ils sont, non pas seulement dans leur vie domestique et de foyer, mais dans leur vie collective, leur vie d'assem^ blée, d'émeute, de farandoles et de batailles, car le plein air, le dehors, la place publique, sont pour eux bien plus le foyer que le coin du feu de la maison; il nous les a montrés en plein dix-neuvième siècle et à cette heure du dix^neuvième siècle, dominés parl'io^ coercible élément méridional, qui leur donne encore la physionomie des ancêtres ; par ce caractère héré* dttaire et local que la poussière humaine ne perd que le dernier, et qui se révolte avec tant d'énergie sous
rémiellant et l'aplanissant rouleau que la civilisalion, celle Tarquine à la main douce, qui ne fait pas voler les têtes de pavot sous les coups de baguette, mais qui se contente de les coucher par terre en les caressant, promène par-dessus toutes choses, comme dans une allée de jardin ! A celte heure, la civilisation est au Comtat, comme partout, malheureusement pour rimagination. Elle y est, et la preuve, — ne riez pas, — c'est qu'on y joue des tragédies!
«Eni84... (c'est ainsi que s'ouvre le roman du Marquis des Saffras)^ pour la Saint-Quinid, fête de leur paroisse, les paysans de Montalric donnèrent une grande représentation de la Mort de César. Depuis quelques années on s'était mis à jouer des tragédies dans nos villages du Comtat. Pour les fêles votives on montait les pièces de Racine et de Voltaire : Zaïre, Athalie^ Brutus et César ^ — César ^ Brutus; A t ha lie, ZaïrCy — on ne sortait pas de là à Monteou, comme à Saint-Didier, à Sarriano comme à Méthamis et à Beaume de Venise.
» Enlre loules ces bourgades, c'était une lutte ardente, une émulation sans égale pour bien faire et se surpasser. Les vieilles jalousies de village étaient transformées. On était en rivalité de tragédies, et dans ces luttes pacifiques on apportait la même passion que dans ces rixes terribles où, vingt ans auparavant, des villages entiers venaient offrir la bataille aux villages ennemis. )>
Or, à celle tragédie jouée à Montalric, il y avail, au milieu de la foule compacte, un homme qui assistait pour la première fois à celle solennité, et c'est de la rencontre et de Ja combinaison de la tête singu*
M. JULES DE LA MADELENE. i81
lière de cet homme, simple potier-lerrailler de son étal, et de celte tragédie, dont l'impression le bouleversait, que va sortir tout le roman de M. de La Madelène. La matière d'un conte va devenir sous sa plume celle d'un volume en cinq livres. Une tragédie de Voltaire, qu^un paysan du Midi veut faire jouer à la fête votive de son village, parce qu'il a au fond de sa poitrine ce souffle immortel du paganisme qu'on appelle l'amour des spectacles et qu'ils ont tous, ces Romains et ces Grecs d'Avignon, de Marseille ou d'Arles, voilà la frêle bobine sur laquelle l'auteur du Marquis des Saffras dévidera la plus belle étoffe d'écarlate dans laquelle on ait jamais taillé un récit. Tableau de genre, à ce qu'il semblait, qui monte jusqu'à la fresque et prend des proportions assez vastes pour pouvoir peut-être vous étonner 1
Cet homme, en effet, ce potier-terrailler qui est de la montagne et qui s'appelle Ëspérit, EIzear Siffrein Veran Espérit, citoyen de Lamanosc, n'est autre que le héros du livre, le Marquis des Saffras^ un sobriquet qu'il tenait de sa maison adossée à ces rochers de sable qu'on appelle dans le pays des saffras. « Le pic elle ciseau jouent à l'aise dans ces roches sablonneuses mêlées de cailloutis. Espérityavait creusé des caves d'abord, puis des serres, puis des escaliers... Il avait creusé, creusé toujours, poussant devant lui son terrier à droite, à gauche, en haut, en bas, niche sur niche, jardinets sur^jardinets. » Artislede nature, ayant des donsy comme eût dit le Bas-de-Cuir de Cooper, Espérit avait élevé « au plus haut de ces constructions une sorte de tourelle en bois, à baluslres crénelés, où grinçaient des girouettes vi des horloges à