‹ Les romanciersChapitre 6 sur 26 · HONORÉ D£ BALZAC · texte numérisé non relu

HONORÉ D£ BALZAC

était le Balthazar Glaës de sa Comédie. Il ne devint pas fou, mais il mourut à la recherche de son roman philosophai dans une grandeur immense, et nécessairement incomplète, car pour cadre à Tœuvre qu*il avait rôvée, il lui eût fallu Tinfini !

C'est ce Balzac enterré sous sa pyramide inachevée que M. Eugène Poitou n*a pas saisi à travers la lettre resplendissante d*une œuvre inouïe. Cette lettre que le critique discute petitement, il n*y a évidemment rien compris. Cependant les succès de Balzac, ses influences sur notre génération littéraire et sociale, l'irradialion de plus en plus vaste et lumineuse de sa renommée, auraient dû avertir M. Poitou et lui donner à réfléchir. Au crible du Temps, les hommes sont rares; c^ux qui peuvent s'imposer comme tels. Leurs ouvrages aussi se clairsôment. Peu d'œuvres. dont nous ayons été charmés à une première lecture savent résister à une seconde. Ajoutez à cela les mille angoisses que connut Balzac , le plomb des exigences de librairie, les tyrannies des marchands érigés en Mécènes, les Fourches Caudines sous lesquelles sont obligés de passer les plus fiers écrivains, l'inspiration que Ton chasse et la commande que Ton fait, les instincts bas dont les colporteurs de littérature risquent le plaidoyer, l'argent à la main, pour tenter la faim qui doit prêter l'oreille, malgré le proverbe, enfin la levée de boucliers des esprits sans lumière et

10 tLS KOMANCIEUS.

sans vie contre les réfrac taires qui s'obstinent à vouloir être ce qu'ils sont, et dites-vous si le massacre n'est pas organisé, — de haute lice et de nécessité, — et s'il n'est pas besoin d'une force intellectuelle redoutable pour ne pas périr au moins dans quelques parties de son âme et de son talent? Eh bien! non-seulement Balzac n'a pas péri, mais il a fondé une de ces choses que lui seul eiit pu débàtir, et que la Postérité, moins artiste que lui, respectera. Celle observation qui expliquerait Balzac et ses défnillances quand il en eut, M. Eugène Poitou ne Ta pas faite. Aussi, après avoir oublié l'homme dans Balzac, avec sa virtualité et les circonstances, et tout ce qui rend l'illustre auteur de la Comédie humaine plus monumental que son monument, M. Poitou dépensc-t-il tout son temps et tout son eflbrt à chicaner stérilement les détails qui se heurtent, à ce qu'il semble, quand on les voit pièce à pièce, et qui se fondent et s'harmonisent, quand on les regarde de loin et de haut. Il ne faut pas s'y tromper : les contradictions de doctrines, d'inspirations et d'idées, que M. Poitou a relevées dans quelques fragments épars de la Comédie humaine^ ne viennent guères que de sa propre manière de regarder, et à ces contradictions, qui sont le résultat d'une faiblesse d'yeux, impuissants à embrasser un ensemble et une perspective, le critique ajoute ses contradictions et ses titubations à lui-môme. Ainsi, par exemple, il blâme en Balzac le portraitiste, ce qu'il admire dans Saint-Simon. Ainsi encore, après avoir refusé à peu près tout à Balzac, après lui avoir reproché « la stérilité d'invention, » à cet homme qui a produit plus que Walter Scott, et « la reproduction des

Page 1