HONORÉ DE BALZAC
mêmes types, » quand le prodigieux créateur en a fait jaillir de sa tête quelque chose comme un millier, M. Poitou veut bien convenir pourtant que Tauteur de la Comédie humaine di de la vie, comme si la vie n'était pas la qualité suprême, comme si l'avoir et la donner n'impliquait pas ce qu'il y a de plus important dans les arls I Toujours attiré par 16s idées vulgaires, et Mouton de Dindenaut en critique, M, Poitou né se hasarde guère que là où les autres ont déjà passé. Il ne doit pas manquer de revenir sur le luxe descriptif de Balzac, l'horreur des pauvres et des superficiels, et il y revient! 11 prend ce luxe pour un excès, et c'est une manière! — la manière d'un homme assez épique de facultés pour harmoniser une création derrière un personnage qu'il veut mettre en saillie, et faire tourner toute une civilisation autour de lui! La môme erreur se reproduit à tout bout de champ dans l'analyse à contre-sens que fait M. Poitou des nombreuses qualités de Balzac : ou il les transforme en défauts, ou il les méconnaît, ou il les oublie. L'esprit de Balzac, par exemple, s'en doute-t-il? Où en a-t-il parlé?... Selon nous, ce qui range à part le génie de Balzac parmi les autres génies contemporains et européens, c'est l'esprit, cette faculté perdue que je nommerais volontiers anti-dix-neuvième siècle, tant elle est rare à cette époqu:^, même dans les talents réputés les plus grands ! C'est cette note riante, sonore et comique, qui court partout dans l'œuvre éclatante et profonde et qu'on retrouve perlant tout à coup dans les endroits les plus mélancoliques, les plus passionnés et les plus touchants. M. Poitou n'en dit pas un moL De ce grand génie multi.face qu'on appelle
12 LES nOMANGIEES.
Balzac, il n'a vu presque qu'une Aicelte. Peintre de genre, dit-il (est-ce une insolence d'éloge ou une perfidie?), c'est par la peinture de genre qu'il vivra, s'il vit, ce peintre effrayant de nature humaine, de société, de caractère, d'histoire, qui allait être encore un peintre de batailles, s'il n'était pas mort! Quand M. Poitou a dit cela, il a tout dit. Il a fait sa justice. Seulement c'est lui qui est jugé. Ce n'est pas Balzac.
Voilà l'homme cependant que la Bévue des Deux- Mondes a choisi pour faire son 3 Nivôse contre le génie impérial de Balzac ! Voilà le critique, exécuteur de ses hautes œuvres littéraires, qu'elle a chargé de décapiter, à froid et après la mort, un grand homme d'esprit qu'elle n'aurait pas touché vivant. Le bourreau qui trancha la tête au duc de Monmouth s'y reprit à quatorze fois, nous dit l'histoire. M. Eugène Poitou a dû se reprendre bien des fois aussi en écrivant ces pages malheureuses. Il frappe, comme il peut, ses quatorze coups sur le talent et sur l'homme ! et sur la moralité de son œuvre ! et sur la grossièreté de ses instincts! et sur les exigences de son tempérament! et sur la pestilence de ses succès ! et sur le danger de scR influences ! et sur l'avenir de sa renommée ! Il frappe, mais ce n'est pas d'une hache. Bourreau à plume, la sienne ne coupe pas ! Malgré sa résolution déclamatoire, malgré son désir de briller désormais câauneuQe tac^e sur la mémoire de Balzac, M. Eugène
hOKORÉ DE BALZAC. 13
Poitou manque du mordant qui fait rester la tache sur un homme. Comme exécuteur en critique, il n*a ni la fermeté ni la justesse, ces qualités de tout bon bourreau. Que disons-nous? A-t-il môme une tnain? Est-il une personnalité? Est-il quelqu'un? N'est-il pas simplement la Bévue des Deux-Mondes? N'est-il pas la main de M. Buloz, passée dans la manche d'un lauréat d'académie, pour rendre plus solennels les coups que l'on veut porter à l'une des plus grandes gloires liltéraires du dix-neuvième siècle? Au parti pris évident d'une critique qui n'excepte rien de ses condamnations et de ses ravalements, quand il s'agit d'un homme comme Balzac, M. Poitou est moins un critique que le garçon de la Iîei)ue des Deux-Mondes. On reconnaît en lui la rancune de cette Revue, qui se souvient de ses anciens procès avec Balzac quand il s'agit de lui faire le sien. Balzac, on se le rappelle, dit autrefois un mot sur M. Buloz, que M. Buloz eût pu effacer aujourd'hui, en souffrant une critique impartiale. Mais il n'a pas voulu que le mot fût oublié; et, pour notre compte, nous disons tant mieux ! carie mot est gai et il continue d'être juste (1). Quant au talent en soi de M. Poitou, il n'est pas de mesure avec la besogne qui lui a été imposée. Par le style, par le mouvement des idées, par le cant de sa diatribe morale et littéraire, M. Poitou est un rédacteur de la Bévue des Deux^Mondes. Nous n'en dirons qu'un mot, mais il suffira.
Cette Revue qui fait dire à ses écrivains que M. de
(1) Ce mot, le voici : Vous n'êtes pas le directeur de la Hevue, vous n'en êtes que le portier.
14 LES BOMANCIEBS.
Balzac est de la plus profonde immoralité, ce qui est faux — (il a répondu lui-môme à ce reproche dans sa magnifique préface de la Comédie humaine^ qui restera sur sa mémoire comme un bouclier de diamants), la Revue des Deux-Mondes a publié les romans de Balzac, — et ceux-là que M. Poilou accuse le plus de matérialisme, — et tout le monde sait que ce ne fut point sur une question morale qu'elle rompit avec rillustre romancier. Aujourd'hui toujours Revue, elle veut vendre du Balzac mort et insulté comme elle a vendu du Balzac vivant. C'est double profit, on tire deux moutures du sac d'un homme ; l'une de son écritoire, l'autre de son cercueil. D'un autre côté, la Revue des Deux-MondeSy cette Marianne parlementaire, cet arsenal académique de mécontents où les poltrons conspirent, n'a pas pu faire l'apologie d'un homme qui se souciait peu des académies, qui aimait le pouvoir et qui glorifiait Napoléon. Pour ce qui est de la haute moralité que la Revue des Deux-Mondes invoque dans l'écrit de M. Poitou, nous n'en rions pas. La moralité est une si grande chose que, mémo étroile, môme injuste, nous savons encore la respecter. Tard venue, elle est la bien venue ! Seulemcnl cette moralité qui ne s'appuie pas aux idées positives et religieuses sans lesquelles, selon nous, toute moralité est une illusion ou un calcul, cette moralité ne nous satisfait qu'imparfaitement. Elle n'est qu'un progrès, mais il en reste encore à faire. Quand la Revue des Deux-Mondes dira le chapelet, nous vous avertirons I
Le Socialisme a perdu son romancier. M. Eugène Sue est mort en Savoie. 11 est mort, dit-on, en libre penseur, et ses dernières paroles ont élé pour se vanter de celte superbe manière de mourir. « Prenez acte de ceci, — a-t-il dit à ses amis, — que je meurs en libre penseur,» c'est-à-dire sans souci de Dieu, de Tâme et de sa destinée. Il a donc réalisé le terrible mot de Stendhal, qui était aussi de cette boutique de la Libre Pensée et qui mourut frappé d'apoplexie sur le pavé, sans que Dieu lui laissât le temps d'être inconséquent à son célèbre dire : « la pénitence estune sottise. 11 ne faut jamais se repentir. »
Eh bien ! malgré cetle fin d'un homme qui meurt en prenant toutes ses précautions pour qu'on s'en aperçoive et pour que la charité des gens de bien ne
(1) Œuvres complètes.
iG LES ROMAKGIEIIS.
puisse calomnier sa mémoire en l'honorant d'une bonne aclion dernière, malgré Texil volontaire dans lequel la vanité trouve moyen de s'encadrer encore, lorsque tous les aulres cadres ont été brisés, enfin malgré des travaux... considérables, si vous comptez le nombre des volumes, et qui n'ont jamais (malheureusement) été interrompus, M. Eugène Sue n'a pas fait, en mourant, le bruit auquel il avait presque le droit de s'attendre. Il est tombé dans le bruit de la mort de Déranger et il s'y est perdu. D'un autre côté, est-ce défiance ou ingratitude? le p<irti auquel M. Sue s'était donné et dont il fut longtemps le coryphée, n'a encore jusqu'ici effeuillé que de très-petites fleurs sur sa tombe. On y cherche en vain des tournesols.
Les y mettra-t-il? Les grosses fleurs de l'admiration s'épanouiront-elles sur cette mémoire, comme elles s'épanouirent sur sa \ic? Car M. Sue a été admiré. Il fut une fortune, et il passa pour une puissance. Aujourd'hui qu'il n'est plus et que la popularité de l'auteur du Juif errant est fort diminuée, lui fabriquerat-on une gloire de meilleur aloi et de plus de résistance?... Les grands fondeurs... en carton pâte de la Critique contemporaine élèveront-ils une statue à un écrivain qui a bien assez écrit pour que beaucoup d'esprits le croient un colosse? Il en est un, en effet, — un colosse dç papier, trempé dans de l'encre empoisonnée. La Démocratie, qui place le droit dans le nombre, y place peut-Ctre le génie aussi. A ce compte-là, M. Eugène Sue, qui a produit une grande quantité d'ouvrages, serait un des plus puissants esprits du xix*' siècle. Mais alors pourquoi donc ne le dit-elle pas?...
C'est le XIX* siècle, du reste (et rHisloire littéraire devra lui reconnaître cette supériorité), qui a mis dans le monde ces grands producteurs, comme il les appelle dans le jargon de sa manie économique, qui savent tirer de leur cerveau ce nombre de volumes en disproportion (a-t-on cru longtemps) avec la force de Tesprit humain, et qui ne le sont pas même avec sa faiblesse. Avant le xix« siècle, en effet, un homme comme Scudéry était un phénomène. Aujourd'hui c'est une vulgarité. Excepté Walter Scott, génie accumulé, replié longtemps sur lui-même, et qui écrivait tard sous la pression d'une cruelle infortune, et Balzac, — un homme à part, — constitué pour le travail comme Mabillon , avec cette tête étonnamment féconde que n'ont pas d'ordinaire les grands travailleurs, vous n'avez dans le xix* siècle que de ces immenses fécondités qu'il faudrait plutôt appeler des incontinences, et dont la facilité de production lient bien plus à l'avachissement de l'esprit par le métier qu'à son énergie par l'exercice sévèrement entendu du talent.
M. Alexandre Dumas, le chef de cette École de producteurs, qui imposa un instant à TOpinion étonnée et qui se donnait, avec une gasconnade presque splendide, pour un volcan d'idées et d'inventions à jet continu, a dû être terriblement humilié en voyant de petits jeunes cens littéraires et jusqu'à des femmes
imiter sans effort son genre de génie et continuer cette plaisanterie de la grande production, qui est rébahisseraent des sols. Nous, de notre côté, en regardant dans quelles mains sont tombées les guides qui menaient naguôres, comme un quadrige, trois ou quatre feuilletons à la fois, nous avons eu la preuve de cette vérité qu'il importe de répéter aux hommes d'une époque, dupe des choses physiques : c'est qu'il est plus aisé de produire beaucoup de volumes que d'en écrire un seul avec éclat, délicatesse et profondeur. M. Eugène Sue, qui fut de celle école qu'on pourrait appeler les Pondeurs du xix° siècle et dont les livres, il faut bien le dire, ne sont pas uniquement l'impulsion désintéressée de leur génie, doit donc, pour être compté en littérature, se réclamer de facultés plus hautes que celles qu'il partage avec les plus minces esprits de ce temps.
Malheureusement, de ces facultés, il n'y en a point dans M. Sue. Malgré le tapage qu'elles ont fait quelques jours, les siennes sont médiocres; et nous le disons quand Tautcur des Sept Péchés capitaux est encore en possession d'une renommée dont le flot tout à l'heure va baisser. Ces facultés, en effet, ont le double caractère qui atteste la médiocrité foncière d'un esprit destiné à périr; elles manquent de sincérité, et elles ont produit des choses trop vite populaires. « Les grands artistes, les grands écrivains, ne sont jamais instantanément populaires,» disait Goethe , qui ne l'clait pas, et qui s'en vantait. Si un jour la popularité leur arrive, ce n'est que tard, non sur leurs œuvres, que l'en-bas social comprend peu, mais sur leur nom, que d'en haut on lui a répété. Ils ont la popularité de
la tradition. Telle n*est pas Thistoire de M. Eugène Sue, lu de tous les cochers et de tous les oumers de son temps avec ivresse, et dans l'ivresse, et pour des raisons qui n*ont rien de littéraire, à coup sûr.
Quant à l'absence de sincérité dans le talent de M. Sue, elle est évidente. Certes, un homme peut se chercher longtemps, mais enfin il faut qu'il se trouve. Or, M. Eugène Sue, né riche, et qui ne se chercha que quand il n'eut plus rien, ne s'est jamais trouvé. Il a toujours répété le mot de quelqu'un. Doué d'un tempérament qui lui permettait l'excès du travail et l'excès en tout, l'auteur de romans si divers n'a pourtant jamais eu d'inspiration personnelle. Il n'a jamais été brutalisé par cette divine Violente, la Vocation, cette tyrannie des talents profonds ! Quand il eut mangé son dernier écu, il se passa la main sur le front et se demanda ce qu'il ferait désormais pour battre monnaie, et il s'arrangea pour écrire. Il n'avait pas grande foi en lui, et il avait raison ; mais enfin, il tenta l'aventure! Aventurier de lettres, il prit assez bien le vent qui soufflait; mais aventurier sans hardiesse, il tâta l'eau, avant de s'y jeter!
Ses inventions furent presque toutes des copies. Ainsi il fît des romans de marine, après le succès de Coo];\fr. lien fit d'horribles, après celui de Bug-Jargal et de Han d'Islande. Il en a môme risqué un de sentiment, de scepticisme et de solitude après Obermann. C'est ArMwr. Quand il écrivit sesMémoires de Mathilde^ ce fut à la reprise dans l'opinion du grand livre des Liaisons dangereuses^ et partout il fut écrasé par les modèles qu'il avait choisis. Voilà pour la moitié de sa carrière; l'autre moitié fut dévorée par les partis!
20 LES ROMANCIUIS.
mais là comme ailleurs et nulle part, il ne fut luimôme. Il ne le fut pas plus dans la vie que dans la littérature, car voici ce qu'il fut dans la vie. Une simple anecdote le fera comprendre. Qu'on nous permette de la raconter.
Bien avant d'avoir coulé à fond dans les éloges de la Démocratie et même de la Démocratie pacifique^ M. Eugène Sue, fils de médecin et ancien chirurgien de marine, avait eu les plus féroces prétentions à Taristocralie, à la high life^ au dandysme anglais. Un jour, Tun de nos critiques les plus spirituels, pour lequel il n'était encore qu'un inconnu, le rencontra chez une duchesse. Il y était peut-être en trop grande tenue pour l'heure (c'était le matin), mais cela marquait cette bonne volonté des apprentis en toute chose, qui, pour ne pas manquer la nuance, foncent la couleur. 11 y était donc, Brummel éblouissant et endimanché (ce que Brummel ne fut jamais, par parenthèse), piaffant d'un pied discret sur le tapis, manchettes relevées jusqu'au coude , avec une voix incroyable de douceur, une voix caressante qui faisait dos de chat eu parlant : c'était délicieux... mais suspect! Cette voix surtout frappa le critique, mais elle le frappa bien davantage, quand, en sortant, la porte à peine refermée, de velours redevenue... ce qu'elle était, cette voix de salon reprit tout à coup son timbre de marine et ses grossiers jurons de bord. Le dandy ne se démasquait pas seulement, il se débraillait!... Eh bien! ce changement à vue, si bien exécuté, peint tout M. Sue, et donne même la clef de son talent, lequel cache, comme sa personne, sous les affectations volontaires, je ne sais quelle force native et commune,
EUGÈNE SUE. • 2f
mais n'a jamais de distinction vraie, ni de réelle originalité. Organisé pour la vie matérielle, sensiialiste bruyant et ardent qui se souciait fort peu des choses de la pensée, quoiqu'il en parle dans ses livres, surtout dans les derniers, M. Eugène Sue n'a jamais cessé d'être un comédien, fou du public plus que de son art, et se grimant dans ses livres comme dans le salon de la duchesse, où il eût bien fait de rester. Sceptique qui joua avec un certain éno, mais avec des doigts creux, sur tous les claviers d'idées de son temps, il n'eut point de ces convictions qui font les talents incontestables et impérissables. Parti du pessimisme le plus enragé , il finit par tomber et rouler dans les niaiseries sociales, parce que là était le courant et qu'il y croyait les deux choses qu'il aimait, — l'argent et le bruit, — l'argent pour le luxe qu'il respirait avec une sensualité effrénée ; le bruit, nécessaire à sa flamboyante vanité! Le bruit s'est dissipé. Le silence s'assied déjà sur cette tombe d'hier. Cet homme est mort le cœur brisé par l'angoisse, comme Lamennais.G'était, en vérité, bien la peine d'obéir à la consigne de Stendhal et de ne pas se repentir î
Nous avons nommé Lamennais. Il y a, en effet, plus d'un rapport douloureux et amer entre Lamen- PMs et Eugène Sue. L'un et l'autre sont niorts l'âme déchirée pour avoir voulu s'appliquer le mot de César, qui est le mot de tant de gens, très-peu Césars d'ail-
±2 'LES ROMANCiEilS.
leurs : « Être le premier dans une bicoque plutôt que le second à Rome. » Ce fut le mot de Lamennais dans le genre superbe; ce fut celui d'Eugène Sue dans le genre piltoresque, car son ambition avait ce caraclèrc. L'homme en lui était prodigieusement extérieur! — Vous rappelez-vous ces deux cités de saint Augustin, —la Cité de Dieu et la Cité du Diable, — ces deux camps tranchés et retranchés dont l'idée, à part la vérité théologique, serait encore unesimplificiilion sublime de l'histoire de l'humanité? A Paris, le résumé du monde, à Paris plus qu'ailleurs, cette double cité se dessine, et M. Eugène Sue en fit l'expérience. Il habita tour à tour les deux camps, un instant celui de Rome où de Maistre avait paru, et plus longtemps celui du village où n'existait plus que Lamennais. Il y eut deux parts dans sa vie, et la critique doit bien les marquer. L'auteur du Juif Enfant et des Mystères de Paris commença par être antiphilanthrope, aristocratique à se faire lapider par les égalitaires; artiste, oh! artiste de prétention avec furie, légitimiste, moyen âge, a anticanaille n enfin, comme il le disait. Il avait alors le dandysme de l'impopularité, qui est une manière d'être populaire. Lisez ses romans de cette époque I C'est une Aspasie insolente, falbalas ébourifiants, crinoline millionnaire, avec tous les diamants de la couronne dans les cheveux ! Fastueux comme un fermier général, cet homme de palette, — car M. Eugène Sue a une éblouissante palette, ce qui ne suffît pas pour être un grand peintre, — la mettait partout, jusque dans sa livrée. Il avait une livrée, en efiFet, originale et voyante, tov^'^nrs prête, à son moindre gîte, et il re-
grettait de ne pouvoir, comme-le prince de Ligne, lâcher quatorze coureurs devant sa voiture, avec un habit argent et rose! Certes, il était bien loin, quand il écrivait son Létorière^ de ses altendrissements plus mûrs sur les raaiheurs des mansardes, et il aurait fait tenir à dislance les Couche-tout-Nu par ses chiens!
Encore une fois, nous le savons, c'était là une pose, la pose d'un esprit qui n'eut qu'un souci dans sa vie, — ce qu'on penserait et surtout ce qu'on dirait de lui. Or, il se trouva qu'on n'en dit rien du tout, d'où ses réflexions et sa mise des pouces avec l'âge. D'où les premières atteintes de sa misanthropie, de cette misanthropie qu'avait connue de La Touche, la mauvaise humeur de l'homme raté. Il eut pourtant la force encore de réagir contre elle. Sicambre qui ne baissa pas la tête, mais qui se retourna! Ce fut la seconde phase de son talent. Il changea d'attitudes et d'allures, passant immédiatement d'un extrême à l'autre, comme chez la duchesse; défaisant ce qu'il avait fait avec une obéissance désespérée à l'opinion la plus méprisée par lui jusque-là ; littérairement tombant au-dessous de lui-même, employant la riche palette que nous lui reconnaissons, son seul don littéraire , aux gravures sur bois du Juif Errant et des Mystères du Peuple^ et, comme on l'a dit de M. Horace Vernet, courant à cheval pour écrire plus vite, ou en chemin de fer, couvert de la boue des bravos !
Alors le Socialisme, qui avait des doctrinaires, mais qui n'avait pas d'artistes, le prit pour son lauréat, son écrivain et son romancier, et lui jeta au cou cette chaîne d'éloges qu'un homme comme lui a dû impatiemment porter. D'artiste devenu homme de parti,
il attaqua TÉglise, le» gouvernements, les législations, toute la vieille sociélé dont il ne gardait que les vices, et il publia successivement tous ces livres qui ont le plus mordu, vitriol terrible, sur les imaginations de ce temps. Pour sa peine, il fut salué et proclamé homme de génie. Lui, l'ancien écrivain régence et à outrance, il devint le moraliste des temps futurs. Les phalanstériens mirèrent leurs songes dans ses œuvres. Il reçut comme hommage des montres d'argent de messieurs les horlogers de Genève. Ah! sa nature donnée, à ce Brummel de second rang, ce dut être bien affreux pour lui , mais il y a des lalions si spirituels dans les juslices de la Providence ! Il avait voulu de la popularité à tout prix et il lui en vint jusque de celle-là qui donne la nausée à qui s'en régale. Deux jours avant sa mort, il était obligé d'essuyer encore les aubades qui devaient cruellement offenser ses nerfs de grand seigneur manqué et de voluptueux, et la mort seule put le débarrasser de celte éclatante misère, des imporlunités de ce bruit qu'il avait tant aimé et auquel il avait sacrifié toute sa vie.
Et il y sacrifiait en plus son talent. Selon nous, ce talent n'était pas immense. Il n'était pas grand, il n'était que gros; et lors même qu'il aurait été développé par les études fortes et sévères, il n'aurait jamais donné à M. Sue la place à laquelle les partis l'ont élevé pendant quelques jours. Celle qu'il aurait conquise n'eût été ni si retentissante, ni si en lumière, mais du moins il ne l'aurait pas usurpée, et la Postérité ne la lui reprendrait pas. M. Eugène Sue, qui a de la couleur et de l'expression pour tout mérite — le fracas des événements dans ses romans les plus van»
tés n'en étant point un à nos yeux — ne pouvait devenir un honame de style, car on ne le dçvient pas, on Test. Or, nous Tavons dit un jour à propos de Frédéric Soulié, supérieur à M. .Sue comme inventeur «et comme observateur de nature humaine, les œuvres littéraires doivent avoir un style pour durer et pour que la Postérité s'en soucie. Au bout seulement de quelques années, les livres mal écrits ne se lisent plus et sont oubliés. Tels seront le Juif Errant^ les Péchés capitaux^ et tant d'autres machines romanesques, dépourvues de ce qui fait la vie des inventions lea plus heureuses et les plus puissantes, la lumineuse atmosphère d'un style à travers laquelle on les voit se mouvoir et se dérouler. Nous ne faisons exception pour aucun livre de M. Sue. L'argot des lapis-francs, qui parut si savoureux à nos goilts écœurés, quand nous l'entendîmes pour la première fois, ne sauvera point les Mystères de Paris, car on retrouve cet argot curieux et horrible dans dès livres auprès desquels on peut dire que ceux de M. Sue {pâlissent tant qu'ils n'existent pas. Balzac, à deux ou trois endroits de sa Comédie, s'est assimilé cette effroyable langue, et y a fait entrer son génie, comme on chasse de l'or dans du fer. Les Mémoires de Mathilde qui sont, de beaucoup, le meilleur ouvrage de M. Sue, ont tout pris aux Liaisons dangereuses de Laclos et à la Delphine de M«« de Staéi, les deux plus beaux livres du dixhuitième siècle; mais le style, le style a été oubKé. Pour cette raison suprême et péremptoire, il ne restera donc rien de ce romancier qui a rempli vingt années de notre temps de sa renommée. Avant qu'une génération soit écoulée, peut-être on n'en parlera pas
plus que de ce Rétif ée La Bretonne, par exemple, qui fut aussi un grand producteur, qui fut aussi le Diderot du peuple et des mauvais lieux et Tannoncialeur à sa manière du Socialisme contemporain.
Mais ce qui restera de M. Sue, c'est le mal qu'il a fait, sans que la conviction l'excuse. Les doctrines de ses livres, il n'y croyait pasi L'auteur du Juif Errant n'aura pas môme cette justiGcalion dernière de la duperie de son esprit, car il ne fui pas dupe. Le breuvage qu'il a versé aux autres, il ne s'en est jamais enivré. La question, pour ce Laurent le Magnifique de la littérature socialiste qui donnait à boire et à manger aux imaginations phalanstériennes, c'était l'applaudissement des convives. Il donnait à boire à ses gens pour qu'ils fissent tapage et porter haut son nom, et il leur versait le vin qu'eux-mêmes avaient tiré. Voilà touti M. Eugène Sue n'a pas créé les goùis, les erreurs, les passions du dix-neuvième siècle. Mais il les a partagés et il les a accrus. Comme beaucoup de nous, il a été, ainsi que l'a dit un moraliste énergique (1), « le propagateur des vices dont il fut le produit. » Il les a si bien propagés, les vices sociaux du dix- neuvième siècle, que l'histoire littéraire ne se souviendra de lui que pour le condamner et le flétrir... Après cela, qu'on dise, si l'on veut, qu'il fut bon, sensible et cordial dans l'intérieur de sa vie, qu'importe ! Danton et Camille Desmoulins l'étaient aussi.
(1) M. Raymond Brucker»
M. RAYMOND BMCKER^*^
Sait-on bien quelle est Timportance des réimpressions? Au double point de vue de la liltérature et de la librairie, elles ont une signification profonde. L'individualité de l'auteur s'y révélant bien moins que dans la publication d'un ouvrage, jusque-là inédit, les réimpressions sont des espèces de renseignements sur l'esprit public que le libraire suit toujours plus qu'il ne le précède... Mais quand, de plus, elles sont une rénovation de l'œuvre déjà publiée, quand l'auteur y apparaît derrière le libraire, quand, ricbe du bénéfice des années, l'écrivain change le caractère d'un livre qu'il juge et condamne, du haut des acquisitions de sa pensée, les réimpressions prennent alors
(i) Le Maçon.
28 LES RO^IANGIERS.
une imporlance que la Critique est obligée de signaler.
Et telle fut en ces derniers temps la réimpression d'un livre qui eut mieux qu'un jour de renommée, puisque le succès n'en a pas été épuisé par quatre éditions successives, et que l'un des auteurs (ils avaient été deux à l'écrire), usant du droit de son intelligence perfectionnée, s'est avisé de refondre et d'améliorer. Ce livre est le Maçon^ publié il y a vingtsix ans (un quart de siècle déjà !) par MM. Michel Masson et Raymond Brucker. Écrit sur le peuple et pour le peuple, ce roman ne saurait passer inaperçu aux yeux d'une Critique qui aime à trouver la moralité et le bonheur du peuple dans toutes les préoccupations du Pouvoir. D'ailleurs, il a, comme on dit, toutes les actualités. D'abord, l'actualité éternelle des mœurs et de la littérature populaires, et ensuite l'actualité éphémère de nos modes et de nos engouements. Lorsque les Champis triomphent sur toute la ligne , lorsque des paysans et des ouvriers de fantaisie, aussi faux que ceux de Watteau et moins jolis, ont, grâce à une plume qui n'est pas pourtant une baguette de fée, le privilège de tourner la tôle à l'Opinion superstitieuse, le moment n'est pas mal choisi, ce nous semble, pour nous rappeler à la ré§Jité de cette nature populaire qu'il n'est pas besoin de flatter pour qu'elle intéresse, et pour nous la montrer éloquemment et simplement, dans tous les plis de sa forte étoffe, ample et sincère, — parlant français et non faux patois!
Or, voilà ce qu'avaient tenté de faire et ce qu'avaient fait, bien avant que le soleil se levât, rose et brillant
M. BAYAIOND BIIUCKER. 29
comme un dieu couromié, sur toutes les traînes du Berri et sur toutes les Mares au diable^ MM. Michel Masson et Raymond Brucker. Seulement il faut aujourd'hui le rappeler, au moment oà ils prirent pour champ d'analyse et de peinture les mœurs populaires, ils étaienl, l'un et l'autre, dans cette ébriété de jeunesse qui se grise môme avec de l'eau claire et qui la croit pure, quand elle est sale. L'un et l'autre appartenaient à ces idées dont est sorti 1830, à ces idées qui ont passé, comme une trombe, dans tous les esprits de leur génération, et qui ont fortifié, en le secouant, le chêne des uns et déraciné celui des autres. Ils appartenaient à ces idées..., mais ils appartenaient aussi, et par leur destinée et par les premières observations de la vie pensante, qui forment, pièce à pièce, la mosaïque intérieure de notre génie, à ce peuple dont ils avaient à traduire les sentiments, le langage et les inspirations ! Leur main d'ouvriers (ils l'avaient été) avait reposé longtemps sur le cœur qu'ils voulaient scruter. Bourgeois de fausses lumières et d'éducation intellectuelle, peuple par l'instinct et par la fermeté de l'observation, ils se fendaient au centre même de leur être, et leur ouvrage porta l'empreinte de ce déchirement de leur esprit. Les idées de la bourgeoisie de ce temps y alternent avec les sentiments du peuple. Aussi est-ce par là qu'il faut expliquer les qualités du livre et ses vices. En effet, si les auteurs avaient vécu là où ils étaient parfaitement placés pour observer ce qu'ils voulaient peindre, s'ils avaient de l'ûme, s'ils avaient de cette fougue sensible, l'écume du talent qui va s'étendre, comme la vague, en se purifiant^ ils n'avaient pas les notions
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morales. Us croulaient par la conscience, la meilleure assise de nos œuvres et de nos pensées. Hs n'avaient pas ce qui doit se retrouver au fond de toute œuvre, non pour qu'elle soit plus utile, mais pour qu'elle soit plus belle, car Tidéal dans les arts (si vous creusez bien), c'est la plus grande somme de moralité. Il n*y en avait pas dans ce livre où plus d'une page semblait l'écho de cette théologie de cabaret qui inspira le Dieu des bonnes gens au poète le plus sottement vanté de cette époque. Du reste, pouvait-on attendre mieux d'un roman de ce temps fait par deux jeunes gens, deux tôles trop verlcs et dont le plus mauvais (nous avons le droit de dire cela à M. Brucker, puisqu'il se frappe dans son passé de toute la force de sa supériorité d'aujourd'hui) avait été élevé par un prêtre apostat et marié, qui, au lieu de lui apprendre à prier Dieu, avait empoisonné son enfance, en la plongeant dans le naturalisme païen du vieux Pline? Certes, si l'ouvrage que l'on réimprime aujourd'hui avait reparu tel qu'il a été imprimé dans les éditions précédentes, nous l'aurions flétri sans pitié. Mais, aujourd'hui, précisément celui des deux auteurs que nous venons dé charger davantage revient sur sa propre pensée. Puisqu'il l'a corrigée, c'est lui qui l'a flétrie. Courageux esprit, parce qu'il croit à une vérité absolue, il ne respecte point celte peau de serpent que l'amourpropre empaille encore, quand nos esprits ont fait peau nouvelle. 11 reprend son ouvrage en sous-œuvre et il le refait dans le fondement môme... Et de ce qui était faible de langage et immoral de sentiment et de tendance, il tire un livre parsemé d'aperçus, vivant de drame, abondant, familier, terrible, à pleine main
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clans l'observation et clans la vie, profond lorsqu'il paraît trivial, sévèrement écrit, d'un style pur, et pourtant ardent, comme du fer passé dans la flamme; un beau livre, enfin, moral et chrétien, comme Diderot aurait pu Técrire, s'il n'eût pas été l'athée Diderot!
Car, pour tous ceux qui ne sont pas dupes du bruit que le hasard ou les circonstances élèvent autour d'un nom; pour tous ceux qui savent que le plus souvent la gloire, c'est le son de la flûte, lombée dans les grands chemins, et qu'un âne qui passe, en la flairant, fait résonner; pour ceux enfin qui prennent les esprits dans leur propre substance et qui les comparent, il y a plus d'un rapport à faire saillir et à reconnaître entre M. Raymond Brucker et Diderot ! M. Brucker n'a pas fait l'Encyclopédie, et nous l'en félicilons de tout noire cœur, mais c'est un esprit encyclopédique et qui a encyclopédiquement écrit. Isolé comme un chrétien dans ces temps d'épreuve pour les vrais serviteurs de Dieu, il n'est pas, comme Diderot, le centre d'une légion (le diable s'appelle parfois légion) de philosophes qui le regardent comme leur Ordonnateur en chef. M. Brucker, le Diderot chrétien, n'a ni l'éclat de la vie de Diderot l'athée, ni son influence sur l'opinion. A l'extrémité, à l'opposite des idées du philosophe du dix-huitième siècle, il n'a rien, hélas ! de ce qui fut un bonheur et une force pour le bibliothécaire de Catherine IL Les rois très-chrétiens doivent penser autrement que les souverains philosophes qui trouvent absurde le mot divin : a Bienheureux ceux qui souffrent et bienheureux ceux qui pleurent! » Mais il s'agit ici de génie, et non pas de destinée. Géométriquement, l'angle facial de ces deux
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hommes semble avoir les mômes dimensions. Tous deux sont des esprits également puissants par la parole et par la plume, quoique, contrairement à Diderot, la parole l'emporte sur la plume chez M. Brucker. Tous deux sont artistes et philosophes. Ils inventent et ils réfléchissent. Coureurs d'idées, après qui la Forme, cette fortune des idées, se met à courir, ils ont touché à tout le clavier humain, et ils l'ont fait vibrer jusqu'à la souffrance du tympan. Tous deux, ils ont écrit des romans, des dissertations, des œuvres de théâtre, de la critique, du dogme et des prospectus pour des marchands de foin. Illuminés d'enthousiasme; hommes de parti enlevants d'éloquence dans des camps opposés; natures bouillonnantes qui dégorgent incessamment comme la bouche d'un fleuve, soit des pensées, soit des images; espèces de Pythonisses de leur propre esprit; passionnés dans leur âme et passionnés dans leur sang que l'Imagination fouette incessamment de ses raille dards enflammés, ils ont les mômes audaces d'expression et ils se ressemblent jusque dans leur originalité... La seule différence qu'il y ait entre eux, c'est que Diderot l'athée ne fut jamais qu'un athée. Quand il écrivait pour dix-huit louis dix-huit sermons, il se moquait de lui-môme et de l'homme qui les lui payait, tandis que M. Brucker, né sur le fumier de l'incrédulité, qui ne vaut pas celui de Job, a longtemps été philosophe, mais est devenu un chrétien, avant de recevoir son coup de lumière dans l'intelligence. Nous nous trompons. Il est une différence encore. Personne n'ignore les splendides et funestes facultés de Diderot. Son siècle a été bon pour lui. Ses livres sont
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lus, et THistoire littéraire a magnifiquement enguirlandé la niche d'homme célèbre où il perche sur un piédestal. Pour M. Brucker, c'est autre chose. 11 n*a encore qu'une célébrité contestée, et il faut ravoir touché dans la vie littéraire pour savoir quelle flamme peut tout à coup jaillir de cette nature de naphte, de ce volcan intellectuel. Il fout savoir à fond rhisloii e, très-peu coiinue, de la littérature française au dix-neuvième siècle, pour apprécier les facultés de ce Diderot obscur qui a fait des livres qu'on lira un jour, en s'étonnaût de ne pas les avoir lus plus tôt, et qui a fait des hommes, lesquels ont la discrétion de leur naissance et qui ne se vantent guère d'avoir été allumés par lui , comme des flambeaux. A propos du Maçon, relouché par cet esprit que la religion a retouché aussi jusque dans le fond et le tréfond de son être, il est peut-être curieux et piquant d'esquisser à traits pressés une vie singulière, que les Mémoires du dix-neuvième siècle ne donneront pas, et qu'en bonne conscience l'Histoire littéraire de cette époque ne pourrait décemment oublier.
M. Raymond Brucker est né quelques années avant le siècle. Nous avons dit comment il fut élevé. En 1827, il était simple ouvrier éventailliste, dans le faubourg du Temple, quand le Figaro fut fondé; un journal
(ligne de son nom et qui fit une guerre impie, une guerre d'assassin au pouvoir d*alors. Tous les gens d'esprit et de talent que nous avons vus s'éparpiller dans toutes les directions, depuis ce temps-là, ont été couvés dans la veste brodée du Figaro: de La Touche, Becquet; l'Krigone politique é\x Journal des Débats y M. Jules Janin; M. Gozlan; M. Alphonse Royer, M«»« Sand; M. Alphonse Karr, etc. Il faut excepter Balzac, qui n'y écrivit pas : hasard étrange pour qui connaît, comme nous, l'ubiquité littéraire de Balzac. Ce fut au Figaro que fut fait le Maçon^ et que M. Brucker révéla pour la première fois ses chaudes et intarissables qualités d'observateur et d'écrivain. Il devint l'âme de ce journal terrible et charmant qui, chez une nation organisée comme la France, devait faire le mal le plus profond, en dévastant tout par la plaisanterie. M. Brucker, qui avait toutes les passions de son temps ajoutées aux siennes, se mêla à cette furieuse guerre faite à la Monarchie, qui, sans droit des gens comme sans pitié, mâchait ses balles et empoisonnait les rivières.
L'auteur du Maçon ne gardait pas les manteaux, comme un autre grand converti de sa connaissance; il lapidait. Tout à coup, 1830 éclata, et quelques jours après qu'on eut bu à cette coupe de Circé révolutionnaire, le journaliste Brucker, transformé en... farouche et en garde national, demandait, à Vincennes, la tête de M. de Peyronnel, avec lequel, par parenthèse, il s'est lié plus tard; cette tête poétique qui fait de beaux vers et qui, en envoyant son portrait à son ennemi mortel devenu son ami jusqu'à la mort, écrivait ce quatrain tourné avec la grâce qui