‹ Les romanciers naturalistesChapitre 7 sur 11 · LA CL · texte numérisé non relu

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Certes, il me faudrait dresser un catalogue si je voulais simplement nommer tous les faiseurs de romans. Ils pullulent avec une terrifiante fécondité. Pendant l'hiver, de septembre à mai, il n°’y a certainement pas de jour où deux ou trois romans ne poussent comme des champignons sur le sol français. Et Paris n’est point seul à produire; la province s’en mêle, c’est une bousculade générale. Des libraires m'ont dit que jamais leurs vitrines ne seraient assez grandes, s'ils voulaient mettre pendant un jour seulement les romans nouveaux à l’étalage. J’ignore ce que peuvent devenir ces millions d’exemplaires de livres imprimés; beaucoup ne se vendent pas et dorment dans les caves des éditeurs. On m'’a conté qu'il y avait, à Paris, certaines maisons dont la spécialité était d’acheter au poids ces soldes d’exemplaires invendus et de les expédier en Amérique, dans l’extrême Orient, dans les colonies, jusque chez les sauvages, où elles s’en débarrassent à de très beaux prix, les lecteurs de ces pays lointains étant peu difficiles et dévorant tout ce qui vient de France. Souvent, j’ai rêvé de ce commerce, m’imaginant ces pauvres bouquins, dédaignés par nous, fêtés là-bas, enthousiasmant de belles filles qui rêvent d’amour

lefsoir,‘en les cachant sous leurs traversins. Chez nous, en ce moment, la production des romans est évidemment trop forte pour la consommation. Nous lisons trop de journaux, nous devons délaisser forcément les livres. Malgré notre passion pour les œuvres romanesques, un auteur a déjà un joli succès, lorsqu’il arrive à écouler un millier d'exemplaires d’un livre. Les éditions sont généralement de mille exemplaires. Il faut être très connu et avoir déjà un public fidèle, pour atteindre une deuxième édition. Au delà, on entre dans l’exception.

Cet excès de production des romanciers s’explique par l’importance peu à peu envahissante que le roman a prise à notre époque. Au siècle dernier, bien que grandi et élargi déjà, il n’était encore qu’un genre léger, dans la rhétorique du temps. Aujourd’hui, il s’est emparé de toute la place, il a absorbé tous les genres. Son cadre si souple embrasse l’universalité des connaissances. Il est la poésie et il est la science. Ce n’est plus seulement un amusement, une récréation; c’est tout ce qu'on veut, un poëme, un traité de pathologie, un traité d’anatomie, une arme politique, un essai de morale; je m’arrête, car je pourrais emplir la page. On comprend que la grande majorité des auteurs aient adopté cette forme si séduisante, espérant être lus, jouissant d’ailleurs de la liberté la plus complète. De son côté, le public s’est passionné, à la suite du grand mouvement déterminé par Diderot et Rousseau, On s’est jeté dans l’amour, dans les grands sentiments, dans les grandes aventures. Le romantisme est venu, avec ses héros tragiques et superbes, avec ses inventions extraordinaires; et, dès lors, la fortune du roman n’a fait que croître. Je dois ajouter que, dans ce débordement de fables romanesques qui flattaient le goût pervers des lecteurs, et surtout des lectrices pour les mensonges aimables, la venue de Stendhal et de Balzac a un moment inquiété et désorienté le public. Ceux-là ne mentaient pas, avaient une saveur amère, désagréable au premier abord. Ils furent peu lus, ils moururent avant d’assister à leur triomphe. Mais ils apportaient la vérité qui triomphe toujours. À cette heure, ils sont parmi les plus grands, et ce sont leurs continuateurs qui tiennent les hautes situations actuelles dans le roman.

Je n’aime guère les classifications, car il faut toujours forcer les choses et les êtres pour les y faire entrer. Pourtant, voulant être clair, il me faut adopter un groupement quelconque, de façon à présenter nos romanciers avec quelque méthode. Je répète que je n’ai pas la prétention de les citer tous. Je ne prendrai que ceux dont le talent ou la situation me paraîtra caractéristique.

Les princes du roman, ceux qui tiennent aujourd’hui la tête, sont MM. Gustave Flaubert, Edmond de Goncourt et Alphonse Daudet. J’ai parlé longuement d’eux, et je n’ai pas à revenir sur les études que je leur ai consacrées. Ils portent haut et ferme le drapeau du naturalisme, ils continuent Balzac, chacun avec une originalité différente. Après eux, je ne puis guère nommer, parmi les descendants de Balzac, que MM. Hector Malot et Ferdinand Fabre.

M. Hector Malot a donné de grandes espérances. Quand il débuta par Les Victimes d'amour, vers 1864, on crut à la venue d’un fils direct de Balzac. Les Victimes d’amour, publiées dans Le Constitutionnel, eurent pour effet immédiat de révolter les abonnés, ce qui est un symptême excellent en France. Ce fut alors que M. H. Taine se passionna pour M. Hector Malot. Il lui fit un article dans Les Débats, qui classa le jeune romancier parmi les écrivains de talent. Malheureusement, après plusieurs autres œuvres, telles qu’Un Beau-frère et La belle madame Donis, où il y a encore des qualités d’observation précieuses, M. Hector Malot a peu à peu glissé à la production facile. Depuis quelques années, il s’est mis à bâcler des feuilletons pour le journal Le Siècle, produisant des romans interminables où tout se délaie, le style, l’observation, la charpente. C’est un écrivain qui se noie.

M. Ferdinand Fabre a également débuté par une œuvre remarquable : Les Courbezon, où un prêtre campagnard et son entourage étaient étudiés avec un souci très fin du réel. Depuis cette époque, il a donné un roman d’une valeur plus grande encore : L’Abbé Tigrane, qui reste jusqu’à présent son meilleur livre. C’est l’histoire d’un prêtre ambitieux, pliant tout sous l’effort continu de sa volonté. M. Fabre a la spécialité des études sur le clergé. Il a grandi parmi les prêtres, il n’a aujourd'hui

qu’à évoquer ses souvenirs pour peindre ce monde peu connu, où certaines passions et certains sentiments prennent un développement extraordinaire. L”’ égoïsme, l’orgueil, le besoin de domination, sont les leviers puissants des passions cléricales. Je dois dire toutefois que, malgré ses qualités indiscutables, M. Fabre n’a jamais eu que peu de succès. Son chef-d’œuvre, son Abbé Tigrane, a atteint péniblement une seconde édition en plusieurs années. La partie faible du romancier est le style, qui, chez lui, est lourd et provincial; lorsqu'il a le malheur de s’y appliquer, il accouche des comparaisons les plus inattendues, des tournures emphatiques et prudhommesques dont on ne se sert plus que dans les journaux des petites villes reculées. D'autre part, pour expliquer le peu d’empressement du public, il est croyable que la spécialité dans laquelle l’écrivain s’est enfermé, ce monde des sacristies, paraît LEoP noir et trop sévère aux lecteurs; naturellement, il n’y a là ni femme, ni intrigue amoureuse, ce qui enlève tout l'intérêt passionnel. Enfin, peut-être M. Fabre n'est-il pas de taille à se mesurer avec ce géant, le clergé; Balzac, dans sa nouvelle du Curé de Tours, en a plus dit en quelques pages, que M. Fabre en plusieurs volumes. Dernièrement, M. Fabre, tourmenté sans doute par la fécondité de M. Malot, a écrit un long roman en quatre volumes : La Petite Mère, qui a paru dans Le Temps et qui n’a eu aucun succès. Je crois, pour mon compte, que L’Abbé Tigrane restera le chefd’œuvre du romancier, et qu’il ne fera désormais que délayer cette œuvre.

À côté de l’école naturaliste, qui a pris le haut du pavé, dans ces dernières années, le chef de l’école réaliste, M. Champfleury, vit toujours; mais, hélas! c’est un chef sans soldats, et lorsque je dis qu’il vit toujours, je dois ajouter qu’il est mort littérairement, car depuis longtemps il n’a plus fait paraître un roman. Il y aurait toute une étude à écrire sur le mouvement réaliste que M. Champfleury détermina vers 1848. C’était une première protestation contre le romantisme qui triomphait alors. Le malheur fut que, malgré son talent très réel, M. Champfleury, n’avait pas les reins assez solides pour mener la campagne jusqu’au bout. En outre, il s'était

cantonné dans un monde trop restreint; par réaction contre les héros romantiques, il s’enfermait obstinément dans la classe bourgeoise, il n’admettait que les peintures de la vie quotidienne, l’étude patiente des humbles de ce monde. Cela était excellent, je le répète; seulement, cela restreignait la formule, et l’on devait étouffer bientôt dans cet étranglement de l’horizon. D'autre part, M. Champfleury écrivait d’une façon très incorrecte; la simplicité est une bonne chose, mais l’incorrection n’est pas utile. L'évolution devait avorter; il y eut un peu de bruit, puis le public passa à M. Gustave Flaubert et à MM. Edmond et Jules de Goncourt, qui représentaient la vraie descendance de Balzac. Le pis a été que M. Champfleury s’est découragé lui-même, en voyant les lecteurs se retirer de lui. Il a cessé de produire, il assiste aujourd'hui à sa propre mort littéraire, cette affreuse mort qui est un abominable supplice pour un écrivain, vieilli et oublié. Dernièrement, je sais que de nouvelles éditions de ses romans les plus lus autrefois ne se sont pas vendues à cinq cents exemplaires. J’ajouterai que le public fait là preuve d’ingratitude et d’injustice. Certaines œuvres de M. Champfleury sont exquises de naïveté et de sentiment. Il a droit à une place à part au-dessous de Balzac. C’est un des romanciers les plus personnels de ces trente dernières années, malgré son horizon borné et les incorrections de son style.

Je rencontre maintenant sous ma plume le nom de M. Edmond Duranty, et je demande à m'’arrêter, car le cas de ce romancier est un des plus intéressants que je connaisse en ce moment.

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Tout jeune, vers 1856, je crois, M. Durantyÿ partit en guerre, avec l’audace de ces belles années, où il semble qu’on est appelé à transformer les lettres. Il soutint vaillamment les romans de M. Champfleury, qui étaient alors très discutés. Dès son début, à l’âge de toutes les erreurs,

il combattait le romantisme, il voyait clair dans cette crise étrange de notre génie français. Il semble tout naturel aujourd’hui de juger froidement et sévèrement le mouvement de 1830. Mais il y a vingt ans, c'était là une hardiesse surprenante. Victor Hugo en exil avait grandi de cent coudées et s’imposait à nous tous comme un maître indiscutable. Les élèves de ce maître tenaient les hautes situations littéraires, le romantisme, dans sa victoire, apparaissait aux débutants comme l’émancipation des esprits, comme une large route désormais ouverte et où les siècles allaient rouler. Certes, venir à cette heure avec des convictions opposées, et attaquer le colosse dans son succès, cela n’était pas d’un esprit banal, cela annonçait tout au moins une nature.

Remarquez que M. Duranty ne reprenait pas la vieille querelle classique. Il mettait dans le même sac l’antiquité et le moyen âge. La polémique se déplaçait. Il ne reprochait plus aux romantiques d’avoir massacré les Grecs et les Romains, il les accusait de rompre la chaîne française, d’être les bâtards des littératures étrangères et non les fils légitimes de leurs pères du dix-huitième siècle. En un mot, il remontait à Diderot et à ses contémporains, comme aux seules sources vraies de nos œuvres modernes. Point de vue nouveau, qui depuis s’est imposé, mais qui étonnait beaucoup alors.

M. Duranty a donc été un des pionniers du naturalisme. Tout ce que nous disons aujourd’hui, il en a eu l’intuition avant nous. Son tempérament d'écrivain le prédisposait singulièrement à cette besogne Il poussait à part, au milieu de ses contemporains. J’ai rarement rencontré un romancier plus dégagé des circonstances ambiantes. Il faut remonter à Stendhal, cet homme unique dont la personnalité est restée si tranchée, dans le coup de folie contagieuse du romantisme. J’ai souvent confessé que nous tous aujourd’hui, même ceux qui ont la passion de la vérité exacte, nous sommes gangrenés de romantisme jusqu'aux moelles; nous avons sucé ça au collège, derrière nos pupitres, lorsque nous lisions les poëtes défendus; nous avons respiré ça dans l’air empoisonné de notre jeunesse Je n’en connais guère qu’un ayant échappé à la contagion, et c’est M. Duranty.

Souvent, lorsque je songe à nous, j’ai une conscience très nette du mal que le romantisme nous a fait. Une littérature reste longtemps troublée d’un pareil coup de folie. Toute logique, toute base de philosophie sérieuse, toute méthode scientifique, toute connaissance analysée des hommes et des choses, ont été balayées par ce brusque accès de lyrisme; et, depuis, nous n’avons pu retrouver notre équilibre. Dans de pareilles épidémies cérébrales, la génération malade n’emporte pas la maladie avec elle; le virus passe aux générations suivantes, il faut qu’il s’use de lui-même, dans plusieurs générations, pour disparaître complètement. Nous, les premiers venus après 1830, nous sommes les plus infectés; nos enfants le seront de moins en moins, et j’ai déjà remarqué, chez beaucoup de jeunes gens, une santé meilleure. Mais l’attaque a été si violente, qu'il faudra au moins cinquante ans encore pour débarrasser notre littérature de cette lèpre.

Là est donc, pour moi, la grande, la rare originalité de M. Duranty; il n’est pas romantique, il est naturaliste, sans théorie, par tempérament. C’est un fils immédiat du dix-huitième siècle, auquel il se rattache, comme si les littératures de l’Empire, de la Restauration et de Louis-Philippe, n’avaient jamais existé. Sa seule parenté est Stendhal, un cousinage.

Le premier roman qu’il publia, vers 1860, Le Malheur d’Henriette Gérard eut un très joli succès. On en tira deux éditions. La critique fut très frappée de cette simple histoire, les amours contrariées d’un jeune homme et d’une jeune fille, dont l’auteur avait fait tout un drame poignant d’exactitude. Il y avait là un accent de sincérité une science du détail, une analyse impitoyable, qui annonçaient un talent des plus originaux. M. Duranty put donc croire qu'il touchait au succès. Malheureusement, depuis cette époque, il a eu beau renouveler ses efforts, publier d’autres romans d’un accent très personnel, le public est resté froid. C’est une des plus grandes injustices de notre temps. M. Duranty n’occupe pas, dans l’admiration de nos lecteurs, la place à laquelle il a droit, Il est un des cinq ou six romanciers dont les œuvres devraient compter. Je crois connaître les raisons de ce déni de justice. Cela est triste à confesser pour moi qui

combats si violemment le romantisme, mais nos succès, à nous tous, sont un peu faits du lyrisme qui s’infiltre quand même dans nos œuvres. L’époque est malade, je l’ai dit, et elle s’est prise d’un goût pervers pour l’étrange sauce lyrique à laquelle nous lui accommodons la vérité. Hélas! j’en ai peur, ce n’est pas encore la vérité qu’on aime en nous, ce sont les épices de langue, les fantaisies de dessin et de couleur dont nous l’accompagnons. Chez M. Duranty, rien de tout cela; aussi ne plaît-il pas. On lui a reproché de très mal écrire. Je dirai plutôt qu'il écrit sans nos rhythmes, sans nos recherches d’épithètes, sans nos prétentions picturales et musicales. Lui ne raffine pas tant, s’inquiète beaucoup plus de la vie que de l’art. A-t-il raison? Peut-être. Je confesse que cela me trouble parfois. En tout cas, il ne faut pas aller chercher ailleurs l’explication de cette carrière décourageante de romancier, un premier succès suivi d’une longue lutte restée sans résultat jusqu’à ce jour.

Un livre de M. Duranty est un régal très fin pour un cercle de gens lettrés. Il faut aimer sa personnalité un peu sèche, précise, qui procède par coups nombreux et exacts. Il a un sens très développé d’un certain comique pincé, du plus grand effet. Ce n’est pas la coulée énorme de Balzac, ce n’est pas davantage la tension systématique de Stendhal; c’est la vie mise en petits morceaux et reproduite avec son traintrain de tous les jours, si naturellement que l’ensemble arrive à une très grande puissance. Enfin, ce qui fait le mérite rare de ses livres, c’est l’accent. Nous tous, nous nous ressemblons plus ou moins. Lui seul a cet accent. Cela suffit à le classer, ‘quelques soient d’ailleurs les défauts qu’on puisse lui reprocher.

Voici la liste complète des œuvres de M. Duranty : Le Malheur d’Henriette Gérard, La Cause du beau Guillaume, Les Combats de Françoise Duquesnoy. Le Chevalier Navoni et Les Six barons de Sept-Fontaines. Je demande une justice complète pour le romancier, je conseille de lire les volumes dont je viens de donner les titres. Îls ne sont certainement pas connus à l’étranger, lorsque tant de nos romans médiocres y obtiennent un succès qui est une véritable honte pour nous. On pourra être dérouté d’abord par le goût un peu âpre des œuvres

de M. Duranty; mais on s’y habituera vite, on en sentira la fine saveur personnelle. Cela est pur de tout ragoût littéraire, cela est dans la véritable tradition française. Je ne sais pas de plus bel éloge.

J’aborderai maintenant un autre groupe de romanciers, ceux qui tiennent de George Sand et de Lamartine, les doux, les élégants, les idéalistes et les moralistes. Un vétéran est encore debout. M. Jules Sandeau. Il a débuté, il y a bien des années, par un premier roman fait, comme on le sait, en collaboration avec George Sand. Plus tard, il a produit seul une douzaine de roma»s dont les plus célèbres sont : Mademoiselle de la Seiglière, Sacs et Parchemins, Madeleine, Le Docteur Herbeau. Aujourd’hui, il est un des deux romanciers que compte l’Académie; je parlerai tout à l’heure de M. Octave Feuillet, qui est le second. Depuis longtemps, M. Jules Sandeau n’a plus produit de romans. Il s’est absolument retiré de la vie littéraire active, on le rencontre parfois aux abords de l’Institut, fumant,se promenant comme un bon bourgeois, l’air paterne et détaché des gloires d’ici-bas. Jamais M. Jules Sandeau n’a eu des succès bruyants. C’est un délicat qui a plu dans le monde lettré par des qualités de demi-teinte. Il a eu surtout un public de femmes et de jeunes filles. Même il a gardé une bonne partie de ce public, car son éditeur me disait dernièrement que, depuis dix années, la vente de ses livres était constamment la même; on ne vend pas un exemplaire de moins. C’est là un succès qui est à remarquer, dans nos temps d’engoûment où un auteur est aussi vite adopté qu’il est oublié.

Le second romancier académicien, M. Octave Feuillet, a obtenu de véritables triomphes. Il y a douze ou quinze ans, dans les belles années de l’Empire, ses romans s’enlevaient à un nombre considérable d’exemplaires. Monsieur de Camors, Sybille, Julia de Trécœur, ont pas-

sionné un moment toutes les belles dames. On peut évaluer les exemplaires vendus de chacun de ses ouvrages à une trentaine de mille en moyenne. M. Octave Feuillet était alors le romancier aristocratique à la mode. On le fêtait aux Tuileries; l’impératrice le tenait en une grande estime et le consultait souvent sur ses lectures. J’avoue ne pas aimer outre mesure le talent de M. Octave Feuillet, qui est un délayage de Musset et de George Sand; toute son invention a été de se faire l’avocat du devoir et de la morale, où ses deux aînés s’étaient montrés les avocats de la passion. On l’a appelé assez méchamment et assez justement le Musset des familles; depuis, il est vrai, il a voulu montrer qu’il ne reculait pas devant les peintures vives, et il a écrit des livres que les mères ne laisseront point entre les mains de leurs filles. D'ailleurs, j’ai une idée arrêtée sur la prétendue moralité des romanciers mondains; j’estime que cette moralité est pleine d’immoralité; rien n’est plus malsain, pour les cœurs et pour les intelligences, que l’hypocrisie de certaines atténuations et que le jésuitisme des passions contenues par les convenances. Tel est mon jugement sur M. Octave Feuillet; mais je lui accorde volontiers un talent des nuances, un style correct et d’une distinction un peu cherchée. Dans ces derniers temps, son succès a beaucoup baissé. Les deux derniers livres qu’il a publiés : Ur Mariage dans le monde et Les Amours de Philippe, ne se sont certainement pas vendus comme leurs aînés. Une secousse a bouleversé la France, l’époque n’est plus la même, l’auteur favori de l’impératrice Eugéniese trouve dépaysé. Puis, les romanciers naturalistes ont fait des pas de géant. Fromont jeune et Kisler aîné et Le Nabab, d’Alphonse Daudet, ont eu chacun quarante éditions, ce qui explique que le publie. habitué maintenant à des peintures exactes, à une analyse minutieuse de la vie réelle, ne goûte plus autant les mensonges aimables et les intrigues romanessques de l’école idéaliste. M. Octave Feuillet n’en reste pas moins le soutien de la Revue des Deux-Mondes, qui n’a plus guère que lui pour représenter le roman français. Cette Revue n’a pas voulu ou n’a pas pu appeler à elle les romanciers naturalistes; aussi, devant le triomphe absolu qu’ils remportent en ce moment, va-t-elle bientôt

se trouver en dehors du mouvement, avec des romanciers de second et de troisième ordre. Pour risquer une comparaison, elle n’est plus éclairée que par le pâle soleil couchant de M. Octave Feuillet

J’ai nommé l’Académie tout à l’heure, et, puisque l’occasion s’en présente, je veux faire une remarque qui m’a souvent blessé. L'Académie ne compte que deux romancicrs, M. Jules Sandeau et M. Octave Feuillet, tandis qu’on y trouve jusqu’à quatre auteurs dramatiques : MM. Emile Augier, Alexandre Dumas, Victorien Sardou et Ernest Legouvé. Je ne parle pas des historiens qui sont encore plus nombreux. Or, je trouve ce partage des fauteuils parfaitement injuste. Le théâtre, à notre époque, est tout à fait inférieur; je veux dire que la moyenne des œuvres jouées est d’une grande médiocrité. Au contraire, le roman tient le haut du pavé littéraire; tout le génie de l’époque semble s’être concentré dans le roman, qui restera à coup sûr la caractéristique littéraire du dix-neuvième siècle, comme la tragédie et la haute comédie ont été la caractéristique du dixseptième siècle. Alors, pourquoi tant d’auteurs dramatiques et si peu de romanciers à l’Académie, qui se pique de représenter exactement la littérature française? Certes, les hommes ne manquent pas. Est-ce que M. Gustave Flaubert, est-ce que M. Edmond de Goncourt ne devraient pas être de l’Académie depuis longtemps? Si même on ne pèse que le mérite littéraire, sans distinction de genre, ne valent-ils pas dix fois M. Legouvé et M. Sardou? C’est une honte que de laisser de pareils écrivains à la porte, lorsqu'on accueille tant de médiocrités. On reprochera toujours à l’Académie d’avoir refusé Balzac; elle est en train de commettre de nouvelles fautes. Comme la Revue des Deux-Mondes, elle se met de parti pris en dehors du mouvement. Ce jeu pourrait finir par être dangereux pour elle. Si le mouvement s’accentue de plus en plus, comme je le crois, il viendra une époque où elle sera emportée. |

J’ai bien peur que le jour où l’Académie aura un romarcier à nommer, elle ne choisisse M. Cherbuliez, qui est un élève direct de George Sand. M. Cherbuliez est une autre colonne de la Revue des Deux-Mondes, et l’on sait que

cette publication a la spécialité de fabriquer des académiciens, M. Buloz, s’il payait peu ses rédacteurs, les alléchait par la perspective d’un fauteuil académique, où il les ferait asseoir dans leurs vieux jours. M. Cherbuliez, sans avoir eu les triomphes de M. Octave Feuillet, est également un auteur aimé des dames. Il est genevois, et excelle dans l’étude des natures extraordinaires : toutes ses héroïnes sont des anges qui passent par l’enfer ou le purgatoire, des femmes fatales ou des filles énigmatiques, dont la vertu se dégage quand même au dénoûment. Naturellement, les intrigues nagent en plein romanesque, la nature intervient comme toile de fond, avec des touches poétiques. Je préfère de beaucoup M. Octave Feuillet, qui au moins reste en France, et prend ses sujets dans notre monde; tandis que M. Victor Cherbuliez ne choisit ses personnages que parmi les Polonais, les Hongrois, les Tyroliens, ce qui lui permet de mentir plus à l’aise. C’est une mode qui finit, et il faut se montrer doux pour les romanciers de la queue romantique. Ils seront bientôt assez punis par l’abandon du public. Les symptômes sont certains, les lecteurs se lassent de ces éternelles histoires à dormir debout, où le drame est fait des sentiments les plus faux et les plus alambiqués. Dès qu’une œuvre de vérité paraît, au contraire, dès qu’un roman qui étudie les réalités poignantes de la vie quotidienne est mis en vente, il y a, dans la foule des acheteurs, un frémissement qui indique nettement la victoire décisive des continuateurs de Balzac.

Je dirai encore un mot de M. Louis Ulbach, qui a beaucoup produit, dans les tons neutres. Celui-là dérive de Lamartine, qu’il a connu, et dont il a pris la manière fluide et mollement imagée. Son seul succès a été son roman : Monsieur et madame Fernel, une peinture de la vie de province assez exacte. Ses vingt-cinq ou trente autres romans se sont vendus raisonnablement, à deux ou trois éditions en moyenne. Aujourd’hui, il travaille encore beaucoup; il ne se passe pas d’année où il ne jette dans la circulation deux ou trois volumes; mais la critique ne s’occupe plus de lui, il est en dehors de la littérature militante. J’ai cité M. Ulbach, parce qu’il est le type bien net des romanciers qui passent pour écrire des

romans littéraires; on entend par là des romans qui ont des prétentions au style, où il y a des descriptions et des analyses, par opposition aux romans feuilletons, qui sont bâclés sans aucun souci de la grammaire ni du bon sens. Rien n’est curieux à étudier, comme le style de M. Ulbach; c’est un style mou, qui s’en va par filandres, avec des intentions poétiques à tous propos. Les comparaisons s’entassent, les images les plus imprévues se heurtent, les phrases flottent comme des mousselines peinturlurées, sans qu’on sente dessous une carcasse solide et logique, cette carcasse résistante qui doit tout porter, et qui seule indique un écrivain de race. En somme, il n’y a que des intentions de style; le style manque, la façon personnelle de sentir, le mot juste qui rend la sensation. M. Ulbach n’en a pas moins passé pour un écrivain, dans les journaux et dans un certain public. Tout à l’heure, j'étudierai complètement le cas, en parlant de M. Jules Claretie.

Voilà à peu près les plus connus des romanciers idéalistes. Je ne veux pas descendre encore, en m’occupant par exemple de M. Louis Enault, qui est la caricature du genre. Celui-là a inventé la pommade de l’idéal, le sirop du romanesque. Dans ces bas-fonds de l’idéalisme, je pourrais indiquer encore M. Paul Perret, auquel la Revue des Deux-Mondes aux abois a dû parfois s’adresser. Il est un sous-Cherbuliez, comme M. Cherbuliez est un sous-Feuillet. À ce degré, tout talent s’effondre, la médiocrité coule à plein bord. Les œuvres sont les premières venues et il n’y a plus d’utilité à les classer.

Je me reprocherais toutefois d’oublier M. André Theuriet. Celui-là aussi est un idéaliste, et il y a dans ses œuvres un ressouvenir de George Sand. Mais je lui fais volontiers grâce, pour le charme exquis qui se dégage du moindre de ses récits. Il est modeste, d’ailleurs, et se contente de courts romans qui ne sont guère que des nouvelles. Paris lui réussit peu; lorsqu’il y place une scène, il est rare qu'il s’en tire brillamment. Il lui faut la province, il lui faut surtout les grands bois, les forêts où il a vécu des années. Alors, il est tout à fait adorable. Ses personnages, qui appartiennent un peu à la convention, prennent une véritable vie, sous les arbres, le long des

allées profondes. On s’intéresse à leurs amours, bien que l’intrigue reste à peu près toujours la même. Cela est frais, cela sent bon. M. André Theuriet est, selon moi, le seul romancier nouveau qu’on puisse lire avec plaisir dans la Revue des Deux-Mondes. Longtemps, il n’a pas eu de succès. Ses premiers livres : Mademoiselle Guignon, La Fortune d’ Angèle ne se sont pas vendus d’abord à une édition. Il a publié ensuite Le Filleul d’un marquis, et le succès est venu peu à peu; aujourd’hui, ses romans arrivent à une seconde édition. Le cas de M. Theuriet devrait faire réfléchir la Revue des Deux-Mondes. Voilà un romancier dont elle publie les œuvres depuis plusieurs années, et ces œuvres, une fois en volumes chez un éditeur, ne trouvent que de rares acheteurs, malgré leur mérite très réel. Que penser alors de la prétention de la Revue des Deux-Mondes, qui croit et déclare bien haut qu’elle fait le succès des écrivains dont elle publie les œuvres? Lorsqu'elle imprime un romancier, elle lui insinue que c’est un grand honneur pour lui, et que, dès ce moment, sa fortune littéraire est faite. C’est là une erreur, les faits le prouvent. M. Paul Perret, collaborateur de la Revue des Deux-Mondes, ne se vend pas du tout en librairie et M. André Theuriet se vend très peu. La vérité est que la Revue des Deux-Mondes ne lance jamais un écrivain dans le grand public; il faut conquérir ce public soi-même, par son talent.

Tel est le bilan du roman idéaliste en ce moment. Une seule recrue aimable, M. André Theuriet, et des généraux fourbus, tels que M. Octave Feuillet et M. Cherbuliez. Je n’ai point nommé Victor Hugo, parce qu'il faut le mettre constamment à part; lui, n’a pas écrit des romans, mais des poëmes en prose. D'ailleurs, son influence est nulle dans le mouvement actuel. Je ne lui connais qu’un élève, M. Léon Cladel, dont je m’occuperai tout à l’heure. Le roman idéaliste craque donc et tombe en miettes. On peut prévoir le jour prochain où il mourra de sa belle mort, par faute de romanciers. Je ne vois pas, dans la génération qui grandit, un seul écrivain de talent qui consente à chausser les souliers de George Sand. Je vois, au contraire, toute une poussée de jeunes auteurs prêts à suivre la voie si largement ouverte par Balzac.

C’est là qu’est l’avenir, c’est là qu’est la vie. Avant dix ans, la situation sera tout à fait nette, on n’aura plus qu’à constater le triomphe complet du naturalisme.

Je ne puis faire entrer tous les romanciers dans les cases d’un système. Maintenant, je donnerai donc de courtes notes sur certaines personnalités qui se sont mises en dehors de la querelle des idéalistes et des naturalistes.

Je songe souvent à M. Edmond About avec étonnement. Sa carrière d'écrivain a été pleine de surprises. Il faut se rappeler ses débuts, dans les belles années de l’Empire. Il se révéla comme un polémiste de premier ordre, fin, spirituel, sceptique, ayant hérité, non pas peut-être comme on le disait de la canne de Voltaire, mais tout au moins de sa badine. Son livre sur la Grèce, son livre sur Rome, bien qu’un peu vides en somme, eurent un succès considérable, grâce à la légèreté et à la belle humeur du style. En outre, M. About débutait comme romancier avec beaucoup d'éclat. Ses Mariages de Paris, un recueil de nouvelles, eurent presque tout de suite dix à douze éditions. Il ne se reposait guère, il lançait coup sur coup, Tolla, Germaine, Trente-et-quarante; enfin, il faisait paraître Madelon, son meilleur roman selon moi, une étude de fille écrite avec une verve endiablée. Puis, après deux fantaisies qui furent très discutées : L'Homme à l'oreille cassée et Le Cas de monsieur Guérin, il publiait un interminable roman en trois gros volumes : La Vieille Roche, où tout son talent se noyait et s’alourdissait. Et c'était fini, le romancier mourait brusquement en lui. Depuis cette œuvre, publiée il y a plus de dix ans, M. About n’a pas, je crois, donné un seul livre à son éditeur. Le plongeon a été complet pendant plusieurs années, on aurait pu croire qu'il était mort. Enfin il a pris la direction d’un journal,

Le XIXe Siècle ; il est aujourd’hui rédacteur en chef, faisant d’excellentes affaires d’argent, retrouvant parfois

sa plume alerte des bons jours. N’importe, je ne connais pas de cas plus singulier dans notre littérature actuelle : un homme aux débuts si brillants, un écrivain dont les qualités maîtresses étaient l’activité et la fécondité, et qui tout d’un coup se retire de la production, comme s’il était vidé et qu'il n’eût désormais plus rien à dire. J’ai cherché l’explication du fait, je crois pouvoir affirmer que le grand malheur de M. About a été de ne croire à rien, pas même à la littérature. Ils étaient, en son temps, un petit groupe à l’Ecole normale, qui affectait de se prendre d’une belle passion pour Voltaire. Le pis a été que certains ont dû rêver de recommencer la besogne de Voltaire. M. About, par exemple, a voulu être polémiste, pamphlétaire, conteur, philosophe, économiste. Seulement, les temps ont changé, la besogne de Voltaire ne saurait se reprendre dans les mêmes conditions. Ajoutez que le scepticisme était de rigueur. Un jour, M. About a dû se demander : ‘* A] quoi bon? ”” Il n’était pas convaincu, il n’avait pour lui que son esprit, déjà blasé sur toutes les batailles et sur toutes les victoires. Autant se tenir tranquille chez soi et vivre de ses rentes. En outre, l’époque politique devenait obscure; impossible de deviner où allait être l’avenir certain. M.About, de tendances libérales, s’était fait le commensal et l’ami du prince Napoléon, à tout hasard. Dans la tempête de 1870, il a disparu. Actuellement, il a reparu républicain. Mais si le polémiste est ressuscité, vieilli et un peu fourbu, le romancier semble être resté pour jamais dans la bagarre. On peut le juger d’une façon définitive. C’était plutôt un conteur. On sentait trop qu’il ne croyait pas à ses personnages; il les faisait danser au bout de sa plume, pour s’amuser lui-même et amuser les autres. Toujours l’auteur était derrière la page qui se moquait. Ce manque de conviction donnait beaucoup de légèreté à l’œuvre mais lui enlevait tous les côtés profonds. L’analyse restait superficielle, l’œuvre n’était que facile et plaisante. M. About ne laissera pas un type, pas une page forte et définitive. Il a été l’imprévu, un conteur qui s’est éveillé un matin plein d’esprit, qui a égayé un instant l’honorable société, puis qui, en se couchant le soir, a soufflé sa bougie pour toujours.

Le cas de MM. Erckmann-Chatrian est également très intéressant. Alsaciens tous deux, liés par une sympathie de natures semblables, ils ont commencé par écrire des contes sur leur pays, Au début, ils étaient les élèves d’Hoffmann, ils aimaient à relever d’une pointe de fantastique les peintures réelles des mœurs alsaciennes. Plus tard, ils élargirent leur cadre, sans quitter les horizons où ils étaient nés et où ils avaient grandi; et l’on put dire alors qu’ils étaient les peintres fidèles et émus de l’Alsace, car ils nous en firent connaître les campagnes, les habitants, les coutumes, dans des tableaux aussi adorables que minutieux. Mais, bien qu'ils eussent allongé leurs récits, bien qu’ils donnassent à leurs ouvrages le titre de romans, ils demeuraient quand même des conteurs, employant toujours les mêmes poupée comme personnages, ne descendant jamais dans la créature humaine, faisant défiler leurs scènes ainsi que des images vivement coloriées, sous les yeux du lecteur. Le succès leur vint tout à coup, et il fut immense. Certes, leur talent si fin et d’une saveur si particulière était pour beaucoup dans l’aventure. Mais il faut dire aussi que les circonstances aidèrent singulièrement. La politique se mêla à l’affaire. Dans leurs romans : Madame Thérèse et Le Conscrit de 1813, qui restent leurs chefs-d’œuvre, ils avaient fait une peinture terrible des guerres de l’Empire, sous une note pleine de bonhomie; ils avaient surtout peint avec une grande justesse le sentiment du peuple sur la guerre, ses répugnances à quitter ses foyers, son patriotisme égoïste, son besoin invincible de paix et de liberté. L’opposition minait déjà sourdement l’Empire, les romans de MM. Erckmann-Chatrian furent accueillis avec enthousiasme comme une protestation anticipée contre des guerres possibles. Ces romans avaient un souffle républicain; d’autre part, ils pouvaient entrer dans les familles, ne remuant aucune passion, aucun adultère, aucune situation trop vive; enfin, ils étaient d’une lecture agréable. De là, leur immense succès. On alla jusqu’à les appeler des ‘‘ romans nationaux ’’. Les éditions se succédèrent, dans tous les formats. Une centaine de mille d”? exemplaires furent vendus. C’est une’ des plus belles ventes du siècle, Aujourd’hui, il faut en ‘rabattre.

Madame Thérèse et Le Conscrit de 1813 restent des œuvres aimables; mais rien de plus. On y cherche en vain l’humanité. Les auteurs n’ont donné qu’une note, et ils ont eu le tort de ne pas imiter le brusque silence de M. About. Malheureusement, le succès n’a fait que les rendre plus féconds. Autre malheur, ils se sont jetés de plus en plus dans la politique, en croyant que le succès était là. Alors ils ont accouché de longs romans, eux qui n’étaient réellement faits que pour le conte, que pour la courte nouvelle sentimentale. Ils ont écrit L’Histoire du plébiscite, Les Mémoires d’un homme du peuple, d’autres ouvrages encore dont les titres m’échappent, mais qui tous cherchaient leur intérêt dans la propagande républicaine. Tout cela est très inférieur. L’élan dans le public était trop grand pour que la vente s’arrêtât sur le coup. Seulement, peu à peu, le bruit qui se faisait autour de MM. Erckmann-Chatrian s’apaisa, la critique se désintéressa de leurs productions nouvelles, l’indifférence s’élargit autour d’eux. Et cela était fatal, je l’avais même prédit dans une étude, au moment de leur triomphe. Ils ne possédaient pas les qualités solides qui fixent une réputation; ils n’entraient pas assez avant dans la créature humaine; ils n’apportaient pas un monde vivant, ayant une vie assez intense pour vivre en dehors d’une mode. Tout succès qui se présente dans des conditions pareilles, sur des œuvres aimables n’ayant qu’une vérité de surface, est fatalement un engouement; et plus l’enthousiasme a été grand, plus la réaction est violente. On ne parle déjà plus de MM. Erckmann- Chatrian. J’ignore s’ils produisent encore. Le dernier bruit qu'ils ont fait a été soulevé par leur comédie de L'Ami Fritz, au Théâtre-Français, que j’ai beaucoup soutenue pour la note naturaliste qu’elle apportait au théâtre.

À côté de MM. Erckmann-Chatrian, je dirai un mot de M. Jules Verne. Celui-là n’écrit pas précisément des romans; il met la science en drame, il se lance dans les imaginations fantaisistes en s’appuvant sur les données scientifiques nouvelles. En somme, ce sont bien des romans, ct des romans plus aventureux et plus imaginaires encore que les nôtres. Le goût public est à ces

vulgarisations amusantes de la science. Je ne discute pas le genre, qui me paraît devoir fausser toutes les connaissances des enfants. Je déclare, quant à moi, préférer de beaucoup Le Petit Poucet et La Belle au Bois Dormant. Mais je suis bien forcé de constater le succès, qui est stupéfiant. M. Verne est certainement, à cette heure, l’écrivain qui se vend le plus en France. Chacun de ses livres : Cinq semaines en ballon, Le Tour du monde en 80 jours, Les Fils du capitaine Grant, d’autres encore, se sont enlevés en librairie à cent mille exemplaires. Ils sont dans les mains de tous les enfants, ils ont leur place marquée dans la bibliothèque de toutes les familles, ce qui explique leur débit considérable. Cela, d’ailleurs, n’a aucune importance dans le mouvement littéraire actuel. Les alphabets et les paroissiens se vendent également à des chiffres considérables.

Enfin, je terminerai par M. Gustave Droz. Lui aussi a créé un genre. Pendant plusieurs années, il a régné dans La Vie Parisienne, ce journal mondain qui a été comme le journal officiel des élégances de l’Empire. M. Gustave Droz était le peintre d’une société un peu factice, qui jouait aux vices aimables, ainsi que le dixhuitième siècle a joué aux bergeries. Il faut lire son chef-d’œuvre : Monsieur, Madame et Bébé pour comprendre toute la grâce fardée de ce monde. Sans doute la note est un peu forcée, on le sent très bien aujourd’hui. Mais le grand mérite du peintre a été de dessiner des silhouettes qui resteront certainement comme des indications excellentes sur la société du second Empire. On lui a reproché d’avoir trempé sa plume dans la poudre de riz. Certes, il l’a fait, et ce sera son titre de gloire, car lui seul a donné le tableau d’un intérieur élégant, vers 1867. M. Gustave Droz produit toujours, mais il n’a pas retrouvé le succès de Monsieur, Madame et Bébé, dont la vente a été considérable.

Il y a maintenant toute une classe de romanciers qu’il serait très intéressant d'étudier. Je veux parler des bâcleurs de feuilletons, des élèves de Dumas père.

D'abord, il faut dire que les conditions du romanfeuilleton ont complètement changé. Autrefois, il y a une quarantaine d’années, lorsqu'on inventa de couper un roman par tranches, et de le débiter quotidiennement au rez-de-chaussée d’un journal, l'invention eut un succès énorme. Les lecteurs, en ce temps-là, ne mordaient guère aux journaux; le système des informations rapides n’était pas né, il fallait de la bonne volonté pour avaler les articles sérieux et lourds. Le roman-feuilleton fut donc un appât tendu aux abonnés, aux femmes surtout; il est de règle, en journalisme, que, dans la maison, il faut avoir la femme pour soi, si l’on veut que l’abonnement se renouvelle. Les femmes mordirent, au romanfeuilleton, la vogue fut incroyable. On peut dire que, dans ces temps-là, on donnait le roman-feuilleton d’abord, et le journal par-dessus. C’était le roman qui était la raison d’être du journal. De là, l’importance considérable du feuilleton, et le réputation si bruyante de Dumas père, d’Eugène Sue, de Paul Féval, d’Elie Berthet et tant d’autres.

Mais, aujourd’hui, les temps sont changés. Le journalisme a pris une extension formidable, grâce à la rapidité des informations, grâce surtout à la fièvre qui s’est déclarée dans le public, fièvre de curiosité qui veut tout connaître, et à l’instant même. L'intérêt n’est plus au rez-de-chaussée, mais dans les colonnes mêmes du journal. D'autre part, les inventeurs du genre, les conteurs de la première heure ont vieilli, et les romanciers nouveaux, ces terribles romanciers naturalistes qui s’oublient dans des descriptions et des analyses de dix pages, produisent des œuvres qui entrent malaisément dans le cadre des feuilletons. Eux ne cultivent plus ‘‘ la suite au prochain numéro ””’, cette suspension de l’intérêt sur une péripétie dramatique, qui était au fond toute la

science des feuilletonistes. Aussi leurs romans font-ils la plus piteuse mine, coupés en tranches, défigurés, n’ayant plus le balancement de lignes de leur large dessin.

Les lecteurs des journaux en sont donc venus à mépriser les romans, ou du moins à ne pas les lire, quitte à les retrouver en volumes, s’ils en valent la peine. La situation est exactement contraire à celle de jadis : on vend aujourd’hui le journal pour le journal, et l’on donne un feuilleton par-dessus le marché. Il semble, dès lors, qu'il serait plus simple de supprimer le feuilleton. Le malheur est qu'il y a toujours la question de la femme chez l’abonné. Il faut un feuilleton pour la femme. On le lui donne au petit bonheur, voilà tout. J’ai souvent causé de cela avec des directeurs de journaux, et je leur disais qu’ils avaient bien tort de publier des œuvres littéraires très soignées, que la coupe quotidienne rendait presque inintelligibles et qui n’avaient d’ailleurs qu’un succès très médiocre. À quoi bon s’entêter, lorsque la formule du roman a changé? pourquoi vouloir faire entrer dans un cadre inventé par les conteurs, les œuvres des romanciers naturalistes qui ont besoin d’espace et qui ne sont guère à l’aise que dans une Revue, pouvant mettre d’un coup deux feuilles d’impression à leur disposition ? À cela, les directeurs m’ont toujours répondu qu'ils n’avaient, il est vrai, aucun gain, quand ils publiaient, par exemple, un roman d’Edmond de Goncourt ou d’Alphonse Daudet; seulement, cette publication est honorable pour un journal, et lui donne un bon renom littéraire. Il n’y a qu’à s’incliner devant un tel argument. Reste la question de savoir si les romanciers naturalistes n’éprouvent pas un tort véritable à laisser dépecer leurs œuvres dans les cases étroites des feuilletons. Pour ma part, je suis d’avis que nous ne devrions donner nos romans qu’à des Revues. Le malheur est qu’il n’y a pas de Revue en France; seule, La Revue des Deux-Mondes a pu y réussir, et elle est restée en dehors du mouvement littéraire actuel.

Si les œuvres des romanciers naturalistes ne sont pas faites pour la publication en feuilletons, il y a toujours des romanciers qui fournissent exclusivement le rez-de-

chaussée des journaux. Seulement, la littérature n’est plus en question. Nous descendons dans la fabrication au jour le jour. Les œuvres ne sont plus médiocres, elles sont nulles. Toutefois, une étude sur le roman français ne serait pas complète, si l’on ne disait un mot d’une production qui est considérable. Les romanciers feuilletonistes pullulent; on les compte par douzaines, et si l’on additionnaït le nombre de lignes qu’ils publient chaque jour, on arriverait à un total stupéfiant. C’est une consommation courante de la part du public, comme la consommation de l’huile ou des pommes de terre. Il faut aux lecteurs une certaine somme d’aventures romanesques matin et soir, et il y a des entrepreneurs de papier imprimé qui se chargent de la fourniture. Cela va le plus souvent sans aucune conséquence de réputation. L'existence d’un grand nombre de romanciersfeuilletonistes est profondément ignorée. Pourtant, certains arrivent à une véritable popularité; à force de voir leurs noms au bas des feuilletons, on les retient. Puis, il en est qui exercent une puissance indiscutable sur la foule. D'ailleurs, je vais étudier les différents cas.

Ce qu'il faut dire avant tout, c’est que les créateurs du genre étaient des maîtres, en comparaison de leurs continuateurs. Certes, au point de vue littéraire absolu, la valeur d’Alexandre Dumas père et d’Eugène Sue reste aujourd’hui très discutable. Mais quelle puissance d’invention, quelle verve, quelle haleine héroïque! Ils ont gaspillé plus de talent qu'iln’en aurait fallu pour laisser des chefs-d’œuvre, s’ils avaient consenti à produire moins, en s'appuyant sur un style personnel et sur la vérité des observations. Pendant plus d’un quart de siècle, ils ont passionné tous les lecteurs français. Aujourd’hui, il est vrai, leurs œuvres forment un tas, une charretée de vieux bouquins de plus en plus illisibles, : qui finiront dans les greniers, rongés par les rats. On avait songé un moment à publier les œuvres choisies de Dumas père et d’Eugène Sue; mais on a dû y renoncer, ne sachant quoi prendre au milieu de ce fatras, comprenant que tout devant être également condamné à l’oubli.

Plusieurs contemporains de Dumas père vivent encore. M. Paul Féval, par exemple, a été un des créateurs

du roman-feuilleton. Aujourd’hui, il ne produit plus, ou du moins il produit dans une telle solitude, que depuis longtemps mes yeux ne sont pas tombés sur une nouvelle œuvre de lui. Une singulière évolution a eu lieu dans cet esprit hanté des tableaux les plus romanesques : la dévotion l’a pris tout entier, et il tourne à l’illuminisme. Ce n’était pas une intelligence commune, il aurait pu certainement écrire des œuvres littéraires. Son bagage est considérable, mais il est bon dès maintenant à vendre à la livre. Je citerai aussi M. Elie Berthet, qui date des beaux jours du feuilleton. Il est bien vieux, bien cassé; pourtant, il ne s’est point arrêté, chaque année il publie encore trois ou quatre volumes. Je ne parle pas, bien entendu, du mérite littéraire de ses œuvres. Ce sont des récits honnêtes, fabriqués consciencieusement sur les meilleurs patrons du genre.

Un des plus célèbres romanciers-feuilletonistes, parmi ceux qui ont hérité des procédés des maîtres, a été Ponson du Terrail. Celui-là est venu bien après Dumas père et Eugène Sue, en plein second Empire, et il a eu une vogue tout aussi grande que celle de ses aînés. Il est mort, pendant la guerre, en 1871. C’était un grand travailleur, tel est le plus bel éloge qu’on puisse faire de lui. On raconte qu'il menait à la fois quatre ou cinq romans, dont il écrivait le feuilleton au jour le jour. Les Exploits de Rocambole sont restés célèbres. Il avait créé ce personnage de Rocambole, un être universel, tantôt ouvrier, tantôt gentilhomme, dont les aventures entre ses mains devenaient inépuisables. Moins scrupuleux encore que Dumas père et Eugène Sue, se lançant gaillardement dans toutes les invraisemblances, multipliant les faits extraordinaires, ne s’arrêtant pas une seconde aux questions de style, il avait conquis le gros public, au point qu’un roman de lui assurait la fortune d’un journal.

Aujourd’hui nous n’avons pas un seul romancierfeuilletoniste qui puisse lui être comparé, comme puissance sur la foule. Je ne puis citer que M. Emile Richebourg qui, dernièrement, a eu un très grand succès dans Le Petit Journal. Celui-là a pris le lecteur par la sentimentalité. Il est plein de sensiblerie, il met en scène des mères qui aiment leurs enfants, des amoureux qui

s’adorent, des héros qui sanglotent et se dévouent à la fin de chaque chapitre. Le public a tellement mordu à ces douceurs, que, pendant un moment, M. Emile Richebourg a fait prime sur la place. Sa collaboration se chiffrait par un nombre énorme d’exemplaires vendus. On m’a affirmé que, lorsqu'il a quitté Le Petit Journal, la vente a laissé brusquement de quarante mille exemplaires; et, quand il y est rentré avec un nouveau roman, les quarante mille acheteurs sont revenus, augmentés de dix mille autres. Certes, ce ne sont pas les romanciers. naturalistes qui font monter ainsi la vente des journaux. Il est vrai que, lorsque leurs œuvres paraissent en volumes, elles s’enlèvent à de gros chiffres, tandis que les romans-feuilletons n’ont, plus tard, qu’un succès assez médiocre en librairie.

Je n’ai pas la prétention de dresser ici une liste plus ou moins exacte des romanciers-feuilletonistes. Ils sont d’abord trop nombreux; ensuite il est peu utile de les dénombrer, car il n°y a pas de différences à établir entre eux, tous ont aussi peu de talent, aussi peu d’originalité. Je nommerai M. du Boisgobey qui fait plus proprement que les autres, et M. de Montépin, un auteur qui semblait fini depuis longtemps, et qui, sur le tard, a remporté de grands succès, grâce à l’immense publicité du Figaro. |

J’ai voulu garder M. Jules Charetie, pour le prendre comme un exemple typique, et pour expliquer comment on peut avoir toutes les apparences du talent, en restant un romancier parfaitement médiocre.

M. Claretie est un cas général, dans notre littérature actuelle; j’irai jusqu’à dire qu'il est un symbole. Il a débuté tout jeune dans le journalisme. Îl n’avait pas dix-sept ans, vers 1857, qu'il écrivaillait déjà dans les feuilles littéraires de l’époque. Plus tard, on le trouve au Figaro, où il faisait les Echos parisiens. Et, dès lors, il a inondé la place de sa prose, avec une fécondité,

une abondance incroyable. Il n’y a pas de journal où il n’ait glissé de la copie, iln’y a pas de genre qu’il n’ait abordé, critique littéraire, critique dramatique, chronique, article politique, correspondance, voyage, roman, histoire, théâtre. C’est une fontaine dont le robinet est continuellement ouvert; l’eau coule toujours avec la même aisance, toujours avec la même vitesse. Si l’on additionnait la somme des pages qu'il a déjà écrites, on arriverait à un bagage de livres imprimés plus gros que celui de Voltaire; et M. Jules Claretie n’a pas quaranre ans! On dit, par plaisanterie, qu’il est malade, lorsqu'il n’a pas écrit ses cinq cents lignes le matin, avant de déjeuner. Je ne veux pas examiner ici ses livres d’histoire ni ses critiques littéraires et dramatiques. Cela me mènerait trop loin. Je ne m’en prendrai qu’au romancier. Il a déjà un joli nombre de romans, une douzaine au moins. Un des premiers, Joseph Burat, fit quelque bruit. C’est l’histoire du fils d’une femme perdue, un garçon qui se fait justicier au dénoûment. On crut trouver là des qualités de vigueur, la promesse d’un talent qui allait s’affirmer de plus en plus. Quand, plus tard, Madeleine Bertin parut, en espéra un styliste; le livre contenait des pages écrites avec charme; des descriptions joliment faites, des scènes adroitement menées. Et il en fut ainsi à la publication de chacun de ses romans : Les Femmes de proie, Les Muscadins, Le Beau Solignac, Le Train n° 13; tous ces livres étaient proprement écrits, avec un véritable souci littéraire, et montraient çà et là des bouts d’observation, des bouts de talent. Pourtant, les volumes s’entassaient, avec une désespérante monotonie. Îls demeuraient tous semblables, il étaient aussi bons et aussi mauvais les uns que les autres. Et, à mesure que le tas grossissait, il s’en dégageait de plus en plus une insupportable odeur de médiocrité. M. Jules Claretie promettait toujours, mais ne tenait jamais. J’ai souvent réfléchi à ce cas. Il est un des plus navrants qu’on puisse voir. Je répète que l’écrivain a des allures littéraires, qu’il a une bonne tenue de style, qu’il campe un personnage comme un maître, qu'il possède en un -mot tous les caractères de surface du talent. Et, quand on l’ouvre, il est vide; c’est un fruit qu’un ver a mangé

intérieurement et qui s’écrase dès qu’on le touche. Il a une facilité déplorable, une faculté d’assimilation qui lui permet d’être tout ce qu’il veut, sans jamais rien être par lui-même. Sa plume court sur le papier et ce n’est pas sa personnalité propre qui la conduit, ce sont les personnalités des autres, les souvenirs que malgré lui, par la force de sa propre nature d’imitation, il emprunte à droite et à gauche. Il vit grâce à l’air ambiant, il prend les idées qui volent et l’effleurent; jamais une idée ne lui sort directement du cerveau. Il a le procédé de ce maître, puis le procédé de cet autre maître, tout cela naïvement, sans qu'il s’en aperçoive, parce qu'il est né pour cela. Il est et restera un miroir : chacun de nous peut aller se regarder en lui et se reconnaître. En un mot, et pour le résumer par une image, il écrit sous la dictée de tous. |

Je le comparerai un instant à M. Alphonse Daudet. Je prends ce romancier, parce qu’il est un des plus sensitifs que je connaisse. Par exemple, M. Alphonse Daudet est mis en présence d’un spectacle, d’une scène. Cette scène le frappera vivement, et s’il la raconte un jour, il l’évoquera à la suite de tout un travail de mémoire et d’imagination. Ce sera bien la scène telle qu'il l’aura vue; seulement, il lui donnera une vibration particulière, il s’y mettra tout entier avec sa sensation propre, il/la rendra vivante de sa vie personnelle. Et, dès lors, cette scène vivra, elle sera trempée de larmes, ou elle éclatera de verve comique; elle contiendra, entre les lignes’ du livre, une émotion profonde qui se communiquera aux lecteurs comme une électricité. Tel est le phénomène de l'originalité chez l’écrivain, de la sensation originale qui fait les œuvres personnelles. Eh bien! jamais M. Jules Claretie n’a eu cette sensation, jamais il ne l’aura. C’est cela qui le condamne sans appel à rester médiocre toute sa vie. Il aura beau produire, entasser livre sur livre, se donner même de la peine à soigner les intrigues et à polir son style, ses romans n’en seront pas moins aussi mort-nés les uns que les autres. C’est un aligneur de prose, ce n’est rien autre chose.

Je viens d’expliquer le grand succès de M. Alphonse Daudet et des autres romanciers naturalistes. Ils sont

vivants, ils donnent à leurs livres une vie qui leur est propre. Aussi les lecteurs se prennent-ils de passion, parce qu'ils sentent les pages se dresser devant eux comme des créatures. L’émotion est contagieuse. Quand le livre est mort, le lecteur reste froid. Il faut que l’auteur ait vécu son roman, en faisant sienne chacune des scènes qui s’y trouvent. Sinon, on lit des yeux, le cœur ni l’intelligence ne sont pris. Je ne donne pas d’autre raison à l’indifférence relative du public pour les romans de M. Claretie. Un travailleur comme lui, un écrivain dont le journalisme a rendu le nom célèbre, devrait se vendre à un grand nombre d’éditions, et c’est à peine si ses ouvrages en ont quelques-unes. Îl restera comme l’exemple de ce que devient dans les lettres une grande production, avec le seul vernis du talent. |}} }

Je pourrais citer beaucoup de nos écrivains qui sont dans le cas de M. Jules Claretie. Mais il suffit de l’avoir étudié comme exemple. Je préfère terminer en parlant de M. Léon Cladel dont le cas est absolument le cas contraire. M. Léon Cladel a débuté, il y a quinze ans déjà, par un volume : Les Martyrs ridicules, qui fut remarqué. Il débarquait alors de sa province, le Quercy, et venait à Paris pour se faire une place au soleil. Plus tard, il lia amitié avec le poëte Baudelaire, dont les théories de styliste impeccable firent sur lui une impression profonde! Dès lors, il se mit à travailler sa prose avec acharnement, et selon certains principes absolus. Il fit la chasse au mot exact, ou du moins au mot qu'il croyait exact; il pesàa chaque expression pendant des journées, fut sans pitié pour les consonnances qui lui déplaisaient , ne toléra pas une seule répétition. Je ne parle point des manies auxquelles il obéit de temps à autre : ainsi, un moment, il décréta que les phrases d’un même alinéa ne devaient pas commencer par la même lettre; un autre moment, ‘il proscrivit les alinéas eux-mêmes, de façon qu’une œuvre de lui allait du commencement à la fin en un seul bloc, sans passer une seule fois à la ligne. Voilà des symptômes qui sont bien graves, chez un écrivain. Outre que des soucis aussi puérils stérilisent rapidement les facultés créatrices d’un romancier, ils donnent aux œuvres une raideur voulue, une sécheresse et une dureté qui glacent.

Les œuvres ne sauraient être vivantes, ainsi travaillées par une main entêtée qui oblige les mots à entrer quand même dans des cases préparées à l’avance. Il faut plus de génie libre, plus de véritable émotion. Aussi les meilleurs romans de M. Léon Cladel : Le Bouscassié et La Fête votive de Saint-Bartholomée Porte- Glaive, ne sont-ils que des bijoux littéraires très curieusement ouvragés, dont on admire le travail avec plus de surprise que d'intérêt.

Je sais bien pourquoi M. Léon Cladel se donne une peine si rude à polir le style de ses romans. C’est qu'il a la conviction bien arrêtée qu’une œuvre ne vit que par la pureté de la forme. Il a la belle ambition de laisser des œuvres immortelles et il s’efforce de rendre parfaite chaque phrase qu'il écrit. Seulement, il y a là une dupe-. rie. Îl n’est point vrai qu'il suffise d’avoir un style très soigné pour marquer à jamais son passage dans une littérature. La forme au contraire est ce qui change, ce qui passe le plus vite. Il faut, avant tout, pour qu'il vive, qu’un ouvrage soit vivant, et iln’est vivant qu’à la condition d’être vrai, d’être vécu par un auteur original. Pouvons-nous aujourd’hui juger de la perfection du style d’Homère et de Virgile? Bien difficilement. Et si, dans notre littérature nationale, nous prenons nos grands écrivains, Rabelais, Montaigne, Corneille, Molière, Bossuet, Voltaire, nous devons passer sur beaucoup de leurs phrases que nous comprenons à peine, tellement la langue a changé. Ce que nous sentons le mieux, ce qui nous brûle et nous enthousiasme encore, c’est leur flamme intérieure, c’est ce souffle du génie qui sort toujours des pages qu'ils ont écrites. Un romancier qui se dit : ‘* Je vais gagner l’immortalité à force lde purisme ””, fait donc le plus faux calcul du monde. On gagne l’immortalité, en mettant debout des créatures vivantes, en créant un monde à son image. Quelques phrases plus ou moins boiteuses ne font rien à l’affaire.

En somme, le grand malheur de M. Léon Cladel est d’être un rhétoricien, un arrangeur de mots. Enfant du Quercy, il a eu l’idée de peindre surtout les paysans au milieu desquels il a grandi. Ce que MM. Erckmann- Chatrian ont fait pour l’Alsace, il le fait pour sa province.

LES YJROMANCIERS NATURALISTES 299

Seulement, il y apporteldes allures d’épopée. Victor Hugo avec son style héroïque a passé par là. Dans le dernier roman que M. Léon Cladel a publié et qui lui a demandé six ans de travail, L’Homme de la Croix-aux-Bœufs, il a eu, ainsi qu'il l’explique, l’intention de rendre littérairement le langage et les mœurs des paysans du Quercy. Rude besogne et qui ne pouvait aboutir qu’à une œuvre bâtarde. Cela rappelle la façon dont George Sand faisait parler les paysans du Berry. M. Léon Cladel a plus de vigueur, mais il arrive également à un galimatias poétique. Les paysans ne parlent pas ainsi, ni les poëtes non plus; de sorte que cette langue n’est à personne et qu'elle fatigue horriblement le lecteur au bout de dix pages. Il vaudrait beaucoup mieux étudier les paysans et tâcher de nous les montrer franchement tels qu’ils sont, sans rêver de les rendre littéraires et épiques.

Certes, M. Léon Cladel est un écrivain. Je sais de lui de courtes nouvelles qui sont des chefs-d’œuvre de style. Seulement, il n’a pas le sentiment du vrai, il ne voit pas ce qui est; de là, les broussailles dans lesquelles il se débat, les caprices de style qu’il montre, les efforts bizarres qu’il tente pour attraper le succès. Le public n’est pas encore venu à lui, rebuté par les complications de sa forme, ne sentant pas la vérité au fond de ses œuvres. Il est dans une voie détestable qui le conduira à tous les casse-cou, s’il ne s’aperçoit un matin que le mieux est encore d’écrire ses œuvres en brave homme, qui dit avec bonhomie ce qu’il pense et ce qu’il sent.

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