LA DUCHESSE DE TINTAGEL
ses barons étaient invités à s'y rendre sans autre avertissement .
Il y vint ainsi une grande quantité de dames ,
de chevaliers et de demoiselles , et le roi y remarqua Ygerne , la femme du duc Hoël de Tintagel . Il n'en
d'abord nul semblant
, si
ce
n'est qu'il
la
regarda plus longtemps que les autres
mais elle s'en aperçut bien
Comme elle était aussi fidèle que belle
elle garda du mieux qu'elle put
paraître devant lui
Mais
le
roi envoya des joyaux
en
présent
toutes les dames afin d'avoir prétexte
lui
en
donner
de
manière qu'elle
ne
pût les refuser
Enfin
quand
la
cour
se
sépara
accompagna
le
duc
de
Tintagel
et
trouva moyen de murmurer
Ygerne qu'elle emportait son cœur
elle feignit
de
n'avoir pas entendu
Aux cours suivantes
, le
roi
ne
fut pas plus
heureux
Durant un
an ,
souffrit
quand
était loin de
duchesse
était triste
mourir
quand
la
voyait
sa
douleur s'allégeait
un
peu
mais
lui semblait qu'il
ne
pourrait vivre s'il n'avait réconfort d'amour
- Sire
lui dit Ulfin
un de ses familiers
vous êtes bien naïf quand vous pensez mourir pour
le
désir d'une femme
Moi qui suis un pauvre homme
au
prix de vous
si
j'aimais
comme vous faites
, je
ne
songerais pas
trépasser
qui entendit jamais parler d'une femme qui
se
pût défendre
si
elle était bien priée
et
MERLIN L'ENCHANTEUR
honorée de beaux joyaux ? Laissez -moi faire .
Et il commença de porter à la duchesse maints présents magnifiques de par le roi. Mais elle
se défendait d'en rien prendre , si bien qu'un jour, il lui dit :
- Dame , ces joyaux que vous refusez sont peu de chose, quand tous les biens du royaume
de Logres sont à votre volonté et tous les corps
de ses habitants à votre plaisir .
مي Comment ? fit-elle .
Parce que vous avez le cœur de celui à qui tous les autres obéissent .
De quel cœur parlez -vous ?
De celui du roi .
Ygerne leva la main et se signa .
- Dieu ! que le roi est traître de faire semblant d'aimer mon seigneur le duc et moi , et cependant de me vouloir honnir ! Garde -toi de me redire de telles paroles ou j'avertirai le duc et il te fera mourir .
- Ce serait mon honneur que de mourir pour mon roi , répondit Ulfin . Dame , pour Dieu , ayez merci du roi et de vous -même , sinon il adviendra grand mal de cela : ni vous ni le duc ne vous pourriez défendre contre sa volonté . - S'il plaît à Dieu , répliqua Ygerne enpleu-
rant , je n'irai plus jamais en lieu où il me puisse voir .
Ainsi
fit -
elle
tant qu'elle
le
put
Mais
, le
onzième jour après
la
Pentecôte
, le
roi prit
le
YGERNE
due par la main et le
fit
asseoir
table auprès de lui
puis
lui dit
en
lui montrant une coupe d'or
- Beau sire
mandez
Ygerne votre femme qu'elle accepte cette coupe que
je
lui envoie pleine
de
bon vin
, et
qu'elle
la
vide pour l'amour de moi
grand merci
répondit
le
duc qui
ne
pensait pas
mal
Et l'un de ses chevaliers
nommé Bretel
se
rendit par son ordre
en la
chambre
où
Ygerne mangeait avec les autres dames
et ,
s'agenouil-
lant devant
la
duchesse
le
message
de
son seigneur
Elle rougit
pourtant
n'osant refuser
elle hut
et
voulut renvoyer
coupe
Madame
lui dit Bretel
messire
com-
mandé que vous
la
gardiez
roi l'en
prié
Puis
revint au roi
et
lui rendit grâce
de la
part
de la
duchesse
qui pourtant n'avait sonné mot de remerciement
Le soir
lorsque
le
duc rentra
son hôtel
trouva Ygerne qui pleurait
Étonné
prit dans ses bras
Ha
dit
elle
, je
voudrais être morte
Dame
pourquoi
Je
ne vous
le
célerai point
car
n'est
rien que
je
chérisse comme vous
roi dit qu'il
m'aime
, et
toutes ces fêtes
ne
les donne que pour l'amour de moi
Pourtant
des présents
MERLIN L'ENCHANTEUR
qu'il m'a envoyés , je n'en ai accepté aucun , hormis coupe que vous m m'avez fait
prendre . Je vous prie et requiers comme mon seigneur de me ramener à Tintagel .
En entendant cela , le duc irrité manda sur-
le-champ à ses chevaliers de se préparer sans bruit et de quitter la ville dans la nuit même , quitte à laisser tout leur bagage , qui les suivrait le lendemain .
Au matin, le roi apprit le départ d'Ygerne
à grand chagrin . Il réunit ses barons en conseil
et se plaignit amèrement de l'insulte que lui faisait son vassal . Il fut décidé qu'on enverrait au duc deux prud'hommes chargés de lui remontrer son insolence et de l'inviter à revenir à la
cour. Mais le duc s'y refusa , disant seulement que le roi lui avait forfait . Aussitôt Uter Pendragon requit ses barons de l'aider à venger
son honneur et à punir la folie de son homme lige .
De son côté , le duc avait révélé aux
siens la honte que le roi voulait
lui
infliger
et ils
étaient venus s'enfermer avec leur seigneur
dans
le
plus fort
ses châteaux
La place était
si
bien défendue
qu'Uter Pendragon
ne
put s'en emparer d'assaut
D'ailleurs
apprit
AMOURS D'UTER PENDRAGON
qu'Ygerne ne s'y trouvait pas : car elle était
demeurée à Tintagel sous la garde de quelques
chevaliers dévoués . Que faire ? Lever le siège ,
il n'y fallait pas songer : ses barons n'eussent pas compris qu'il renonçât à saisir le rebelle
Un jour que
le
roi
se
lamentait sous
tente
Ulfin lui dit
- Sire
que
ne
mandez
vous Merlin
Hélas
répondit
le
roi
sait bien que j'ai perdu
le
boire
et le
manger
, et le
dormir
et
repos
et
qu'il me faudra mourir d'amour
Pour-
tant
ne
vient pas
Sans doute
ne
me pardonne-
t-il
point
de
vouloir prendre
la
femme
de
mon homme lige
est
ce
ma faute
pourtant
mon
cœur
ne
peut s'arracher d'Ygerne
Comme
disait ces mots
Merlin lui
même entra dans
la
tente
Le roi
plus content qu'on
ne
saurait dire
, le
prit dans ses bras
et
l'accola très doucement
- Doux ami
jamais
je
ne
souhaitai
la
venue
de
nul homme autant que
la
vôtre
Vous
savez bien
que mon cœur désire
puisque
je
ne
vous pourrais mentir que vous ne
le
connussiez aussitôt
Je
le
sais
dit Merlin
et si
vous m'osiez promettre un don
, je
vous ferais avoir l'amour de la duchesse
et
coucher avec elle en son lit.
- Ha
vous pouvez tout me demander
Alors Merlin lui fit faire un serment sur les
meilleures reliques qu'on put trouver
ils
MERLIN L'ENCHANTEUR
montèrent à cheval avec Ulfin et partirent
secrètement pour Tintagel .
Peu avant d'arriver au château , Merlin s'ar-
rêta et descendit de son palefroi . Après avoir un peu cherché , il cueillit uneherbe et dit à Ulfin de s'en frotter le visage et les mains . Tout aussitôt celui -ci prit la semblance de Jourdain , l'un des plus fidèles serviteurs du duc . Le roi s'émerveilla fort ; mais , s'étant oint de cette herbe à
son tour , il devint tout pareil au duc lui-même ,
tandis que Merlin prenait la figure de Bretel .
Ainsi faits ,
se
présentèrent devant
la
porte du château
où le
guetteur
qui les reconnut bien tous trois
les
fit
entrer
était nuit
le
faux duc
se
rendit
à la
chambre d'Ygerne qui
était déjà couchée
Là
deux compa-
gnons
le
dévétirent
, et la
duchesse lui
fit
bel accueil
croyant que
ce
fut son mari qu'elle
aimait fort
et
ainsi fut engendré
le
bon seigneur qu'on appela Artus
Au matin
tous trois s'en partirent comme
ils
étaient venus
, et
Merlin les
fit
laver
et
se
lava lui
même dans une rivière
où ils
reprirent leurs apparences naturelles
Ensuite
dit
au
- Sire
, je
vous
ai
fait avoir
ce
que
je
vous avais promis
vous maintenant d'exécuter votre serment
Sachez que vous avez engendré
un fils
en
Ygerne
; je
veux que vous me
le
donniez
Je
ferai tout
roi
ainsi que
je
suis engagé
MARIAGE D'UTER PENDRAGON
En revenant au camp, on apprit que le duc avait tenté une sortie et que , son cheval ayant été abattu , il avait été tué par les gens
de pied qui ne l'avaient pas reconnu . Tous les barons en étaient chagrinés , car
ils
estimaient que
la
mort était un châtiment trop grave pour
la
faute du duc
Aussi
le
roi les assembla-
t-il
et
leur demanda comment
pourrait répa-
rer
ce
méchef
furent d'avis qu'il convenait
de
convoquer tout d'abord les parents du due de Tintagel afin
de
chercher un accommodement
Ainsi fut fait
et
quand
la
dame
de
Tintagel
fut venue avec les siens
une nouvelle assemblée
se
fit
des barons du royaume
Et tous prièrent Ulfin
qui était très sage
de donner son avis
- Le duc est mort par
la
force du roi
dit
-il;
mais
quels que fussent ses torts
n'avait pas
commis
de
forfait tel qu'il dût en être puni
de
mort
Sachez cependant que
sa
femme demeure chargée d'enfants
Le roi
détruit
et
gâté
sa
terre
, la
lésant ainsi
de même que les héritiers
et
parents du due
est juste qu'il répare une partie
de
ces dommages
doit prendre
la
duchesse pour femme
et
marier
la
fille aînée du due au roi Lot d'Orcanie
, si
celui
consent
Les paroles d'Ulfin furent fort louées
tous les barons
se
rangèrent
son avis
Et
le
MERLIN L'ENCHANTEUR
d'Orcanie dit qu'il épouserait volontiers la fille du duc de Tintagel. Et tous se tournèrent vers la duchesse , à qui l'eau de son cœur montait
aux yeux et qui ne répondit rien ; mais tous ses parents dirent que jamais seigneur n'avait fait à son homme lige une paix plus équitable . Et trente jours plus tard eurent lieu les noces du roi Uter Pendragon et d'Ygerne .
Or , quand la grossesse de celle -ci apparut ,
elle confessa en pleurant à son seigneur comment un homme l'était venu visiter après la mort du duc , qui ressemblait si fort à celui- ci qu'elle l'avait pris pour lui .
- Belle amie , dit le roi , gardez que personne à qui vous la pouvez céler ne connaisse votre grossesse , car ce serait grande honte à moi et à vous si l'on savait que vous avez eu un enfant si tôt . Nous le confierons à quelqu'un qui l'élèvera bien .
Et quand l'enfant fut né , il le donna à Merlin , qui le remit secrètement à l'un des plus hon-
nétes chevaliers du royaume , nommé Antor ,
dont la femme avait accouché six mois aupara-
vant . Elle confia son propre fils à une nourrice
et allaita celui qu'on lui amenait . Puis , le moment venu , Antor
fit
baptiser l'enfant sous
le
nom d'Artus
et
l'éleva en tout honneur
et
bien
en compagnie
de
son propre fils qu'on appelait Keu
LE PERPON MERVEILLEUX .
Uter Pendragon mourut seize ans plus tard ,
à la Saint -Martin , deux ans après Ygerne .
Comme il ne laissait point d'enfant connu , les barons s'assemblèrent et prièrent Merlin de leur désigner l'homme qu'ils devaient élire afin qu'il gouvernât le royaume pour le bien de la sainte Eglise et la sûreté du peuple . Mais il se contenta de leur dire qu'ils attendissent le jour de la naissance de Notre Seigneur , et jusque -là d'implorer Dieu pour qu'il les éclairât .
La veille de Noël , donc, tous les barons du royaume de Logres vinrent à Londres , et parmi
eux Antor , avec Keu et Artus , ses deux enfants dont il ne savait lequel il préférait.
Chacun assista à la messe de minuit en grande piété , puis à la messe du jour . Et comme la foule sortait de l'église , des cris d'étonnement retentirent : une grande pierre taillée gisait au milieu de la place naguère vide, portant une enclume de fer, où une épée se trouvait fichée jusqu'à la garde .
On avertit aussitôt l'archevêque qui vint avec de l'eau bénite . Et en se baissant pour asperger la pierre, il déchiffra à haute voix
MERLIN L'ENCHANTEUR
cette phrase qui s'y trouvait gravée en lettres d'or :
Celui qui ôtera cette épée sera le roi élu par Jésus - Christ .
Déjà les plus hauts et riches hommes commençaient de contester entre eux à qui tenterait l'épreuve le premier. Mais l'archevêque leur dit : - Seigneurs , vous n'êtes point aussi sages qu'il faudrait . Ne savez-vous point que Notre Sire n'a souci de richesse , ni de noblesse , ni de
fierté ? Seul , celui qu'il a désigné réussira , et, s'il était encore à naître , l'épée ne serait jamais ôtée devant qu'il vînt .
Alors choisit lui -même deux cent cin-
quante prud'hommes pour tenter l'aventure tout d'abord . Mais aucun ne parvint à mouvoir l'épée . Après eux , et dans la semaine qui suivit ,
tous ceux qui voulurent s'y efforcèrent , mais vainement . Et l'on atteignit ainsi le jour des étrennes .
Ce jour-là, on donnait chaque année un grand tournoi aux portes de la cité . Quand les chevaliers eurent assez joûté,
ils
firent une telle mêlée
que toute
la
ville
en
courut voir
le
speс-
tacle
Keu
, le
fils d'Antor
qui venait d'être fait chevalier
à la
Toussaint précédente
appela son jeune frère
et
lui dit
- Va chercher mon épee
notre hôtel
Artus était un bel
et
grand adolescent
de