‹ Les romans de la Table ronde nouvellement rédigésChapitre 14 sur 100 · LA DUCHESSE DE TINTAGEL · texte numérisé non relu

LA DUCHESSE DE TINTAGEL

ses barons étaient invités à s'y rendre sans autre avertissement .

Il y vint ainsi une grande quantité de dames ,

de chevaliers et de demoiselles , et le roi y remarqua Ygerne , la femme du duc Hoël de Tintagel . Il n'en

d'abord nul semblant

, si

ce

n'est qu'il

la

regarda plus longtemps que les autres

mais elle s'en aperçut bien

Comme elle était aussi fidèle que belle

elle garda du mieux qu'elle put

paraître devant lui

Mais

le

roi envoya des joyaux

en

présent

toutes les dames afin d'avoir prétexte

lui

en

donner

de

manière qu'elle

ne

pût les refuser

Enfin

quand

la

cour

se

sépara

accompagna

le

duc

de

Tintagel

et

trouva moyen de murmurer

Ygerne qu'elle emportait son cœur

elle feignit

de

n'avoir pas entendu

Aux cours suivantes

, le

roi

ne

fut pas plus

heureux

Durant un

an ,

souffrit

quand

était loin de

duchesse

était triste

mourir

quand

la

voyait

sa

douleur s'allégeait

un

peu

mais

lui semblait qu'il

ne

pourrait vivre s'il n'avait réconfort d'amour

- Sire

lui dit Ulfin

un de ses familiers

vous êtes bien naïf quand vous pensez mourir pour

le

désir d'une femme

Moi qui suis un pauvre homme

au

prix de vous

si

j'aimais

comme vous faites

, je

ne

songerais pas

trépasser

qui entendit jamais parler d'une femme qui

se

pût défendre

si

elle était bien priée

et

MERLIN L'ENCHANTEUR

honorée de beaux joyaux ? Laissez -moi faire .

Et il commença de porter à la duchesse maints présents magnifiques de par le roi. Mais elle

se défendait d'en rien prendre , si bien qu'un jour, il lui dit :

- Dame , ces joyaux que vous refusez sont peu de chose, quand tous les biens du royaume

de Logres sont à votre volonté et tous les corps

de ses habitants à votre plaisir .

مي Comment ? fit-elle .

Parce que vous avez le cœur de celui à qui tous les autres obéissent .

De quel cœur parlez -vous ?

De celui du roi .

Ygerne leva la main et se signa .

- Dieu ! que le roi est traître de faire semblant d'aimer mon seigneur le duc et moi , et cependant de me vouloir honnir ! Garde -toi de me redire de telles paroles ou j'avertirai le duc et il te fera mourir .

- Ce serait mon honneur que de mourir pour mon roi , répondit Ulfin . Dame , pour Dieu , ayez merci du roi et de vous -même , sinon il adviendra grand mal de cela : ni vous ni le duc ne vous pourriez défendre contre sa volonté . - S'il plaît à Dieu , répliqua Ygerne enpleu-

rant , je n'irai plus jamais en lieu où il me puisse voir .

Ainsi

fit -

elle

tant qu'elle

le

put

Mais

, le

onzième jour après

la

Pentecôte

, le

roi prit

le

YGERNE

due par la main et le

fit

asseoir

table auprès de lui

puis

lui dit

en

lui montrant une coupe d'or

- Beau sire

mandez

Ygerne votre femme qu'elle accepte cette coupe que

je

lui envoie pleine

de

bon vin

, et

qu'elle

la

vide pour l'amour de moi

grand merci

répondit

le

duc qui

ne

pensait pas

mal

Et l'un de ses chevaliers

nommé Bretel

se

rendit par son ordre

en la

chambre

où

Ygerne mangeait avec les autres dames

et ,

s'agenouil-

lant devant

la

duchesse

le

message

de

son seigneur

Elle rougit

pourtant

n'osant refuser

elle hut

et

voulut renvoyer

coupe

Madame

lui dit Bretel

messire

com-

mandé que vous

la

gardiez

roi l'en

prié

Puis

revint au roi

et

lui rendit grâce

de la

part

de la

duchesse

qui pourtant n'avait sonné mot de remerciement

Le soir

lorsque

le

duc rentra

son hôtel

trouva Ygerne qui pleurait

Étonné

prit dans ses bras

Ha

dit

elle

, je

voudrais être morte

Dame

pourquoi

Je

ne vous

le

célerai point

car

n'est

rien que

je

chérisse comme vous

roi dit qu'il

m'aime

, et

toutes ces fêtes

ne

les donne que pour l'amour de moi

Pourtant

des présents

MERLIN L'ENCHANTEUR

qu'il m'a envoyés , je n'en ai accepté aucun , hormis coupe que vous m m'avez fait

prendre . Je vous prie et requiers comme mon seigneur de me ramener à Tintagel .

En entendant cela , le duc irrité manda sur-

le-champ à ses chevaliers de se préparer sans bruit et de quitter la ville dans la nuit même , quitte à laisser tout leur bagage , qui les suivrait le lendemain .

Au matin, le roi apprit le départ d'Ygerne

à grand chagrin . Il réunit ses barons en conseil

et se plaignit amèrement de l'insulte que lui faisait son vassal . Il fut décidé qu'on enverrait au duc deux prud'hommes chargés de lui remontrer son insolence et de l'inviter à revenir à la

cour. Mais le duc s'y refusa , disant seulement que le roi lui avait forfait . Aussitôt Uter Pendragon requit ses barons de l'aider à venger

son honneur et à punir la folie de son homme lige .

De son côté , le duc avait révélé aux

siens la honte que le roi voulait

lui

infliger

et ils

étaient venus s'enfermer avec leur seigneur

dans

le

plus fort

ses châteaux

La place était

si

bien défendue

qu'Uter Pendragon

ne

put s'en emparer d'assaut

D'ailleurs

apprit

AMOURS D'UTER PENDRAGON

qu'Ygerne ne s'y trouvait pas : car elle était

demeurée à Tintagel sous la garde de quelques

chevaliers dévoués . Que faire ? Lever le siège ,

il n'y fallait pas songer : ses barons n'eussent pas compris qu'il renonçât à saisir le rebelle

Un jour que

le

roi

se

lamentait sous

tente

Ulfin lui dit

- Sire

que

ne

mandez

vous Merlin

Hélas

répondit

le

roi

sait bien que j'ai perdu

le

boire

et le

manger

, et le

dormir

et

repos

et

qu'il me faudra mourir d'amour

Pour-

tant

ne

vient pas

Sans doute

ne

me pardonne-

t-il

point

de

vouloir prendre

la

femme

de

mon homme lige

est

ce

ma faute

pourtant

mon

cœur

ne

peut s'arracher d'Ygerne

Comme

disait ces mots

Merlin lui

même entra dans

la

tente

Le roi

plus content qu'on

ne

saurait dire

, le

prit dans ses bras

et

l'accola très doucement

- Doux ami

jamais

je

ne

souhaitai

la

venue

de

nul homme autant que

la

vôtre

Vous

savez bien

que mon cœur désire

puisque

je

ne

vous pourrais mentir que vous ne

le

connussiez aussitôt

Je

le

sais

dit Merlin

et si

vous m'osiez promettre un don

, je

vous ferais avoir l'amour de la duchesse

et

coucher avec elle en son lit.

- Ha

vous pouvez tout me demander

Alors Merlin lui fit faire un serment sur les

meilleures reliques qu'on put trouver

ils

MERLIN L'ENCHANTEUR

montèrent à cheval avec Ulfin et partirent

secrètement pour Tintagel .

Peu avant d'arriver au château , Merlin s'ar-

rêta et descendit de son palefroi . Après avoir un peu cherché , il cueillit uneherbe et dit à Ulfin de s'en frotter le visage et les mains . Tout aussitôt celui -ci prit la semblance de Jourdain , l'un des plus fidèles serviteurs du duc . Le roi s'émerveilla fort ; mais , s'étant oint de cette herbe à

son tour , il devint tout pareil au duc lui-même ,

tandis que Merlin prenait la figure de Bretel .

Ainsi faits ,

se

présentèrent devant

la

porte du château

où le

guetteur

qui les reconnut bien tous trois

les

fit

entrer

était nuit

le

faux duc

se

rendit

à la

chambre d'Ygerne qui

était déjà couchée

Là

deux compa-

gnons

le

dévétirent

, et la

duchesse lui

fit

bel accueil

croyant que

ce

fut son mari qu'elle

aimait fort

et

ainsi fut engendré

le

bon seigneur qu'on appela Artus

Au matin

tous trois s'en partirent comme

ils

étaient venus

, et

Merlin les

fit

laver

et

se

lava lui

même dans une rivière

où ils

reprirent leurs apparences naturelles

Ensuite

dit

au

- Sire

, je

vous

ai

fait avoir

ce

que

je

vous avais promis

vous maintenant d'exécuter votre serment

Sachez que vous avez engendré

un fils

en

Ygerne

; je

veux que vous me

le

donniez

Je

ferai tout

roi

ainsi que

je

suis engagé

MARIAGE D'UTER PENDRAGON

En revenant au camp, on apprit que le duc avait tenté une sortie et que , son cheval ayant été abattu , il avait été tué par les gens

de pied qui ne l'avaient pas reconnu . Tous les barons en étaient chagrinés , car

ils

estimaient que

la

mort était un châtiment trop grave pour

la

faute du duc

Aussi

le

roi les assembla-

t-il

et

leur demanda comment

pourrait répa-

rer

ce

méchef

furent d'avis qu'il convenait

de

convoquer tout d'abord les parents du due de Tintagel afin

de

chercher un accommodement

Ainsi fut fait

et

quand

la

dame

de

Tintagel

fut venue avec les siens

une nouvelle assemblée

se

fit

des barons du royaume

Et tous prièrent Ulfin

qui était très sage

de donner son avis

- Le duc est mort par

la

force du roi

dit

-il;

mais

quels que fussent ses torts

n'avait pas

commis

de

forfait tel qu'il dût en être puni

de

mort

Sachez cependant que

sa

femme demeure chargée d'enfants

Le roi

détruit

et

gâté

sa

terre

, la

lésant ainsi

de même que les héritiers

et

parents du due

est juste qu'il répare une partie

de

ces dommages

doit prendre

la

duchesse pour femme

et

marier

la

fille aînée du due au roi Lot d'Orcanie

, si

celui

consent

Les paroles d'Ulfin furent fort louées

tous les barons

se

rangèrent

son avis

Et

le

MERLIN L'ENCHANTEUR

d'Orcanie dit qu'il épouserait volontiers la fille du duc de Tintagel. Et tous se tournèrent vers la duchesse , à qui l'eau de son cœur montait

aux yeux et qui ne répondit rien ; mais tous ses parents dirent que jamais seigneur n'avait fait à son homme lige une paix plus équitable . Et trente jours plus tard eurent lieu les noces du roi Uter Pendragon et d'Ygerne .

Or , quand la grossesse de celle -ci apparut ,

elle confessa en pleurant à son seigneur comment un homme l'était venu visiter après la mort du duc , qui ressemblait si fort à celui- ci qu'elle l'avait pris pour lui .

- Belle amie , dit le roi , gardez que personne à qui vous la pouvez céler ne connaisse votre grossesse , car ce serait grande honte à moi et à vous si l'on savait que vous avez eu un enfant si tôt . Nous le confierons à quelqu'un qui l'élèvera bien .

Et quand l'enfant fut né , il le donna à Merlin , qui le remit secrètement à l'un des plus hon-

nétes chevaliers du royaume , nommé Antor ,

dont la femme avait accouché six mois aupara-

vant . Elle confia son propre fils à une nourrice

et allaita celui qu'on lui amenait . Puis , le moment venu , Antor

fit

baptiser l'enfant sous

le

nom d'Artus

et

l'éleva en tout honneur

et

bien

en compagnie

de

son propre fils qu'on appelait Keu

LE PERPON MERVEILLEUX .

Uter Pendragon mourut seize ans plus tard ,

à la Saint -Martin , deux ans après Ygerne .

Comme il ne laissait point d'enfant connu , les barons s'assemblèrent et prièrent Merlin de leur désigner l'homme qu'ils devaient élire afin qu'il gouvernât le royaume pour le bien de la sainte Eglise et la sûreté du peuple . Mais il se contenta de leur dire qu'ils attendissent le jour de la naissance de Notre Seigneur , et jusque -là d'implorer Dieu pour qu'il les éclairât .

La veille de Noël , donc, tous les barons du royaume de Logres vinrent à Londres , et parmi

eux Antor , avec Keu et Artus , ses deux enfants dont il ne savait lequel il préférait.

Chacun assista à la messe de minuit en grande piété , puis à la messe du jour . Et comme la foule sortait de l'église , des cris d'étonnement retentirent : une grande pierre taillée gisait au milieu de la place naguère vide, portant une enclume de fer, où une épée se trouvait fichée jusqu'à la garde .

On avertit aussitôt l'archevêque qui vint avec de l'eau bénite . Et en se baissant pour asperger la pierre, il déchiffra à haute voix

MERLIN L'ENCHANTEUR

cette phrase qui s'y trouvait gravée en lettres d'or :

Celui qui ôtera cette épée sera le roi élu par Jésus - Christ .

Déjà les plus hauts et riches hommes commençaient de contester entre eux à qui tenterait l'épreuve le premier. Mais l'archevêque leur dit : - Seigneurs , vous n'êtes point aussi sages qu'il faudrait . Ne savez-vous point que Notre Sire n'a souci de richesse , ni de noblesse , ni de

fierté ? Seul , celui qu'il a désigné réussira , et, s'il était encore à naître , l'épée ne serait jamais ôtée devant qu'il vînt .

Alors choisit lui -même deux cent cin-

quante prud'hommes pour tenter l'aventure tout d'abord . Mais aucun ne parvint à mouvoir l'épée . Après eux , et dans la semaine qui suivit ,

tous ceux qui voulurent s'y efforcèrent , mais vainement . Et l'on atteignit ainsi le jour des étrennes .

Ce jour-là, on donnait chaque année un grand tournoi aux portes de la cité . Quand les chevaliers eurent assez joûté,

ils

firent une telle mêlée

que toute

la

ville

en

courut voir

le

speс-

tacle

Keu

, le

fils d'Antor

qui venait d'être fait chevalier

à la

Toussaint précédente

appela son jeune frère

et

lui dit

- Va chercher mon épee

notre hôtel

Artus était un bel

et

grand adolescent

de

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