‹ Les romans de la Table ronde nouvellement rédigésChapitre 79 sur 100 · FUITE DU ROI BAN · texte numérisé non relu

FUITE DU ROI BAN

tourer . Le roi Ban s'en fut donc par une très étroite chaussée qui courait à travers les eaux

et qui était longue de deux bonnes lieues pour

le moins . Sa femme était montée sur un grand palefroi amblant , très doux . L'écuyer , qui était preux et de grand service , portait l'enfant dans un berceau , sur un coussin , et l'écu du roi . Un garçon à pied menait en main le destrier et tenait la lance . Un autre garçon conduisait un sommier chargé de joyaux , de vaisselle , de deniers et des bagages . Enfin le roi lui-même , coiffé de son heaume , vêtu de son haubert et de

ses chausses de fer, ceint de son épée, couvert de son manteau de pluie , chevauchait sur un bon palefroi bien éprouvé .

En cet équipage , la petite troupe traversa le marais et entra dans la forêt voisine qui était la plus grande de toutes celles de la Gaule et de la Petite Bretagne , car elle avait bien dix lieues galloises de long et six ou sept de large . Au centre était un lac qu'on nommait le lac de Diane . Cette Diane , qui fut reine de Sicile et qui régna au temps de Virgile , le bon auteur , était la dame du monde qui aimait le plus à courir les bois , et elle chassait tout le jour :

aussi les païens qui vivaient en ce temps -là l'appelaient la déesse des bois, tant

ils

étaient fols

et

mécréants

Le roi

qui connaissait bien

le

lac

de

Diane

résolut

de

faire reposer

là la

reine

et

ses gens jusqu'au jour

Cependant

MERLIN L'ENCHANTEUR

entreprit de gravir une colline voisine pour apercevoir encore une fois , au lever de l'aube ,

son château qu'il aimait plus que chose au monde . Mais le conte laisse un peu de parler

de lui et revient à Aleaume , son sénéchal .

A peine le roi Ban s'était -il éloigné , le sénéchal fit demander un sauf- conduit à Claudas .

Celui -ci le lui accorda volontiers , car il voyait

bien qu'il ne prendrait jamais le château que par ruse ou accord . Et quand Aleaume fut devant Claudas , il lui dit qu'il l'aiderait à s'emparer de la place s'il voulait lui promettre de le récompenser .

- Ah ! sénéchal , dit Claudas , quel malheur que vous soyez à un seigneur tel que le vôtre,

de qui nul bien ne vous peut venir ! J'ai tant ouï parler de vous , qu'il n'est chose que je ne fisse si vous vouliez venir avec moi . Je vous

donnerais ce royaume et vous le tiendriez sous ma souveraineté . Tandis que , si je vous prends

de force , il me faudra vous faire souffrir , car j'ai juré sur

les

saints que

je

ne ferai de captif

en

cette guerre qui

ne

soit tué ou emprisonné pour

le

reste

de

ses jours

TRAHISON D'ALEAUME

Il parla ainsi quelque temps et le sénéchal finit par lui promettre de l'aider de tout son pouvoir, pourvu qu'en retour Claudas le

fît

roi

de

Benoïc

Et

quand Claudas eut juré sur les reliques

, le

sénéchal lui apprit

départ du roi Ban

- Sire

ajouta

-t-il, je

laisserai

en

rentrant les portes décloses

et je

dirai que nous avons bonne trêve

nos gens l'apprendront volontiers

ils

iront

se

dévêtir

et

se

reposer

car

ils

ont souffert assez

de

fatigues

peines

en

ces derniers temps

Ce qu'il

fit ;

mais un chevalier nommé Banin

qui était filleul du roi Ban

et

qui faisait

le

guet

chaque nuit

tout armé

, le

vit rentrer

et

lui demanda d'où

venait

et

pour quelle besogne

était sorti

pareille heure

Je

viens

dit

le

traître

de voir Claudas pour recevoir

de

lui

la

trêve qu'il octroie

au

roi mon seigneur

et le

vôtre

En entendant cela

Banin frémit de tout

le

corps

- Sénéchal

qui veut loyalement agir

ne

va

pas

pareille heure demander trêve

l'ennemi mortel

de

son seigneur

- Comment

me tenez

vous pour déloyal

Banin n'osa répliquer

le

sénéchal était

le

plus fort

et

pouvait

le

faire tuer

se

hâta

de

monter dans une tournelle pour guetter

et

ne

tarda pas

voir vingt chevaliers ennemis

MERLIN L'ENCHANTEUR

bientôt suivis de vingt autres , et ainsi de suite , qui gravissaient silencieusement la butte du château .

Aussitôt il descendit les degrés en criant de toutes ses forces :

Trahison ! Trahison !

A ce cri , les gens de la garnison sortirent de leurs logis et coururent aux armes en toute hâte ,

mais avant même qu'ils eussent pu prendre

leurs hauberts , déjà les chevaliers de Claudas passaient la premiere porte. Le sénéchal sortit à son tour , faisant semblant d'être tout surpris

de l'aventure et regrettant hautement son seigneur . Mais il n'eut guère le temps de lamenter ,

car Banin qui passait lui courut sus en criant ; Ah !

félon , meurtrier !

vous avez trahi

votre seigneur lige qui du néant vous avait

élevé à ce rang et vous lui avez ôté l'espoir de recouvrer sa terre ! Mais vous irez où est Judas

qui vendit Celui qui était venu en ce monde pour le sauver !

Et ce disant , d'un seul coup il lui

fit

voler

la

tête

puis

voyant que les chevaliers

de

Claudas

arrivaient dans

petit château

courut

de

toutes ses forces

au

donjon dont

leva

le

pont

en

grande hâte

; et ,

avec les trois sergents qui gardaient

la

tour

et

dont l'un lui avait ouvert

la

porte

se

prépara

faire bonne défense

Maintenant toute la forteresse était aux mains

de Claudas

hors

la

tour

, et

des bâtiments com-

mençaient

de

flamber

au

grand courroux du

PRISE DE TREBE

roi qui ne savait lequel de ses hommes y avait mis le feu . Banin et les trois sergents repous-

sèrent tous les assauts pendant quatre jours .

Le cinquième , le roi

fit

dresser une perrière

mais elle eut beau battre

le

donjon

coups

de

pierres

les murs résistèrent

et

jamais les assiégés

n'eussent été pris s'ils avaient

eu

de

quoi boire

et

manger

Malheureusement

ils

ne

tardèrent pas

manquer de vivres

Une nuit

ils

captu-

rèrent une hulote dans un trou

et

ils

s'en réjouirent fort

car les coups de

la

perrière sur les murs en avaient chassé tous les oiseaux

Mais enfin

le

moment vint où

fallut penser

se

rendre

Chaque jour

, le

roi Claudas

qu'émer-

veillait

la

prouesse

de

Banin

lui criait

- Rends

toi

Banin

Tu

ne

peux plus tenir

Je

te

donnerai château

armes

et

les moyens d'aller

où

tu

voudras

s'il

ne

te

plaît

de

rester avec moi

car

pour

la

grande prouesse

et la

loyauté qui sont

en

toi

, je

t'aime plus que chevalier que j'aie connu

- Sire

répondit enfin Banin

j'ai pris conseil de mes compagnons

et

nous avons décidé de vous livrer la tour

Mais vous nous donnerez quatre bons chevaux

et

nous laisserez aller

notre guise

Sur

le -

champ

Claudas

fit

apporter les reliques

et

jura

ce

que voulait Banin

Ainsi entra-

t-il

dans

le

donjon

se

trouva maître

de

toute la terre de Benoïc

Mais

le

conte retourne

MERLIN L'ENCHANTEUR

maintenant au roi Ban dont il s'est tu depuis quelque temps .

Quand celui -ci, monté sur son palefroi , parvint au sommet de la colline , le jour était tout à fait clair . Le roi considéra au loin les murs

blancs de sa forteresse , et le donjon, et les

fossés . Et tout à coup il vit une fumée monter , puis des étincelles jaillir , puis des bâtiments flamber , et le feu voler d'un lieu à l'autre , et une flamme hideuse s'élever vers le ciel rou-

geoyant et faire luire les marais et les champs alentour .

Ainsi le roi Ban regardait brûler le château qui était tout son réconfort , où il avait mis tout

son espoir de recouvrer un jour sa terre . À cette vue , il lui parut que nulle chose dans le siècle ne lui était plus de rien, et il se sentit tout vain et tout brisé .

Son fils , petit, ne lui pouvait

encore aider . Et sa femme , jeune dame comme elle était , élevée à grand luxe , et de si haute lignée , descendant tout droit du roi David ! Il fallait maintenant que l'enfant et la reine sortissent de France et qu'ils souffrissent douleur et pauvreté , et que lui -même , vieux , besoigneux , usât le reste de son âge dans la peine ,

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