LES LÉVRIERS ENCHANTÉS
enfants la semblance de ses deux lévriers
et aux chiens la leur, et dans le même instant
elle se jette au-devant du roi, dont l'épée la
blesse au sourcil ; elle en porta la cicatrice toute sa vie .
Ha , roi Claudas , crie -t-elle , j'ai chèrement payé ma venue en votre cour ! Vous m'avez blessée et vous voulez tuer mes lévriers ,
sont les plus beaux du monde !
Le roi regarde : il croit voir les deux enfants s'enfuir ; mais c'étaient les chiens qui se
sauvaient , effrayés du tumulte . Il les poursuit ,
lève son arme pour les frapper au moment qu'ils vont passer la porte , mais
ils
la
franchissent
si
lestement que l'épée s'abat vainement sur
linteau
et
vole
en
pièces
- Dieu soit loué
dit
en
regardant
le
tronçon qui lui restait aux mains
Si
j'eusse tué de ma main les fils de Bohor
on me
l'eût reproché éternellement
et
j'en eusse été honni
Lors
fit
saisir
ce
qu'il croyait être les petits princes
et
les remit
en
garde
ceux
de
ses gens
en
se
fiait
le
plus
Et s'il pleura ensuite
la
mort
de
son fils
ne
faut pas
demander
Mais Pharien
et
Lambègue n'étaient pas moins dolents que lui
car
ils
ne
doutaient guère que
leurs jeunes seigneurs
qu'ils croyaient pris
ne
fussent sous peu livrés
à la
mort
MERLIN L'ENCHANTEUR
Cependant la demoiselle du Lac , menant en laisse ceux que chacun tenait pour des lévriers , gagnait un, bois proche où elle avait laissé ses écuyers . Et quand ceux -ci la virent revenir
blessée au visage,
ils
furent bien ébahis
Ils la
pansèrent d'un simple linge
comme elle
le
leur commanda
Puis elle plaça
le
lévrier Lionel sur
son palefroi
devant elle
un
de
ses gens
se
chargea
de
Bohor
; et la
petite troupe chevaucha
grande allure
par les plus droits chemins
Elle
ne
s'arréta qu'à
la
nuit pour héberger
Alors Saraide défit son enchantement
en voyant paraître deux beaux enfants
à la
place des chiens
ses gens n'en pouvaient croire leurs yeux
- N'avons
nous pas pris un bon gibier
leur demanda
elle
- Certes
la
proie est bonne
et
belle
Mais qui sont ces beaux enfants
Elle
ne
voulut point
le
leur apprendre
Et si
Lionel
Bohor furent choyés cette nuit
là ,
on
le
laisse
penser
- N'ayez crainte
mes enfants
leur disait Saraide
vos maîtres n'auront point
de
mal
, et
ils
seront bientôt auprès
de
vous
RÉVOLTE DE GANNES
Mais , à la vérité , du moment qu'elle tenait les fils de roi , peu lui souciait du reste . Au matin , elle se remit en route avec ses gens ,
et, après avoir longtemps chevauché , elle parvint
enfin au Lac . Et lorsque la Dame vit les enfants
de Bohor , elle fut plus joyeuse qu'on ne saurait dire . Quant à Lancelot , il ne tarda pas à les pré-
férer à tous ses compagnons , bien qu'il ignorât qu'ils fussent ses parents ; et, dès le premier jour, les trois cousins germains mangèrent à la même écuelle et reposèrent dans le même lit.
En apprenant que Claudas avait emprisonné
leurs droits seigneurs , beaucoup de chevaliers du pays de Gannes et des bourgeois de la ville avaient couru aux armes sous la conduite
de Pharien et de Lambègue . Claudas cepen-
dant ne songeait qu'à plaindre la mort de son enfant .- Beau très doux fils , disait -il en gémissant ,
beau chevalier preux sans mesure , si vous eussiez vécu , nul ne vous eût égalé , car vous aviez plus que personne les trois qualités par où un homme brille dans le siècle : débonnaireté ,
largesse et fierté . Et je ne vous aimais pas tant
MERLIN L'ENCHANTEUR
parce que vous étiez mon fils qu'en raison de la grande valeur qui était en vous .
« Pour l'amour de vous , j'avais amendé mes anciennes façons , et moi qui jamais ne fus généreux , je l'étais devenu . Ha ! certes , je n'attendais plus que ma propre prouesse me valût aucune nouvelle conquête ; mais par votre grand courage ne m'eussiez -vous mis au-dessus de tous , vous qui passiez tout le monde comme l'or les métaux et le rubis les pierres ? Nulle force n'existe en comparaison de celle de Dieu ;
aussi convient -il souffrir ce qu'il nous
envoie . Hélas ! je m'émerveille de sentir mon cœur battre encore !
Cependant que Claudas lamentait ainsi , il entendit le grand tumulte que faisaient devant
son palais les chevaliers et les bourgeois de Gannes , auxquels s'étaient joints beaucoup des barons de Benoïc , anciens sujets du roi Ban . Il n'avait avec lui que peu de gens de sa terre de la Déserte pour le défendre . Mais il jeta un haubert sur son dos , laça son heaume , pendit
son écu à son col, ceignit son épée et prit une hache au fer tranchant et au manche renforcé ,
car il était l'homme du monde qui savait le mieux s'en escrimer dans la mêlée ; puis il se
fit
voir
une fenêtre
de
son palais
Pharien
cria
-t-il,
que voulez
vous
vous
ces gens
Sire
nous voulons que vous nous rendiez
BLESSURE DE CLAUDAS
nos droits seigneurs , les fils au roi Bohor, à qui
vous aviez juré de restituer ce royaume sous votre suzeraineté .
Chacun fasse donc du mieux qu'il pourra , car
ils
ne
seront rendus devant que force m'en soit faite
Aussitôt les arcs
les arbalètes
et
les frondes
de
commencer leur jeu
et
les flèches
les carreaux
et
les pierres
de
voler
en
pluie sur
le
palais
Quand Claudas s'aperçut que ceux du dehors
se
préparaient
mettre
le
feu
porte
se
fit
ouvrir
et,
accompagné des siens
sortit
pied
, la
hache
poing
dont
commença
de
frapper
à si
grands coups que les assaillants reculèrent
A le
voir ainsi mettre
mal ses compagnons
Lambègue sentait
la
colère
le
gagner
Tout
coup
fait amener son destrier
l'enfourche
et
armé de toutes armes
heaume en tête
lance
sur feutre
charge Claudas
bride abattue
frappe
si
rudement de son fer qu'il lui tra-
verse l'épaule
mais son cheval emporté par son élan vient heurter le mur de la tête et tombe
mort
tandis que lui
même
tout étourdi du choc
demeure étendu
côté de
sa
monture
Cependant Claudas
, le
tronçon
de la
lance dans l'épaule
perdant son sang
s'adosse
à la
muraille
sous une pluie de pierres
et
de
flèches
, et
bientôt s'affaisse sur les genoux
Déjà Lambègue
relevé
et
ranimé
lui courait sus l'épée
MERLIN L'ENCHANTEUR
la main pour l'achever , lorsque Pharien l'arrêta par le bras :
-- Beau neveu , qu'allez -vous faire ? Voulezvous tuer l'un des meilleurs chevaliers et des plus braves princes de ce temps ?
- Comment , traître que vous êtes , pré-
tendez-vous sauver celui qui vous a jadis honni et qui veut occire les tils de notre seigneur le roi Bohor ? Certes vous n'avez qu'un vieux et mauvais cœur au ventre !
- Taisez -vous , beau neveu , reprit Pharien . Quelque méfait qu'il ait commis , on ne doit poursuivre la mort ou le déshonneur de son seigneur à moins de lui avoir loyalement repris sa
foi .
celui
j'ai fait hommage
, je
suis son homme
mon devoir est de
le
garantir
mort et de toute honte selon mes forces
Je ne cherche
que
le
salut des enfants du roi Bohor
parce qu'ils sont les fils de mon ancien seigneur
, et
pour l'amour d'eux
Claudas l'entendait
mit
crier
comme
celui qui
grand peur pour
sa
vie
- Beau doux ami
merci
Voici mon épée
je
vous
la
rends comme
au
plus loyal chevalier qui soit
Et je
vous livrerai les enfants
Sachez
les eussé
je
méme tenus dans ma cité
de
Bourges
ils
n'auraient eu aucun mal de moi
Ce mot finit la melée
Pharien fit retirer les
combattants des deux parts
entra dans
le
palais avec Claudas
qui s'évanouit
Mais ses