DÉPART DD SAINT GRAAL
ainsi fut converti le royaume de Sarras au service de Jésus-Christ.
«Le jour suivant, Joseph d'Arimathie, avec son fils Josephé et les siens, se remit en route, emportant sa sainte écuelle. Une nuit d'hiver qu'il était couché avec sa femme, qui était bonne à Dieu et au siècle, et louée de tout le monde, il entendit une voix lui ordonner de la connaître charnellement.
u — Je suis prêt à exécuter le commande- « ment de Dieu, dit Joseph, mais je suis si a vieux et si faible que je ne sais comment je le « pourrai.
« — . Ne te trouble pas, reprit la voix, car il u le faut.
« Alors Joseph connut sa femme, et ainsi engendra- t-il Alain le gros, qui fut gardien du Graal .
u Le lendemain, il reprit sa route avec les siens sous la conduite de Notre Seigneur, et il alla tant qu'un samedi soir il parvint au bord de la mer. La nuit était claire et la lune luisait sur les flots cois et paisibles. L'évéque Josephé se mit en prières; puis il commanda tout d'abord à ceux qui portaient l'arche contenant la sainte écuelle d'avancer hardiment, et ils se mirent à marcher sur la mer avec autant d'aisance que s'ils eussent été sur terre. Ensuite Josephé retira sa chemise qu'il étendit sur l'eau où elle n'enfonça point ; il dit à son père de poser le pied
dessus, puis il appela l'un après l'autre tous ses parents, au nombre de cent cinquante, en les invitant à faire de même : et la toile s'agrandit de façon à les porter tous. Alors Josephé et son père Joseph prirent chacun une manche et la chemise se mit à voguer sur la mer derrière les porteurs de l'arche, jusqu'à ce qu'ils parvinssent en Bretagne la bleue. Or, bien loin d'éprouver aucune crainte durant ce long voyage, ils sentirent une béatitude singulière qui leur venait de l'écuelle contenant le précieux sang de Jésus-Christ. Aussi, l'on nomma désormais ce vase Graal ou Gréal^ à cause de la grâce qu'il répandait, et pour ce qu'il ne fut jamais personne qui l'eût approché d'un cœur pur sans le prendre à gré.
« Cepen(|ant, une nuit que Nascien reposait en son lit dans la cité de Sarras, une grande main vermeille l'enleva dans les airs et, bientôt après, le déposa tout pâmé dans l'Ile Tournoyante. Et je vous dirai pourquoi cette île était ainsi nommée, car il y a des gens qui commencent une chose et qui n'en savent venir à fm, mais je ne veux rien avancer que je n'explique.
L'ILE TOUHNOYANTE 103
u Au commencement de toutes choses les (fuatre éléments étaient confondus. Le Créateur les divisa : aussitôt le feu et rair, qui sont tout clarté et lé(]fèreté, montèrent au ciel, tandis que l'eau et surtout la terre, qui n*est qu'un pesant amoncellement d'ordures, tombaient en bas. Mais, d'avoir été si longtemps amalgamés, il ne se pouvait que les quatre éléments ne se fussent réciproquement passé un peu de leurs propriétés contraires. De façon que, lorsque le Souverain Père, qui est fontaine de netteté et de sagesse, eut nettoyé l'air pur et le feu clair, luisant et chaleureux de toute chose terrienne, et la froide eau et la lourde terre de toute chose céleste, les résidus formèrent une sorte de masse ou de fumée, trop pesante pour s'élever avec l'air, trop légère pour rester à terre, trop humide pour se confondre au feu, trop sèche pour se joindre à l'eau; et cette masse se mit à flotter par l'univers, jusqu'à ce qu'elle arrivât au-dessus de la mer d'Occident, entre l'île Onagrine et le port aux Tigres. Il y a là, dedans la terre, une immense quantité d'aimant dont la force en attira et retint les parties ferrugineuses, mais sans être assez puissante pour en empêcher les parties de feu et d'air d'entraîner la masse vers le ciel : de façon qu'elle demeura à la surface de l'eau. D'autre part elle se mit à pivoter sur elle-même selon le mouvement du firmament auquel elle appartenait par ses parties
ig^nées. Si bien que les gens du pays l'appelèrent z/e, parce qu'elle était au milieu de la mer, et Tournoyante parce qu'elle virait ainsi. C'est là que fut déposé Nascien évanoui.
« Quand il reprit son droit sens, il ne vit autour de lui que le ciel et l'eau, car ni herbe ni arbre ne pouvait croître, ni bête durer sur cette matière. Aloi^ il se mit à genoux, tourné vers l'Orient, et pria Notre Seigneur; et, quand il se releva, il vit approcher sur la mer une nef très haute et riche, qui bientôt accosta l'île. Après avoir levé la main et fait le signe de la vraie croix, il y entra : nul homme mortel ne s'y trouvait; il n'y vit qu'un lit magnifique, sur le chevet duquel gisait, à demi dégainée, l'épée la plus belle et précieuse qui ait jamais été, à cela près quelesrenges ou attaches par lesquelles on devait en accrocher le fourreau au ceinturon semblaient d'une vile et pauvre matière comme est l'étoupe de chanvre, si faibles d'ailleurs qu'elles n'auraient pu supporter une heure le poids de l'arme ; en outre des lettres gravées sur la lame avertissaient que, seul, pourrait la tirer saus danger le meilleur chevalier de tous les temps, et que les renges seraient changées un jour par une femme vierge.
« Autour du lit étaient plantés trois fuseaux de bois, dont l'un était blanc comme neige neigée, le second vermeil comme sang naturel et le troisième vert comme émeraude ; or,