‹ Les romans de la table ronde, nouvellement rédigés. Préf de Joseph BédierChapitre 34 sur 67 · LE RAMEAU D'EVE · texte numérisé non relu

LE RAMEAU D'EVE

c'étaient là leurs couleurs propres, sans nulle peinture artificielle. Et pour ce que vous pourriez douter de cette merveille, je vous dirai la vérité sur ces trois fuseaux, cette épée et cette nef.

u Quand Eve la pécheresse écouta le conseil de r Ennemi et cueillit le fruit défendu, elle arracha de l'arbre, en même temps que lui, le rameau auquel il tenait. Son époux Adam prit la pomme et il laissa le rameau aux mains de sa femme qui le garda sans y penser. Or, sitôt qu'ils eurent mangé du fruit mortel à leur grand détriment et au nôtre, l'homme et la femme connurent qu'ils étaient nus, et Adam se couvrit de ses mains et Eve du rameau.

« Alors Celui qui devine toutes les pensées les appela. Il parla en premier lieu à Adam, parce que l'homme était plus coupable, sa femme étant de faible complexion et faite de sa côte, et il lui dit la parole douloureuse : Tu mangeras Ion pain en sueur; mais il ne voulut pas que la femme fût quitte puisqu'elle avait pris part au méfait, et il lui dit : En tristesse et douleur tu enfanteras. Puis il les 'bouta tous deux hors de son paradis.

106 MERLIN L'ENCHAINTEUR

« Eve tenait toujours le rameau feuillu : elle résolut de le garder en souvenir de l'arbre d'où son malheur était venu, et, comme il n'y avait en ce temps ni huche ni coffre où elle le pût mettre, elle le piqua en terre. Mais, là, ce rameau s'enracina et, par la volonté du Créateur, il crût si dru qu'en peu de temps il devint un grand et bel arbre, blanc comme neige de tige, de branches, de feuilles et d'écorce. Et ainsi était-il pour signifier qu'Eve était chaste lorsqu'elle le planta. Et il semblait leur dire : « Ne désespérez point parce que vous avez perdu votre héritage, car vous ne l'avez pas perdu pour toujours. »

« x\dam et Eve furent réconfortés par la vue de ce bel arbre couleur de neige, et ils le firent multiplier, car ils en détachèrent des rameaux qu'ils plantèrent et qui poussèrent tout blancs comme le premier. Et ainsi se forma un bois sous lequel ils allaient volontiers pour se reposer.

« Un vendredi qu'ils y étaient assis, une voix leur commanda de s'unir charnellement. Mais, en l'entendant, l'homme et la femme furent pleins de honte, car ils ne purent souffrir la pensée de se voir l'un l'autre en une œuvre si vilaine. Or la volonté de Dieu était d'établir la lignée humaine et de reformer ainsi la dixième légion des anges qui avaient trébuché du ciel par orgueil, et elle ne pouvait être détournée;

Page 1