L'ARBRE DE VIE
mais Notre Sire eut pitié d'Adam et d'Eve qui se regardaient, pleins de vergogne et de confusion : il les couvrit de ténèbres, et ainsi Abel le juste fut engendré.
« Aussitôt que la chose fut faite, l'obscurité se dissipa, et l'homme et la femme remarquèrent que le premier arbre, blanc naguère, était devenu vert comme l'herbe des prés ; et de ce jour il commença de fleurir et fructifier, ce qu'il n'avait pas encore fait ; et ainsi devint-il en souvenir de la semence semée dessous lui en bonne pensée et amour du Créateur. Tous ceux qui naquirent de lui désormais furent semblables à lui. Mais ceux qui en étaient nés auparavant demeurèrent blancs, et sans fleurs ni fruits .
« Il en alla de la sorte jusqu'au temps qu'Abel le débonnaire fut devenu grand, et que son frère Gain commença de l'eavier et de le haïr. Un jour qu'Abel avait conduit ses brebis près de l'arbre de vie, il fut s'abriter du soleil ardent à l'ombre des branches vertes, et s'y endormit. Il entendit pourtant venir son frère et se leva en lui souhaitant la bienvenue, car il l'aimait de grand amour. Gain lui rendit son salut et lui dit de se rasseoir, mais, comme Abel se penchait, il le frappa d'une mâchoire d'âne si rudement qu'il le décervela. Ainsi Abel reçut la mort au lieu même où il avait été conçu, et ce fut également un vendredi. Et il arriva une grande mer-
veille, car, du moment qu'il eut été tué, l'arbre de vie devint vermeil en souvenir du sang qui avait été répandu sous ses branches. Et désormais il n'y eut pas d'arbre plus bel et délicieux à regarder ; mais il ne porta plus ni fleur ni fruit, et ses rameaux moui'urent quand on les planta enterre.
« Il passa le déluge sans dommage, ainsi que tous les arbres blancs et verts qui étaient nés de lui ; ils étaient encore tous en grande beauté au temps où Salomon régna après le roi David son père. Dieu avait donné à ce Salomon tous sens et discrétion : il connaissait les vertus des pierres précieuses, les forces des herbes, le cours du firmament et des étoiles, et tout ce qu'un homme mortel peut savoir; néanmoins il fut séduit par la beauté d'une femme au point de faire une foule de choses contre Dieu. Pourtant cette femme le trompait et le honnissait de son mieux, et jamais il ne put s'en garder : dont il ne faut pas s'émerveiller, car, lorsqu'une femme veut employer son cœur et sa tète à ruser, nul homme ne saurait lui résister. Et c'est pourquoi Salomon a éciit en son livre qu'on appelle Paraboles : «J'ai fait le tour du monde et j'ai cherché de