I.A TABLE HOM)R
— Je veux, dil le roi Artus, que Notre Sire ne perde rien par ma faute.
Il n'avait pas achevé ces mots que paiiit tout soudain au milieu de la salle une table ronde autour de laquelle se trouvaient cent cinquante sièges de bois. Et sur beaucoup d'entre eux on lisait, en lettres d'or : Ici doit seoir Un Tel; pourtant, sur celui qui se trouvait en face du fauteuil du roi, nul nom n'était inscrit.
— Seig^neurs, dit Merlin, voyez-ci les noms de ceux que Dieu a choisis pour siéger à la Table ronde et pour se mettre en quête du Graal quand le temps sera venu.
Alors le roi et les chevaliers désignés de la sorte vinrent prendre place, en veillant à laisser libre le siège périlleux : et c'étaient messire Gauvain avec les damoiseaux qui avaient défendu le royaume durant l'absence du roi, et les ti^ente-neuf compagnons qui étaient allés en Carmélide. Aussitôt assis, ils se sentirent pleins de douceur et d'amitié.
— Beaux seigneurs, repiit Merlin, lorsque vous entendrez parler d'un bon chevalier, vous ferez tant que vous l'amènerez à cette cour où, s'il témoigne qu'il est preux et bien é[)rouvé, vous le recevrez parmi vous : car il est dit que le nombre des compagnons de la Table ronde s'élèvera à cent cinquante devant que la quête du Saint Graal soit entreprise. Mais il vous faudra le bien choisir : un seul mauvais homme honni-
rait toute la compagnie. Et gardez que nul de vous ne s'asseye au siège périlleux, car il lui en adviendrait grand mal.
Messire Gauvain, après avoir consulté ses compagnons, parla ainsi :
— De par les chevaliers de la Table ronde, dit-il, je fais vœu que jamais pucelle ou dame ne viendra en cette cour pour chercher secours qui puisse être donné par un seul chevalier, sans le trouver. Et jamais un homme ne viendra nous demander aide contre un chevalier sans l'obtenir. Et s'il arrivait que l'un de nous disparût, tour à tour ses compagnons se mettraient à sa recherche ; et chaque quête durerait un an et un jour.
Le roi fit apporter les meilleures reliques qu'on put trouver et tous les compagnons de la Table ronde jurèrent sur les saints de tenir le serment qu'avait fait en leur nom messire Gauvain. Et la reine dit à celui-ci :
— Beau neveu, je veux, avec la permission de mon seigneurie roi, que quatre clercs demeurent céans, qui n'auront autre chose à faire que de mettre en écrit toutes les aventures de vous et de vos compagnons, afin qu'après notre mort il soit mémoire de vos prouesses.
— Je vous l'octroie, dit le roi. Et je fais vœu que, toutes les fois que je porterai couronne, je ne m'asseoirai point à manger devant qu'une aventure soit advenue à ma cour.
MOUGANE 167
Lorsqu'ils ouïrent faire tous ces beaux vœux, les chevaliers et les dames qui étaient dans la salle furent très joyeux et satisfaits, jugeant que grand bien et honneur en adviendraient au royaume de Logres. Et c'est en ce temps que Ton commença de voir gravé çà et là sur les chemins, en lettres que personne ne ponviiit effacer :
Cest le commencement des aventures par lesquelles le lion merveilleux sera pris. Un fils de roi les achèvera, chaste et le meilleur chevalier du monde.
Le soir de ce beau jour, quand les chevaliers et les dames furent retournés en leurs logis, Guyomar, le cousin de la reine, demeura à causer avec Morgane dans une pièce basse du palais.
C'était la sœur du roi Artiis. Elle était fort gaie et enjouée, et chantait très plaisamment; d'ailleurs brune de visage, mais bien en chair, ni trop grasse ni trop maigre, de belles mains, des épaules parfaites, la peau plus douce que la soie, avenante de manières, longue et droite de corps, bref charmante à miracle ; avec cela, la femme
la plus chaude et la plus luxurieuse de toute la Grande Bretagne. Merlin lui avait enseigné l'astronomie et beaucoup d'autres choses, et elle s'y était appliquée de son mieux : de façon qu'elle était devenue bonne clergesse et qu'on l'appela plus tard M organe la fée à cause des merveilles qu'elle fit. Elle s'exprimait avec une douceur, une suavité délicieuses, et elle était plus débonnaire et attrayante que personne au monde, lorsqu'elle était de sang-froid. Mais, quand elle en voulait à quelqu'un, il était difficile de l'apaiser, et on le vit bien par la suite, car celle qu'elle aurait dû le plus aimer, elle lui fit tant de peine et de honte que tout le monde en causa : et ce fut la reine Guenièvre. Le conte ne parle pas de cela à cet endroit, oar il en sera devisé plus loin ; et ce serait dommage de démembrer un si bon conte : il faut le laisser aller son train.
Quand Guyomar entra dans la chambre où Morgane était, il la salua bien doucement en lui disant que Dieu lui donnât bon jour, et elle lui rendit son salut débonnairement et comme celle qui a la langue bien pendue. Alors il s'assit auprès d'elle. Elle dévidait du fil d'or dont elle voulait faire une coiffe pour sa sœur, la femme du roi Lot d'Orcanie : il se mit à l'aider en lui demandant à quel ouvrage elle travaillait, et à la mettre en paroles sur diverses choses.
Il était beau chevalier, gracieux et bien fait, riant, blond de cheveux et agréable de