GAUVAIN IM'M 1S
de son haubeit lui descendre au delà lUs ni.uns et les pans lui en couvrir les chevilles ; ses deux pieds n'atteignaient plus les étriers et son écu s'élevait maintenant au-dessus de sa tête : en sorte qu'il comprit qu'il était devenu nain. Il en fut si peiné qu'il s'en fallut de peu qu'il ne s'occît! A la lisière de la forêt, il s'approcha d'un rocher sur lequel il descendit, et là il raccourcit ses étrivières, releva les manches et les pans de son haubert et aussi ses chausses de fer qu'il fixa par des courroies, bref il s'accommoda du mieux qu'il put; après quoi il reprit sa route, bien angoissé, pour accomplir son serment.
Mais vainement il demandait à tous des nouvelles de Merlin : il ne recueillait que moqueries et brocarts, et personne au reste n'en savait. Quand il eut parcouru tout le royaume de Logres et qu'il vit que le terme de son retour approchait, il se désola plus que jamais.
^- Ha! pensait-il, que ferai-je? J'ai juré à monseigneur mon oncle de revenir après un an et un jour, et pourtant comment oserai-je me montrer à sa cour, ridicule et défigure mm nu» je suis? Mais je ne me parjurerai point.
184 MERLIN L'ENGHANTEUIl
Rêvant ainsi, il était entré dans la forêt de Brocéliande. Tout à coup il s'entendit appeler par une voix lointaine et il aperçut devant lui une sorte de vapeur qui, pour aérienne et translucide qu'elle fût, empêchait son cheval de passer.
— Comment! disait-elle, ne me reconnaissezvous plus ? Bien vrai est le proverbe du sage : qui laisse la cour, la cour l'oublie !
— Ha, Merlin, est-ce vous? s'écria messire Gauvain. Je vous supplie de m'appai^aître, et que je vous puisse voir.
— Las ! Gauvain, reprit la voix, vous ne me verrez plus jamais; et après vous je ne parlerai plus qu'à ma mie. Le monde n'a pas de tour si forte que la prison d'air où elle m'a enserré.
— O^i^^À • beau doux ami, étes-vous si bien retenu que vous ne puissiez vous montrer à moi? Vous, le plus sage des hommes î
— Non pas, mais le plus fol, repartit Merlin, car je savais bien ce qui m'ad viendrait. Un jour que j'errais avec ma mie par la foret, je m'endormis au pied d'un buisson d'épines, la tête dans son giron ; lors elle se leva bellement et fit un cercle de son voile autour du buisson ; et
LA PRISON d'air 185
quand je m'éveillai, je me trouvai sur un lit
magnifique, dans la plus belle et la plus close
chambre qui ait jamais été. «< Ha, dame, lui
- dis-je, vous m'avez trompé! Maintenant que
deviendrai-je si vous ne restez céans avec
moi? — Beau doux ami, j'y serai souvent et
« vous me tiendrez dans vos bras, car vous
« m'aurez désormais prête à votre plaisir. » Et
il n'est guère de jour ni de nuit que je n'aie
sa compagnie, en effet. Et je suis plus fol
que jamais, car je l'aime plus que ma liberté.
— Beau sire, j'en ai grand chagrin, et le roi mon oncle, qu'en pensera-t-il quand il le saura, lui qui vous fait chercher par toutes terres et pays ?
— 11 le lui faudra souffrir, car il ne me verra jamais plus, ni moi lui, et nul après vous ne me parlera. Or retouraez-vous-en. Saluez pour moi le roi et madame la reine et tous les barons, et contez-leur mon aventure. Vous les trouverez à Carduel en Galles. Et ne vous désespérez pas de ce qui vous est advenu. Vous retrouverez la demoiselle qui vous a enchanté ; cette fois n'oubUez pas de la saluer, car ce serait folie. Allez à Dieu, et que Notre Sire garde le roi Artus et le royaume de Logies, et vous, et tous les barons, comme la meilleure gent qui oncques fut !
Telles furent les dernières paroles de Tenchanteur. Et le nain Gauvain se remit en route
vers Carduel, heureux ensemble et dolent, heureux de ce que Merlin lui prédisait la fin de son aventure, dolent de ce que son ami fût ainsi perdu à toujours.
Quand il traversa la forêt où il avait croisé la demoiselle qui lui avait jeté ce mauvais sort, il craignit si fort de la rencontrer et de ne pas la saluer, qu'il ôta son heaume pour mieux voir. Il aperçut ainsi à travers les buissons deux chevaliers à pied qui avaient attaché les rênes de leurs chevaux à leurs lances fichées en terre ; ils tenaient sur le sol par les jambes et les mains une demoiselle qui se tordait pour leur échapper, et faisaient semblant de la vouloir forcer. Aussitôt, il avança, lance sur feutre, et leur ciia :
— Vous méritez la moit, de faire ainsi violence à une demoiselle sur la terre du roi Artus ! Ne savez- vous qu'elles y sont assurées contre tous?
— Ha ! Gauvain, s'écria la pucelle, main tenant je verrai s'il y a assez de prouesse en vous pour que vous me délivriez de cette honte !
A ces mots, les chevaliers lacèrent leurs heaumes.
GAUVAIN GUÉHf 1S7
— Par Dieu, fol nain conluriaii vous < us mort !
— Si ridicule chose que je sois, montez, car il me semblerait vil d'attaquer à cheval des hommes à pieds.
— Vous fiez- vous donc tant à voti*e force?
— Je me fie tant en Dieu, que je m'assure que vous n'outragerez plus jamais ni flamc» ni demoiselle en la terre du roi Artus.
Et, ce disant, il se jette sur eux et les combat si adroitement que bientôt l'un d'eux gît à terre ; déjà il courait sus à l'autre, lorsque la demoiselle lui cria :
— Messire Gauvain, n'en faites pas plus!
— Pour l'amour de vous, je m'arrêterai donc, répondit-il, et que Dieu vous donne bonne aventure, à vous et à toutes les demoiselles du monde! Mais, si n'était votre prière, je les tuerais, car ils vous ont fait trop de honte et à moi trop de vilenie en m'appelant nain contrefait.
A ces mots, la demoiselle et les d^Miy chevaliers se mirent à rire, et elle lui dit
— Qui vous guérirait, que lui donneriezvous?
— Ha! si c'était possible, moi-même premièrement et ensuite tout ce que je peux avoir au monde.
— Je ne vous en demande pas tant, mais seulement que vous fassiez serment de toujours
aider et secourir les dames, et de les saluer quand vous les rencontrerez.
— Je le jure sur ma foi, de bon cœur.
— Eli bien, je prends votre serment; mais sachez que si vous y manquez jamais vous reviendrez en l'état où vous êtes présentement.
Et comme elle disait ces mots, messire Gauvain sentit ses membres s'allonger, les courroies dont il avait lié son haubert et ses chausses rompirent, et il reprit sa forme première. Aussitôt, il descendit de son destrier et s'agenouilla devant la demoiselle en lui disant qu'il serait son chevalier désormais. Dont elle le remercia en le relevant par la main. Après quoi tous se séparèrent en se recommandant à Dieu.
Messire Gauvain arriva à Carduel en même temps que les chevaHers qui étaient partis en sa compagnie pour quêter Merlin, et qui revenaient comme lui après un an et un jour. Le roi les reçut à grande joie, et tous dirent leurs aventures dont les barons s'émerveillèrent beaucoup. Quand vint le tour de monseigneur Gauvain, le roi fut très dolent d'apprendre Tenserrement de Merlin, mais joyeux de savoir comment son
NAISSANCE DE LANGBLOT IKO
neveu avait échappé à renchantemciu dtt la demoiselle. Et il ordonna que les clercs couchassent tous ces récits par écrit. Grâce à quoi nous les connaissons aujourd'hui.
Cependant, en la Petite Bretagne, la fille d'Agravadain avait accouché d'un fils qui fut appelé Hector des Mares, et elle refusa de se marier pour se consacrer à lui. Peu après la reine Hélène, femme du roi Ban de Benoïc, avait eu un enfant, la plus belle créature du monde, lequel fut baptisé Galaad, mais qui eut nom Lancelot toute sa vie. Puis la femme du roi Bohor avait mis au monde un valet si bel et si gent que c'était merveille : et, sitôt qu'il fut né, l'on vit qu'il portait sur la poitrine l'image d'un lion couronné de couleur de sang, à cause de quoi il fut appelé Lionel. Et sa mère ne tarda guère à lui donner un frère qu'on nomma Bohor comme son père et qui fut plus tard de haute prouesse. Et tous trois furent compagnons de la Table ronde et allèrent à la quête du Saint Graal, et ils se firent une grande renommée au royaume de Logres et sur toute la terre par leur chevaleiie.
Mais ici finit l'histoire de Merlin et ensuite commence celle de Lancelot. Que Dieu nous mène tous à bonne fin! Amen.
LES ENFANCES DE LANCELOT
A Madame Jacques BousqueL
En la marche de Gaule et de Petite Bretagne, il y avait anciennement deux rois qui étaient frères germains et qui avaient épousé les deux sœurs germaines. L'un avait nom BandeBenoïc et l'autre Bohor de Cannes. Le roi Ban était alors un assez vieil homme ; mais la reine Hélène, sa femme, était encore jeune et vaillante dame, bien aimée des bonnes gens. Ils n'avaient eu qu'un seul enfant, nommé Galaad en baptême, mais qu'on appela toujours Lancelot : le conte dira plus loin pourquoi, car ce n'en est encore le heu ni le moment.
Le roi Ban avait poui* ennemi mortel son voisin Claudas, roi de la Terre Déserte, qui était bon chevalier et sage, mais ti*aître, et qui lui faisait rude guerre. Or le roi Artus se trouvait empêché de secourir Ban de Benoïc, parce qu'il était alors occupé à combattre ses barons en Bretagne la gi*ande. Au contraire Claudas avait rendu hommage à l'empereur de Rome, lequel lui avait envoyé des troupes : et par ce moyen il s'était emparé de toutes les villes et de toute la terre du roi Ban, hormis le château de
Trèbe, où il le tenait assiégé. Si bien que le roi Ban se voyait en grand péril d'être pris par famine ou autrement.
Quand la mi-août fut venue, il dit à la reine sa femme :
— Dame, savez-vous k quoi j'ai songé? C'est d'aller moi-même demander aide au roi Artus et lui remontrer comment je suis déshérité : il aura plus grande pitié si je me présente à sa cour en personne que si je lui envoie un messager. Préparez-vous donc, car vous viendrez avec moi, et nous n'emmènerons que mon fils et un écuyer. Prenez tout ce que j'ai céans d'or, de joyaux et de vaisselle. Ce château est si fort que je ne crains guère qu'avant mon retour il ne soit emporté d'assaut, mais nul ne se peut garder de trahison.
Le reine approuva le projet de son seigneur. Et, tandis qu'elle préparait le bagage, le roi fut trouver son sénéchal auquel il confia sa forteresse en le priant de la garder comme le cœur de sa poitrine. Puis il choisit pour lui servir d'écuyer celui de ses valets auquel ii se fiait le plus; et, quand le moment fut venu, trois heures avant l'aube, il sortit secrètement par un ponceau de bois, après avoir recommandé à Dieu son sénéchal et ses gens. Car sachez que le château n'était assiégé que d'un côté, étant de l'autre défendu par des marais tellement vastes et profonds que Glaudas n'avait pu l'en-