FUITE DU ROI BAIS
tourer. Le roi Ban s'en fut donc par ime U'ès étroite chaussée qui courait à travers les eaux et qui était longue de deu\ bonnes lieues pour le moins. Sa femme était montée sur un grand palefroi ambiant, très doux. L'écuyer, qui était preux et de grand service, portait l'enfant dans un berceau, sur un coussin, et l'écu du roi. Un garçon à pied menait en main le destrier et tenait la lance. Un autre garçon conduisait un sommier chargé de joyaux, de vaisselle, de deniers et des bagages. Enfin le roi lui-même, coiffé de son heaume, vêtu de son haubeit et de ses chausses de fer, ceint de son épée, couvert de son manteau de pluie, chevauchait sur un bon palefroi bien éprouvé.
En cet équipage, la petite ti'oupe traversa le marais et entra dans la forêt voisine qui était la plus grande de toutes celles de la Gaule et de la Petite Bretagne, car elle avait bien dix lieue* galloises de long et six ou sept de large. Au (entre était un lac qu'on nommait le lac de Diane. Cette Diane, qui fut reine de Sicile et qui régna au temps de Virgile, le bon auteur, était la dame du monde qui aimait le plus à courir les bois, et elle chassait tout le jour : aussi les païens qui vivaient en ce temps-là l'appelaient la déesse des bois, tant ils étaient fols et mécréants. Le roi, qui connaissait bien le lac de Diane, résolut de faire reposer là la reine et ses gens jusqu'au jour. Cependant, il
entreprit de gravir une colline voisine pour apercevoir encore une fois, au lever de l'aube, son château qu'il aimait plus que chose au monde. Mais le conte laisse un peu de parler de lui et revient à Aleaume, son sénéchal.
A peine le roi Ban s'était-il éloigné, le sénéchal fit demander un sauf-conduit à Glaudas. Celui-ci le lui accorda volontiers, car il voyait bien qu'il ne prendrait jamais le château que par ruse ou accord. Et quand Aleaume fut devant Claudas, il lui dit qu'il l'aiderait à s'emparer de la place s'il voulait lui promettre de le récompenser.
— Ah ! sénéchal, dit Glaudas, quel malheur que vous soyez à un seigneur tel que le vôtre, de qui nul bien ne vous peut venir! J'ai tant oui parler de vous, qu'il n'est chose que je ne fisse si vous vouliez venir avec moi. Je vous donnerais ce royaume et vous le tiendriez sous ma souveraineté. Tandis que, si je vous prends de force, il me faudra vous faire souffrir, car j'ai juré sur les saints que je ne ferai de captif en cette guerre qui ne soit tué ou empiisonné pour le reste de ses jours.
TRAHISON D'ALEAUME
Il parla ainsi quelque icmps cl io biiàocha! finit par lui promettre de l'aider de tout son pouvoir, pourvu qu'en retour Claudas le fit roi de Benoïc. Et quand Claudas eut juré sur les reliques, le sénéchal lui apprit le départ du roi Ban.
— Sire, ajouta-t-il, je laisserai en rentrant les portes décloses et je dirai que nous avons bonne trêve; nos (jens l'apprendront volontiers et ils iront se dévêtir et se reposer, car ils ont souffert assez de fatigues et de peines en ces derniers temps.
Ce qu'il fit; mais un chevalier nommé Banin, qui était filleul du roi Ban et qui faisait le guet, chaque nuit, tout armé, le vit rentrer et lui demanda d'où il venait et pour quelle besogne il était sorti à pareille heure.
— Je viens, dit le traitre, de voir Chiudas pour recevoir de lui la trêve qu'il octroie au roi mon seigneur et le vôtre.
En entendant cela, Banin fiémit de tout le corps.
— Sénéchal, fit-il, qui veut loyalement agir ne va pas à pareille heure demander trêve à l'ennemi mortel de son seigneur.
— Gomment? me tenez- vous pour déloyal?
Banin n'osa répliquer : le sénéchal était le
plus fort et pouvait le faire tuer. Mais il se hâta de monter dans une toumelle pour guetter et il ne tarda pas à voir vingt chevaliers ennemis,
198 MERLIN L'EI^G H ANTEUR
bientôt suivis de vingt autres, et ainsi de suite, qui gravissaient silencieusement la butte du château. Aussitôt il descendit les degrés en criant de toutes ses forces :
— Trahison î Trahison !
A ce cri, les gens de la garnison sortirent de leurs logis et coururent aux armes en toute hâte, mais avant même qu'ils eussent pu prendre leurs hauberts, déjà les chevaliers de Claudas passaient la première porte. Le sénéchal sortit à son tour, faisant semblant d'être tout sm'pris de l'aventure et regrettant hautement son seigneur. Mais il n'eut guère le temps de lamenter, car Banin qui passait lui courut sus en criant :
— Ah! félon, meurtrier! vous avez trahi votre seigneur lige qui du néant vous avait élevé à ce rang et vous lui avez ôté Fespoir de recouvrer sa terre! Mais vous irez où est Judas qui vendit Celui qui était venu en ce monde pour le sauver!
Et ce disant, d'un seul coup il lui fit voler la tête; puis, voyant que les chevaliers de Claudas arrivaient dans le petit château, il courut de toutes ses forces au donjon dont il leva le pont en grande hâte; et là, avec les trois sergents qui gardaient la tour, et dont l'un lui avait ouvert la porte, il se prépara à faire bonne défense.
Maintenant tonte la forteresse était aux mains de Claudas, hors la tour, et des bâtiments commençaient de flamber, au grand courroux du
roi qui ne savait lequel de ses hommes y avait mis le feu. Banin et les trois sergents repoussèrent tous les assauts pendant quatre jours. Le cin([uième, le roi fit dresser une perrière, mais elle eut beau batti^e le donjon à coups de pierres, les murs résistèrent et jamais les assiégés n'eussent été pns s'ils avaient eu de quoi boire et manger. Malheureusement, ils ne tardèrent pas à manquer de vivres. Une nuit, ils capturèrent une hulote dans un trou, et ils s'en réjouirent fort, car les coups de la perrière sur les murs en avaient chassé tous les oiseaux. Mais enfin le moment vint où il fallut penser à se rendre. Chaque jour, le roi Claudas, qu'émerveillait la prouesse de Banin, lui criait :
— Rends-toi, Banin ! Tu ne peux plus tenir! Je te donnerai château, armes et les moyens d'aller où tu voudras, s'il ne te plaît de l'ester avec moi, car, pour la grande prouesse et la loyauté qui sont en toi, je t'aime plus que chevalier que j'aie connu
— Sire, répondit enhu Hauiu, j ai pris coiisrii de mes compagnons, et nous avons décidé de vous livrer la tour. Mais vous nous donnerez quatre bons chevaux et nous laisserez aller à notre guise.
Sur-le-champ, Claudas fit apporter les italiques et jura ce que voulait Banin. Ainsi cntrat-il dans le donjon et se trouva maître de toute la terre de Beuoic. Mais le conte retourne
maintenant au roi Ban dont il s'est tu depuis quelque temps.
Quand celui-ci, monté sur son palefroi, parvint au sommet de la colline, le jour était tout à fait clair. Le roi considéra au loin les murs blancs de sa forteresse, et le donjon, et les fossés. Et tout à coup il vit une fumée monter, puis des étincelles jaillir, puis des bâtiments flamber, et le feu voler d'un lieu à l'autre, et une flamme hideuse s'élever vers le ciel rougeoyant et faire luire les marais et les champs alentour.
Ainsi le roi Ban regardait brûler le château qui était tout son réconfort, où il avait mis tout son espoir de recouvrer un jour sa terre. A cette vue, il lui parut que nulle chose dans le siècle ne lui était plus de rien, et il se sentit tout vain et tout brisé. Son fils, petit, ne lui pouvait encore aider. Et sa femme, jeune dame comme elle était, élevée à grand luxe, et de si haute hgnée, descendant tout droit du roi David! Il fallait maintenant que l'enfant et la reine sortissent de France et qu'ils souffrissent douleur et pauvreté, et que lui-même, vieux, besoigneux, usât le reste de son âge dans la peine.
LE ROI QUI MOURUT DF. T)VA II >.m
lui (jui avait tant aimé la fjaictt; a ii ^ ju>i .i.^t .-> compagnies dans sa jeunesse!
Le roi Ban réfléchissait ainsi. Il mit ses mains devant ses yeux, et un si (^^rand chagrin le peignit et Toppressa, que, ne pouvant verser des larmes, son cœur l'étouffa et qu'il se pâma. Il chut de son palefroi si durement que pour un peu il se fût hrisé le col. Le sang vermeil lui sortit de la bouche, du nez et des deux oreilles. Et quand il revint à lui après un long temps, il regarda le ciel et prononça comme il put :
— Ha, sire Dieu, merci! Je vous rends grâce, doux Père, de ce qu'il vous plaît que je finisse indigent et besoigneux, car vous aussi, vous avez souffert la pauvreté. Sire, vous qui de votre sang me vîntes racheter, ne perdez pas en moi l'âme que vous y mîtes, mais secourez-moi, car je vois et sais que ma fin est arrivée. Beau Sire, prenez pitié de ma femme Hélène, conseillez la déconseillée qui descend du haut lignage que vous avez établi au royaume aventureux! Et qu'il vous souvienne de mon chétif fils, Sire, qui est si jeune orpheHn, car c'est vous seul qui pouvez soutenii* ceux qui n'ont plus de pères !
Ayant dit ces paroles, le roi Ban battit sa coulpe et pleura ses péchés. Puis il arracha trois brins d'herbe au nom de la Sainte Trinité. Et son âme se serra si foit en songeant à sa femme et à son fils, que ses yeux se troublèrent,
ses veines rompirent, et son cœur creva dans sa poitrine. Il tomba mort, les mains en croix, le visa(][e tourné vers le ciel et la tête dirigée vers r Client.
Cependant, la reine attendait son seigneur au pied de la colline. Elle avait pris son enfant dans ses bras et disait, en le baisant plus de cent fois :
— Certes, si tu peux vivre assez pour atteindre l'âge de vingt ans, tu seras le non-pareil, le plus beau des beaux. Que béni soit Dieu qui m'a donné une créature si belle !
A ce moment, elle vit le palefroi de son seigneur qui descendait la colline au trot, car la chute du roi l'avait effrayé. Surprise, elle commanda à Técuyer de le prendre et de se hâter de gravir la colline. Et bientôt elle entendit le grand cri que poussa le valet quand il trouva le roi gisant, tout froid mort. Troublée, elle posa son fils sur l'herbe et se mit à courir vers le sommet du coteau.
D'abord qu'elle vit le valet à genoux auprès du corps de son seigneur, elle tomba pâmée, puis elle commença de gémir, regrettant les grandes prouesses et la débonnaireté du roi,
LA REINE AIX UK ANDES DOOLEURS tOU
appelant la moit trop tardive à son fjré; et cependant elle tirait ses beaux et blonds cheveux, tordait ses bras, ég^rati^ait son tendre visage si cruellement que le sang vermeil lui coulait sur les joues, et poussait de tels cris que la colline et le val alentour en retentissaient, tant qu'à la fin la voix lui manqua. Et comme elle lamentait ainsi, il lui ressouvint out à coup de son fils, qu'elle avait imprudemment abandonné au bord du lac, et elle se reprit soudain à courir comme femme affolée vers le lieu où elle l'avait laissé. La peur l'étreignait si fort que le pied lui manqua et qu'elle tomba rudement plus d'une fois, au point d'en rester étourdie. Mais, lorsqu'elle an'iva au bas de la colline, tout échevelée et décbirée, elle vit son fils hors du berceau, qu'une demoiselle tenait en son giron et serrait tendrement contre es seins, tout nu et démailloté, quoique la matinée fût froide et le soleil haut. Et l'étrangère donnait des baisers menus sur les yeux et la bouche du petit, en quoi elle n'avait point tort, car c'étîiit le plus bel enfant du monde.
— Douce amie, s'écria la reine du plus loin qu'elle la vit, pour Dieu laissez l'enfant! Désormais il n'aura plus que peine et deuil, car i! est orphelin. Son père est mort, et il a peixlu sa terre qui n'eût été petite si Notre Sii*c la lui eût gardée.
Mais la demoiselle ne répondit mot. Et quand elle vit la reine approcher, elle se leva, Tenfant dans les bras, s'avança au bord du lac, e-t, les pieds joints, s'élança sous les eaux.
A cette vue, la mère tomba pâmée, et quand elle reprit ses sens et qu'elle ne trouva plus son fils ni la demoiselle, peu s'en fallut qu'elle ne désespérât : elle voulut ,se jeter dans le lac, et assurément elle l'eût fait si les valets ne l'eussent retenue. Une abbesse qui passait non loin de là avec deux de ses nonnes, son chapelain, wn frère convers et deux écuyers, entendit le grand deuil que menait la reine et, tout émue de pitié, elle accourut vers le lieu d'où partaient ces déchirantes plaintes :
— Ha, dame, dit-elle, Dieu vous donne joie! Mais, ajouta-t-elle en s'approchant, n'êtes-vous pas madame la i^ine?
— Je suis la reine aux grandes douleurs! répondit la mère.
Et elle conta ses malheurs : comment son seigneur était mort sur la colhne en voyant l'incendie de Trèbe, et comment son fils, qui était la rose de tous les enfants du monde, avait été emporté par un diable sous la semblance d'une demoiselle.
— Par Dieu et sur votre âme, dit-elle en terminant, je vous requiers de me recevoir pour nonne, car je n'ai plus rien à faire dans le siècle ; et si vous i^efusez, je m'en irai, comme chétive
LA KEINE NONNE 2o:>
et égarée, en cette forêt sauvage où je perdrai mon âme avec mon corps.
L'abbesse dut consentir. Les belles tresses de la reine furent tranchées, et elle reçut le voile. Voyant cela, les valets furent si touchés qu'ils déclarèrent qu'ils ne voulaient quitter leur dame et ils devinrent frères convers. Avec 1 ni, les joyaux et la vaisselle que portait le sommier, elle fit bâtir une abbaye au lieu même où le roi était mort et où il fut enterré. Elle vint y loger avec deux nonnains, deux chapelains et deux convers; et tous les matins, après avoir ouï la messe qu'on chantait pour son seigneur, elle se rendait sur le bord du lac, à l'endroit même où elle avait perdu son fils, et disait trois fois son psautier et les prières qu'elle savait, en pleurant de tout son cœur.
Cependant, deux jours après la mort du roi Ban, son frère le roi Bohor expira à son tour, de chagrin autant que de maladie. Il laissait deux beaux enfants, mais de bien petit âge : Lionel qui n'avait que vingt et un mois, et l'autre, nommé Bohor comme son père, qui n'en avait que neuf. Aussi CJaudas n'eut-il
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pas de peine à conquérir le royaume de Gannes.
La reine, femme du roi Bohor, dut fuir. Un chevalier nommé Piiarien eut grand'pitié d'elle : il vint lui offrir de garder ses enfants et de les élever secrètement. Quand elle comprit que le seul moyen de les sauver était de se séparer d'eux ainsi, elle mena un deuil comme jamais on n'en vit de pareil; mais il lui fallut se résigner. Elle se retira dans l'abbaye de la reine Hélène, sa sœur, où, ayant pris le voile, elle se vit à l'abri des entreprises de Claudas. Et toutes deux eurent leur peine un peu allégée de se trouver ensemble à plaindre leurs grandes douleurs et à en offrir le sacrifice à Notre Seigneur.
Pharien garda les enfants dans sa maison et les nourrit durant quelques années sans dire à personne quels ils étaient, hormis à sa femme qui était très belle et bien disante. Or, à cause de la grande beauté qu'elle avait, Claudas s'éprit de la dame, et, pour l'amour d'elle, il fit Pharien sénéchal du royaume de Gannes et lui donna beaucoup de bonnes terres et de rentes. Mais à la fin celui-ci découvrit tout.
S'il en fut chagrin, il ne faut pas le demander : il n'aimait rien tant que sa femme épousée. Un jour, après avoir fait send^lant de s'éloigner pour quelque affaire, il revint de nuit et trouva Claudas avec elle; mais le roi sauta par une fenêtre et s'échappa.