LA FEMME DE PHARIEN 20T
Le lendemain, Pharieu cul pciu tjuc (;iamlaj> ne le fît tuer ; aussi vint-il le trouver, et lui dit :
— Sire, je suis votre homme lige et vous me devez justice. Un de vos chevaliers me trahit avec ma femme, et je l'ai surpris une fois.
— Quel est ce chevalier?
— Sire, je ne sais, car ma femme ne le veut nommer; mais elle m'a dit qu'il est des vôtres. Donnez-moi conseil comme mon seigneur.
— Certes, fit Claudas pour l'éprouver, a votre place je tuerais ce traître.
Pharien ne dit mot et le roi crut qu'il ne gavait rien, dont il fut rassuré. Mais le sénéchal revint à son château, et là, il enferma sa femme dans une tour, sans autre compagnie que d'nm? vieille qui lui apportait à hoire et à manger
Un soir, la dame trouva moyen de parler par une fenêtre à un valet qui était de ses cousins, et le chargea d'aller avertir le roi de ce qu'elle soufflait. Claudas envoya aussitôt un écuyer dire à Pharien qu'il viendrait dîner chez lui. Il fallut hien que le sénéchal fît sortir sa femme de la tour pour recevoir son seigneur. Il lui commanda de s'habiller richement, puis il alla audevant du roi et lui fit fête.
Mais, après le dîner, la dame révéla au roi, pour se venger, que son mari gardait depuis plus de trois ans, dans un de ses châteaux, les fils du roi Bohor de Cannes. A sa grande surprise, Claudas ne s'en courrouça nullement.
— Rendez-moi les enfants, dit-il seulement au sénéchal» je vous jurerai sur les reliques que je les garderai sains et saufs, et que je leur restituerai leur héritage, quand ils seront en âge d'être chevaliers, et aussi le royaume de Benoïc qui doit être leur, puisque j'ai ouï dire que le fils du roi Ban est mort. Il est grand temps que je pense à sauver mon âme. Aussi bien, je n'ai dépouillé leur père que parce qu'il ne voulait me rendre hommage : ses enfants seront mes hommes liges.
Et il fit apporter les saints et jura devant tous ses barons que jamais les fils de Bohor n'auraient nul mal de par lui, mais qu'il leur conserverait leur terre jusqu'à ce qu'ils fussent capables de la tenir. Après quoi il les remit en garde à Pharien et à un neveu de celui-ci, nommé Lambègue. Seulement, peu après, il les fit enfermer tous quatre en la tour de Gannes.
Tel était le roi Glaudas. C'était le plus inquiet, le plus secret et le plus retors prince du monde, le moins généreux aussi : jamais il ne fit un cadeau que lorsqu'il n'y avait pas moyen d'agir autrement. Ses façons étaient fières; il était de
CLADDAS DE LA TERRE DÉSERTE ÎOtt
haute taille, le visage large et fonce, les suiucils velus, les yeux noirs et écartés, le nez court, retroussé, la barbe et les cheveux mi noirs, mi roux, le cou gros, la bouche grande, les dents blanches et coupantes, d'ailleurs aussi bien fait des épaules, des pieds et de tout le corps qu'on pouvait le souhaiter.
Il se levait et mangeait de grand matin, ne jouait guère aux échecs, aux tables et autres jeux de prud'hommes, mais il aimait d'aller à lâchasse et de voler en rivière, au faucon plutôt qu'à l'autour. Il partait ainsi pour chasser deux ou trois jours, toujours à l'improviste. Il ne chevauchait guère que sur de grands chevaux de bataille, même en voyage, ou tout au moins faisait-il mener un destrier auprès de lui, aussi bien en paix qu'en guerre. Son caractère était ensemble bon et mauvais. Ce qu'il préférait, c'était un prud'homme qui fût pauvre : jamais il ne crut qu'un riche pût être prud'homme. Il détestait ceux qui avaient plus de puissance que lui et n'aimait que ses inférieurs. Il allait volontiers à l'égUse, mais ne faisait aux indigents que de petites aumônes. Et il ne fut jamais amoureux qu'une fois dans sa vie :
— C'est, disait-il, que le cœur d'un chevalier qui aime désire sans cesse de surpasser tout le monde, mais nul corps, pour valeureux qu'il soit, ne pourrait accompHr sans mourir les rêves du cœur. Certes, si la force du corps était ca-
pable de réaliser ce que souhaite le cœur, j*aimerais d'amour toute ma vie, et je passerais en prouesse tous les prud'hommes. Car je sais bien que nul ne peut être tout à fait preux s'il n'aime très loyalement, et je me connais assez pour savoir que j'aimierais plus loyalement que tous les amoureux.
Ainsi parlait Glaudas dans le privé, et il disait vrai car, au temps de ses amours, il avait été loué en maintes terres pour sa chevalerie. Mais le conte laisse ici de parler de lui et récite ce qui advint du petit Lancelot.
La demoiselle qui l'avait emporté était fée. En ce iemps-là, on appelait fées toutes les femmes qui s'entendaient aux enchantements, et il y en avait plus en Bretagne qu'en toute autre terre. Elles savaient la vertu des paroles^ des pierres et des herbes, et par là elles se maintenaient en jeunesse, beauté et richesse à leur volonté. Et tout cela fut établi au temps de Merlin, le prophète aux Angolais, qui eut toute science, et qui fut tant honoré et redouté des Bretons qu'ils l'appelaient leur saint prophète, et la menue gent disait même dieu,