‹ Les Romans du Renard examinés, analysés et comparés d'après les textes manuscrits les plus anciens, les publications latines, flamanades, allemandes et françaises; précédes de renseignements généraux et accompagnés de notes et d'éclaircissements philologiques et littéraires;Chapitre 63 sur 84 · V. 9. Uns prudom m'ad piéça requise · texte numérisé non relu

V. 9. Uns prudom m'ad piéça requise

Pur ço m*en sui ore entremise^

De mettre mei en cd labur.

Pur réyérence, è pur s*onur.

E si lui plest, è il le voille,

K'en ses bien-faiz tuz-jurs m*aooiile,

Oirai-çokej'enaiol;

Beau'pière^ or entendez ici.

Et puis la fin du poëme (v. 2297*3302) :

Jo Marie ai mis en mémoire Le livre de TEspurgatoire, En roman» Vil seit entendahles A Ime genz à convenables ; Or pre!om Den ke pur sa grace^ De nos péchiez mundes nus face.

Marie s'est donc encore nommée comme auteur, et les participes au féminin indiquent de plus son sexe, tl n'y a pas plus d'indication précise de l'époque qu*ailleurs; mais comme Marie a versifié sur la danande d'un Prudem » d'un Beaurpière^ elle a satisfait aux vœux d'un contemporain, que celui-ci soit le père d'un mari ou bien quelque religieux. Puisque Marie juge à propos de dire qu'elle est de France, il faut en conclure qu'elle a écrit hors de ce pays. Dans le Purgatoire il ne s'agit ni de Normandie

ni de Flandre, mais des pays tenant à TAngleterre. La fable du Purgatoire de saint Patrice n'a été imaginée qu'au douzième siècle, et la version française de Marie de France a été faite et connue avant 1245 '.

Les poëmes connus de Marie de France, savoir les Lais, les Fables et le Purgatoire, sont tous des imitations ou des traductions; par là il nous parait d'autant moins probable que la fiction du Couronnement de Renart fasse exception et soit due à Marie de France. Celle-ci s'étant nonmiée positivement dans les Lais, les Fables et le Purgatoire, il est de toute probabilité qu'elle se fût également nommée dans le Couronnement de Renart, si elle en était l'auteur. Henri III régna depuis 1216 jusqu'en 1272. Henri II Plantagenet, mort en 11 89, eut de la belle Rosamonde GlifTord un fils naturel appelé Guillaume-Longue- Épée, comte de Salisbury, assez fameux chevalier, combattant à la bataille de Bouvines en 1214, et mort en 1226. L'auteur des Fables, des Lais et du Purgatoire, né en France, et passant ses jours en Angleterre, a donc fort bien pu travailler sur les instances et en l'honneur de ce

* Notice sur le Purgatoire^ dans les Poésies de Marie de France^ par Roquefort, t. II, p. /i03.

comte Guillaume'^Longue-Ëpée, et dédier en partie ses ouvrages à Henri III. Si c'est Henri h^^ (1100 — 1135) qui est censé avoir traduit Esope de latin en anglais, et qu*ou veuille supposer Marie de France vivant de son temps et lui adressant ses ouvrages, on ne pourra absolument pas faire du personnage qui Ta engagée à écrire le comte Guillaume Cliton, dépossédé de ses pays et fait comte de Flandre, en 11 27, pour quelques mois seulement, par la compassion d'autrui; mais puisque Marie de France a traduit le Purgatoire pendant la première moitié du treizième siècle, elle n*a guère pu être contemporaine de Henri I«^

II. Dans le Couronnement de Renan, il est surtout question des Frères Mineurs ( Franciscains) et des Jacobins (Dominicains). La fondation de ces ordres ne remonte que jusqu'au commencement du treizième siècle. Il a fallu quelque temps avant qu'ils en vinssent au degré de relâchement et de perversité et aux jalouses dissensions que Fauteur du poëme nous dépeint. Cette considéi*ation nous fournit un motif de plus de ne placer la composition du Couronnement de Renart que dans la seconde moitié du treizième siècle.

334 MNART.

m. Le siumom de Longue-^Ëpée n*a pas été propre à une ou deux personnes seulement. Peut-être le fils du duc RoUon de Normandie IVt-il porté le premier. Au douzième siècle, nous le voyons devenu héréditaire dans une famille» non seulement pour les hommes mais pour les femmes mêmes. Le fils naturel de Henri II \ Guillaume-Longue-Épée, mort en 1226, eut un fils appelé de même, mort en 1250, laissant un fils du même nom et surnom et une fille appelée Ëla Longue*Épée^ Le fils naturel de Henri H, en épousant Elisabeth Devrieux, fille du comte de Salisbury, devint comte de Salisbury et de Romare. Cest bien ce Guillaume-Longue-Épée

* Perqf^t ROiquesofaneient engUsh poetry^ ▼. % p. Ià3, cbanaon de la Watt AoiamoiuL Roftmonde CUfbid, gné£e dans une eqpèce de labyrinthe, morte ea 1177 par suite dei excès jaloux de la reine Eléonore, eat de Henri II deux fils: Wmiam-Long-Sword, fait comte de Salisbury par son mariage» et Geoffiroy, sacré érêque de Unooln en 1182.— Dans JBumeU Biilary qf Bnglandt à la fin du premier Tolimie, tt est fdt moition des deux fils de Henri H et de Rosamonde Glifford, dont l*ainé, surnommé Longtword (io ealledjirom the nocrd he tuuaUy wore)^ épousa Ela, fille et héritière du comte de Salisbury.

,' Tableaux ginialagique$ ei AtsIorifiMs de rendre Mtannigue^ par le baron de Reden. Berlin» 1S30, in^foUm tab. V. dynastie Plantageneu

, REMART. 335

que Mathieu Pans appelle WUhelmaa Cernes Sarisberiensis^ ipnus régis avunculus, etc. Selon ee même chroniqueur, Guillaume eut un commandement à la bataille de Bouvines, en 1214, et y fut fait prisonnier. Une dizaine d'années après il essuya un naufrage» passa pour mort» reparut, fut empoisonné, mourut réellement et fut en« terré en 1226. Son épitaphe consacre sa réputation et son surnom :

Flos oomitum Willehnus obiit, stirps regia, Longus Ensis Taginam cœpit taabere brevem *.

Sans aucune explication ultérieure sur la famille de ce comte Guillaume*Longue-Épée de Salisbury , oncle du roi Henri III et mort en 1226» Mathieu Paris (p. 491» 524» S2S» 529» 534» 568 et 672) fait une mention assez détaillée d'un autre Guillaume comte de Salisbury» évidemment fils du précédent» auquel il attribue constamment le surnom de Longue-Ëpée , et qu'il fait également parent du roi Henri III. Ce fVilhelmus Longaspata^ cognatus régis, fUius comitissœ et abatissœ de Acoca Halo, prit la croix en 1247» suivit Saint-Louis en Egypte et

* Matkœi Parùiemit opéra, ParisUs, i6âA, in*fol. p. i7à- 175, 226-227.

336 RBNART. •

accompagna Robert d'Âi*tois, frère du roi, dans sa folle entreprise devant Massoure, en 1250. Le prince s'y noya, et Guillaume y périt lui-même en martyr après avoir vaillamment et glorieusement combattue En ne considérant que les dates seules, le comte Guillaume du Courùnne-ment de Renart pourrait être ce personnage. Mais comme celui-ci n*a point ëté comte de Flandre, qu'il n'est pas mort dans un tournoi et qu'aucune autre circonstance ni considération n'appuie une telle supposition , il n'y a guère de motif de s'y arrêter. Il ne parait pas que Mathieu Paris contienne rien de plus qui éclaircisse directement la question du comte Guillaume des Lais et des Fables de Marie de France et de celui du Couronnement de Renart ^.

Join ville, en racontant la bataille de Massoure

* Le manuscrit Julius A V de la bibliothèque Gottonienne, au Musée Britannique, contient sur la bataille de Massoure et sur ce personnage, une pièce en vers Alexandrins que M. A. JuMnal a insérée dans son Nouveau recueil de Contes^ Dits, Fabliaux, etc, Paris, 1862, t. Il, p. 339-353.

' Si Ton veut consulter Mathieu Paris , il faut être sur ses gardes et ne pas oublier que cet auteur fait mention de deux Guillaume-Longue-Ép^e, comtes de Salisbury. — Roquefort (Poésies de Marie de France, Notice, p. 20), en citant Mathieu Paris, indique les pages 691, etc., ce qui pourrait faire tomber dans une erreur grave et porter à confondre deux personnages différents, le père et le fils.

et la mort de Robert d*Ârtois, ne dit rien sur au«> cun Guillaume LoDgue-Ëpée et n*y mêle pas non plus le comte de Flandre ; mais il ne fait aucune observation sur le titre de comte de Flandre» dont il qualifie la personne qu'il désigne ainsi, et il parle constamment d'elle après le récit de l'araire de Massoure * » ce qui s'oppose à toute confusion entre le comte Guillaume Longue-Épée, qui y périt, et Guillaume de Flandre, fils sdtné du comte de Dampierre et de Marguerite-la-Noire, comtesse de Flandre.

Les notions précédentes démontrent suffisamment que le fils naturel de Henri II, Guillaume Longue-Épée, mort en 1226, est la personne qui a fait écrire Marie de France, et dont cet auteur a fait une mention très honorable lors de la publication de ses Lais et de ses Fables.

lY. L'auteur du Couronnement de Renart a pris pour patron et instigateur de son poëme un certain Guillaume, bon, honorable, preu et vaillant chevalier, son seigneur, ayant dû être roi.

* MimoireideJûinville^EdiU Pétitot Paris, 1819, p. 263, €t aillevra.

•338 KKfIART.

mais ne conquérant guère que de la gloire, jadis comte de Flandre, tué en trahison dans un tournoi, servant de modèle à un certain marquis de Namur. En effet , l'histoire de la Flandre offre un personnage auquel ces détails s'appliquent parfaitement ; ils doivent par conséquent aider à fixer le pays et l'époque de la composition du poëme.

Quand le prince danois Gharles-le-Bon, comte de Flandre, eut été tué, en 1127, un parti espérait voir le comte Guillaume dTpres lui succéder dans la souveraineté de la Flandre ; mais à l'aide de la protection du roi de France, Louisle-Gros, Guillaume de Normandie, surnommé Glito, fils de la sœur de feu le comte Charles-le- Danois et de Robert Gourte-Heuse de Normandie, fut nommé comte de Flandre*. Toutefois, ni Guillaume d'Ypres ni Guillaume de Normandie ne pourrait être le comte Guillaume du roman du Couronnement de Renan ^ par cette seule raison que l'auteur étant fort occupé des Frères Mineurs et des Jacobins, établis seulement au treizième siècle, n'a guère pu parler avec regret d'aucun des personnages du commencement du

' Àllgemeine Geschichte der vereinigten Niederlande. 1n-A*, 1756. Vol. !•', p. 301, 3Û7, 352 et 376.

douzième siècle comme de ses seigneurs contemporains.

Baudoin, élu empereur de Constantinople en 1204» Fut comte de la Flandre et du Hainaut. Après sa mort, ses deux filles, Jeanne et Marguerite, gouvernèrent successivement la Flandre. Jeanne épousa le prince Ferdinand de Portugal, qui fut fait prisonnier à la bataille de Bouvines. Marguerite, surnommée la Noire, fut donnée d^abord au comte Bouchard d'Avesnes ; ce mariage fut dissous et elle épousa le comte de Dampierre, dont elle eut trois fils : Guillaume, Gui ou Guido et Jean \

Dans la suite, Tainé, Guillaume, comte du chef de son père et héritier du comté de Flandre par sa mère, porta le titre de comte de Flandre; c'est ainsi que le qualifie Joinville, qui fait fréquemment mention de lui dans la relation de la croisade de Saint-Louis, à laquelle Guillaume assistait. Marguerite, dans ses diverses transactions avec les d'Avesnes, enfants de son premier mariage, acquit le marquisat de Namur dans le Hainaut moyennant 60,000 marcs, et en in-

' Geschichte der Niederlande, von Kampen, p. 99. — £« livre de Baudayn, conte de Flandre^ publié par Serrure et Voisin. Bruxelles), 1836, in-8% p. 138 et suivantes.

vestit son fils putné Gui. Après la mort du comte GuiUaume de Dampierre, en 1241, Marguerite gouverna la Flandre jusqu'à son décès, en 1 280, et de son vivant ses fils forent appelés comtes de Flandre. Le fils aîné prit d'abord une part active et salutaire au gouvernement. En 1248, il assista à la croisade de Saint-Louis en Egypte. D*abord il fut fait prisonnier; et à peine de retour dans sa patrie, il mourut Pan 1251 , selon les uns de maladie, selon d'autres pendant un tournoi dans le Hainaut, à Traisegnies^ où il fut jeté àterre et foulé aux pieds des chevaux ^ En effet, si Guillaume

* Zwolf Bûcher Niederiaendischer Getehichten^ Ton Léo. Halle, 1832. Vol. [*% liv. 1*\ thap. l'%p. 109, et aUleurs.

Matthaus Paris. , L. m, p. 59A, 6 : Et (Joannes) precavens sibi ad roborandum partem soam, neptem tune dods Brabantiae, sororem videlicet Willielmi de Hollandiâ, sibi daxit in axorem, per qaam sibi tantum robur accrevit, qnod Wiliielmas postea in qaodam tornlamento extitit interfectus. Et frater suus, qui ei sic deboit saccedere in comitatum Flandri», cum multis Francigenb obiit interemptos... P. 396, G :... Flandriœ Margarita...., prior enim natu filius ejus, per iltam peremptns est; alter, crore mutilatas.

Philippe de TEspinoy , dans ses Recherches des Àntiquttex et noblesse de Flandre^ Douay, 1631, p. 16, et Ondegherst, dans ses Chroniques et Annales de Flandre^ Anvers, 1571, f. 188, font mourir Guillaume de maladie ; mais le livre de Baudoyn de Flandre^ p. IM» J.Meyer dans ses Cotnmentarii sive Annales rerum Flandricarum^ libri XVII^ Antwerpiae, 1561, f. 76, Sanderus, dans sa Flandria Uhuirata^ La Haye, 1730, v. I*

RBNART. 34 i

s'est rendu à Trasegnies dans le Hainaut , au* près de son frère utérin Jean d'Âyesnes. son compétiteur et son adversaire déclaré, et qu'il y ait péri par suite de quelque accident ou autrement , on s'explique facilement que l'auteur du G)uronnement de Renart l'accuse d'avoir été trop loyal et trop confiant, et attribue sa mort à quelque félonie de la part de la famille d'Âvesnes. D'après tout ceci^ il parait y avoir la plus grande probabilité que le comte Guillaume dont il est question dans le poëme du Couronnement de Renart, n'est autre que le comte Guillaume de Dampierre ou de Flandre , fils alué de Guillaume de Dampierre et de Marguerite de Flandre, et mort en 1261; que le poème, n'ayant été fait qu'après son décès, a été composé en Flandre pendant la seconde moitié du XIII^ siècle^ et que par conséquent il n'a pu être écrit en faveur d'aucun Guillaume Longue-Ëpée , ni du fils du duc RoUon, ni de celui de Henri II, ni de son petit-fils le chevalier croisé , mort à Massoure avec le comte Robert d'Artois , non plus que

p. 61, et l'Art de véri/ler les dates^ réimprimé et continué par Saint-Allais, 1819, article des comtes de Flandre , le font périr par accident on trahison au tournoi de Trasegnies dans le Hainaut, 6 Juin 1251.

pour Guillaume, fils de Robert Courte-Heuse de Normandie, nommé comte de Flandre.

y. Les paroles et les éloges du prologue du Couronnement deRenart, vers 1-140, s'appliquent sans difficulté à Guillaume fils aîné de la comtesse Marguerite de Flandre, et fournissent même d'autres preuves encore à Tappui de notre hypothèse.

V. 1. Pour la noble chevalerie Qui jadis fa si ensauchie * En France et en tdute Bretaîgne , En Engleterre, en Alemaigne, Par tout TEmpireet le Roiaume, Dou preu vaillant Conte Williaume Qui jadis fu Contes de Flandres ^ Pour le grant non dont nus eschandres * Ne fu de loi, dont vilains dis

V. 10. Fust onques contés ne ois , M'est pris talens et volentés Que pour çou qu'il fu si sénés.

Si larges, si preus, si cortois, Par raison deuist iestre Rois, Et si fust-il mais que la mors

' Exallée.

* Scandale, esclandre.

RKNART. 343

Le prîst pour ce qu'il s*ert amors A çou qu'ele het et despite * .

Après des remarques sur la cupidité de sou temps, l*auteur continue :

y. 51. Gîl ne fu mie ensi hués

l>ont j'ai dit ', mais plus regretés Conques ne fu mesir Gavains, Pour çou que li Guens morut ains G'avoirs montât en si grant pris.

Si Tai-jou en mon conte pris Pour doner exemple d'onour A son linage qui la flour Ont aveuc ans de tout le monde, etc.

V. 74. Ne povoù Vostel aporckier Mesdis^ envie ne orgeus^ Que tous jours ne fussent escheus ' De sa Gourt,tant com il vescui, Gil troi traîtour que jou di , Si qu'en la fin tant pourcacierent,

y. 80. Alerent, vinrent, chevaucierent, Que la mort au Conte troverent.

Et lisent tant qu'il la proverent A un tomoi où li Cuens fu*.

* La mort le saisit précisément parce qu'il s'était attaclié à ce qu^elle hait et méprise.

' Celui que j'ai nommé ne fut jamais ainsi raillé, mais il fot plus regretté que jamais ne fut...

' Exclus, bannis.

* Commentarii sive Annales rerum Flandricarum, lib. XVII, aactore Jacobo Meyero Baliolano (Antwerpiae, 1561), f. 76.

344 HEIVART.

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