‹ Les Romans du Renard examinés, analysés et comparés d'après les textes manuscrits les plus anciens, les publications latines, flamanades, allemandes et françaises; précédes de renseignements généraux et accompagnés de notes et d'éclaircissements philologiques et littéraires;Chapitre 68 sur 84 · DU ROM A» DE RENART LE NOUVEL · texte numérisé non relu

DU ROM A» DE RENART LE NOUVEL

Dans un court prologue^ v. 1-42, l'auteur annonce que, comme le monde est plein de fausseté, de convoitise et de méchanceté, il lui plaira de

raconter une branche de Renart dans laquelle plusieurs personnes pourront prendre exemple, pourvu qu'elles soient assez raisonnables pour cela :

V. 39. Et {xmr çou que tant monteplie Renars, me plaist que vous en die Une branche où plusiour poront Prendre example s*en eaus senzont

Li Parlement et ti Concilie le Roi Noblon. ( V. 43-210; 168 vers. )

Le début, comme à Tordinaire, place le lecteur et le récit au temps de la Pentecôte :

V. U^. En may c*arbre et pré sunt flori Et vert defnelles, que joli Fait es selves et es foriès, Que dl oisiel cantent adiès, C'amourenscuers faitnouviaus sons, Mesire Nobles 11 Lyons Tint Gort par grant soUempnité Au jour de sa nativité, Ce fu au jour de Rovisons * .

Cette branche ne contient que Ténumératiou de ceux qui viennent tenir cour auprès du roi.

* Jour des Rogations, immédiatement avant FAscension.

Nous sommes ici ramenés à tous les animaux, à toqte la nomenclature du premier roman de Renart, Avec Noble» son épouse et leurs trois petits, ce ne sont cependant pas seulement les animaux d'Europe, leurs femelles et leurs jeunes: Renars 11 Houpius , Pinçars et Primaut fils ^Ysengrin et de Hier sens , H chevaus Moriaus et Ferrons li ronchis, Chantecler^ Pinte, Couart le lièvre. Pelés le rat, etc. ; mais de plus quelques animaux d'Asie et d'Afrique : Ferdiaus li papegais, li olifaps Fortins de Perse , Dezdaigneus liostrisses (autruche), ^ari/û li lupars cousins Nobles, et sa femme dame Harouge, Malegrape M griffons de Frise, VUnicome rinocerons, etc. Toutefois ce ne sont que de grands et hauts seigneurs, rois, princes, comtes ou au moins marquis; le commun peuple fut si nombreux que l'on n'eût pu entendre Dieu tonner.

V. 203. Li plus poTresquej*ai nommés £stoit quens u dus apielés, Empereres, Rois u Marchis :

Ne fai mention des petis Ne des chevaliers d'un escu.

Li conmuns pules si grans fu C*on n'i o!st pqs Dieu tounant Âins mais ne vit nus peule tant.

RRNART. 367

Einsi com Rois Nobles fet Orgueil son fil chevalier et Renart et Ysengrin H chaucent les esperons à genoulz. (V. 211-314; 104 vers.) o

Noble fait annoncer qu'il veut faire son fils Orgueil chevalier. Tout le monde l'approuve. Lucifer a fait cadeau à Proserpine des armes dont il s'est armé en paradis contre le Christ, ce qui fut cause que Dieu Ta mis au puits d'enfer ^ . Du fond de l'enfer, Proserpine chérissant Orgeuil, et malgré la jalousie de Pluton, fait présenter cette armure en cadeau à Orgeuil par Belgibus (Belzébut), et lui fait mander son salut', Orgeuil est revêtu et armé de toutes pièces, Renart lui chausse un éperon et Ysengrin l'autre. Cependant tout ce dont on l'affuble n'est fait que de fausseté, cruauté, vanterie^ dédain, etc. ^, et au milieu de la cérémonie on va entendre chanter

1 Lucifiers Ici soi «n arma En Paradis encontre Crist DoDi Diéos el pue d'Infler le niitt, fSDsambla od lui ceus de sa pari ; Prions à Dieu k*i1 nous en wart.

« y.kê». Saltts. A tel annl lele oArande. ^ V.:^. Orghius fu montés premerains, En son puing ot de fauseté Lance à un fler (fer) de cruauté.

En son (au sommet de) sa lance ot un pignon (bannière) De boisdie (fraude, perfidie).

la grande messe par l*archeprétre Timer (râne). On ne peut s'empêcher d'être frappé ici de cette singulière confusion d'idées et de choses, de paganisme et de christianisme.

Einsi comme ti fil Renart et li fil Ysengrin jousterent à la quintaine *. (V. 315-361; 47 v.)

Grande joute arrangée pour le nouveau chevalier et les jeunes des autres animaux. Lioniaus^ le cadet des lionceaux, gagne le prix, les petits d' Ysengrin sont près d'en avoir. Orguel en est jaloux et indigné, mais il dissimule. Puis grand et solennel repas.

Einsi conme Renart et Orguiaux consoiltent.

Renart, qui a eu ses volontés de Hiersent et a fait Ysengrin wihot (cocu), a été long-temps en faide (guerre) avec celui-ci, et le hait au fond du cœur , bien qu^il n'y ait qu'un mois que li Rois les a apaisés et qu'ils fassent semblant d'être amis. Orguel {Orgius, Orghiùs, Orghieus,

* Poteau avec un écu suspendu, etc.

Orgliilleus, Orgeus) lui confie son chagrin et le consulte. Renart l'exhorte à se venger des fils d^Ysengt-iU) lui conseille de faire publier un tournoi et de choisir ses chevaliers. Orguel assemble en effet ceux-ci, dont chacun amène quatre écuyers; il leur promet de grands dons, et leur enjoint de tuer les fils d'Ysengrin.

Description de la magnificence de l'équipage du roi et de tous les chevaliers pour le tournoi, et du tournoi lui-même, avec énumération de tous ceux qui y prennent part et qui s'y distinguent. Il y a là le plus grand mélange d'animaux diflerents, tels que Nobles et Tardius le limaçon, Renart et Ysengriu, Desdaigneus l'autruche, Pelés le rat, Tybert le chat, Foitîn l'éléphant, Malegrape le griffon, Espinars le hérisson, Timer l'âne, Duuins la colombe, Frobert le grillon, Chantecler le coq, Hubiers le milan, etc., agissant tous de la même manière, figui^ant tous comme de redoutables chevaliers , de hauts et puissants seigneurs. Le roi a encore besoin du soutien du colimaçon Tardif et de ses deux fils Noblet et Lionel. A la fin Renart et Ysengrin se rencontrent, ils se combattent d'abord en vrais chevaliers, mais Renart se voyant près de succomber, tire un poignard aigu appelé miséricorde , et le plongejusqu'au manche dans lecorps d'Ysengrin.

Si ke Renars navre Ysengrin parmi le cors.

Renart, après avoir mortellement blessé Ysengrin, tue également par trahison et par félonie, mais secrètement, Primant le fils dTsengrin ^. Le roi eu est furieux et jure de faire pendre le traître quel qu**il soit. Ysengrin revient à lui et révèle que c'est Renart qui a commis le crime. Le roi fait alors chercher Renart; mais il s'est déjà éloigné avec sa femme, ses petits et tout son train.

Renart se réfugie au château de son cousin Grimbert, dont il fait feraier la porte et lever le pont, puis il se cache dans le donjon. Désolé de ne pouvoir le trouver, le roi regrette de ne l'avoir pas fait pendre plus tôt, se reproche la fSicheuse aventure, et rappelle que bien des fois Renart a mérité la mort : il a tué dame Coupée^ il a honni Ysengrin et sa femme ;

* Y. 704. Com cil ki point n'est dêsloiaus, Ains est plains de desloiaaté, Dont cil sont tous desloiauté Des loiaus ki Renart sousloislent, Car par Renart l'aulrui convoitent A avoir par maie raison :

En Renart n'a fors tralson.

HEMART. 371

T. 805. £n ma Gort bieste

N'a à cui il n'ait fait molieste.

Primaut est enterré avec grande pompe dans un sarcophage de marbre ; Ysengrin est soigné. Renart se retire à Malpertuis, chàteau-fort situé sur un roc, enclos de triples murs et de fossés pleins d'eau, bien garni de tout, ayant four et nH)ulin, blé, pain, farine, chair et vin, etc.

y. 861. Se il ont cuer d'ians bien defifendre

N'est hom el mont Id les puist prendre

Se ce n'estoit par traîson ;

Et si ot une tel maison

Si soutil (n'en mescroie nus),

Conques 11 maisons Dédains

Ne fu tele ne si soutins :

Car tant est diverse que dus

Ki i entre n'en set iscir, y. 870. Ains 11 estuet en fin morir.

C'est li lins de perdicion,

Cius entre ens ki fait traison,

Ne qui sour autrui a envie,

Ki boise ne fait trecerie,

Ne ki het la gent sans raison :

Cius entre dedens la maison,

S'est de la maisnie Renart.

Je prie à Dieu k'ii nous en wart.

Renars el mont a moult des siens y. 880. Cui il a çaint de ses loiiens,

K'il n'est qui en sace le conte :

372 RENARt.

Priés que tout li Roi et li Conte En sont et ausi li Clergiés Par Renart, c'est moult grant pitiés.

Tout juent de la fauve asnesse Et de Ghiilain sa conpaignesse * .

Renart fait tout piller et dévaster autour du château. Les paysans ^ s'en plaignent au roi Noble, qui là-dessus va assembler son armée, établir , fortifier son camp et assiéger Malpertuis.

iSï ke li Rois Nobles asaut Malpetruis. ^(V. 937-

Noble fait livrer un grand et général assaut, où Ton emploie feu grégeois, dards turcs, toute espèce de machines de guerre, échelles, pont volant, tour à trois étages, etc. Vains efforts, les assiégés déjouent toutes les tentatives. Noble accablé de chagrin se retire dans son camp. Pendant la nuit Renart fait une sortie, jette Talarme parmi les assiégeants et rentre aussitôt en emmenant prisonnier Orguel le fils du roi.

* Gfr. la fin du poème.

* Les paysans sont assez singulièrement placés au milieu des animaux, à moins que par le mot dej^as^ianTauteur ne veuille dire les animaux paysans^ par opposition aux animaux grands seigneurs.

Einsi comme Renart et sa gent en moinent pris * Orgueil, fil te roi Noblon. (V. 1099-1204; 106 V. )

Orgueil se laisse volontiers emmener; malgré sa tristesse appareute,il suit Renart de cœur joyeux. En revanche Bousiel, Tun des fils de Renart^ est demeuré prisonnier dans le camp de Noble.

Renart va visiter Orguel, et ils se jurent amitié. Renart fait voir à Orguel d*abord le château-fort et puis sa maison , construite de trahison, de haine, d'envie, de flatterie, et pai*tout tendue de drap d'or; il l'y fait accueillir par six princesses, maîtresses de la maison, savoir : Colère, Envie, Avarice, Paresse, Luxure et Gloutonnerie, qui lui font des cadeaux précieux ; ce qui rentre encore tout-à-fait dans le domaine de l'allégorie.

Einsi com Renart couronne Orgeuil^ si font sis dames. Avarice^ Accide, Ire, Envie, Luxure, et Gloutonnie. (V* 1205-1481; 277 v.)

Renart fait couronner Orgueil roi et chef de tous les vices, et suivant le conseil de Lucifer,

' Emmènent Orgueil prisonnier.

«374 ^ REVART.

Proserpine, par galanterie, lui envoie un sceptre d'or pour qu'il soit roi en ce monde, car le père faisant racheter son fils en croix, fait aller Orguel en enfer * .

Les six dames expliquent à Orguel comment elles régnent dans le monde et sur les hommes '; elles avouent y avoir pouilant seize adversaires, dont elles nomment les quatorze suivants : repentance, confession, humilité, sobriété, abstinence, largesse, virginité, chasteté, tempérance, sens, raison, concorde, silence, paix. Elles proposent à Orguel d'aller parcourir le monde, son empire.

« V. 1S19. (Proserpine) Un seplre d'or pour signoorie

Li envoia pardnierte, Por çou que Rois et Empereres Soit el inonde, et çou que li Pores Fist en Crois son fil racater ISM. Fait Orghius en infier aler.

Par le conseil de Locifier Fu li seplres tramis d'infier A Orguel, ki moult en merde Proserpine sa ciere amie.

« V. laes. Li clergiés

Est tous d'aTarisse takiés El de se fille convollise Ki en lor cuers sen fu atise.

Li prince, et li conte et H roi Sont prièsque tout de nostre loi.

Par les graas ayons les petis, V. IfTO. Ensi est li mondes honnis;

Tous est li mondes enmondés, Ne savons nos i soit mondés.

Suit alors un long jeu de mots sur monde, inonder (purifier), en monder, démonder, remonder, etc.

Renart le fait accompagner, conseiller, guider par son fils Malebranche. Orguel pense être surtout bienvenu, wileconmej wateconme, avec son cortège auprès des riches , des princes , comtes 9 rois , du pape , des cardinaux , du clergé, etc. D'après cela Tauteur (v. 1388 et suivants ) prie Dieu de nous gaitler d'Orgueil et de Renart, afin que nous soyons mis au ciel avec son fils.

Renart revient alors à l'affliction sur la captivité de son fils Rousiel, et prétend le sauver à lui seul. Il se teint le visage en gris, se déguise en Frère Mineur ou Cordelier ', se rend auprès du camp du lion, crie à l'aide comme s'il était attaqué, tombe dans le fossé, et demande d'être conduit devant Noble, à qui il prétend être envoyé de la part du pape.

Einsi comme Renart vint devant le Roi en abit de frère Meneur. {V. 1482-1841; 360 v. )

Renart conduit devant le roi, qui Taccueille

' Conformité avec le Gouroiuieineiit de Renart. — Nouveau jeu de mots sur conforter (comme fort), etc.

V. I4i0. Si gent vont pour lai larmoiant, Et il les apaise et conforte, Et lordisl qu'il soient corn forie Gent, car petit vaut desconfors, Mais cas cuns se tienne coramefors..... .

376 RBNAnT.

avec vénération, se dit frère Jonas de Digon^ peut-être Dijon, et propose de prêcher. Grimbert le blaireau vient demander que les prisonniers soient confessés. Sous la garde de Roonel son geôlier, le roi fait amener Rousiel, et l'exhorte à dire ce qu'il ferait de lui à sa place. Rousiel n'hésite pas à déclarer qu'il serait pendu le lendemain. Là-Klessus Noble rappelle tous les méfaits de Renart contre Coupée, Brun, Tybert, Hubert, Ysengrin, laLionne,etc., aventures tant deRetiart ({ue de Benart-le-Novel, et prétend que Rousiel doit payer pour les crimes de son père ; sur quoi Rousiel annonce hardiment que sa mort sera vengée, et Noble indigné le renverse d'un coup de patte. Renart fait la proposition de conduire tous les prisonniers en pèlerinage dans laTerre Sainte; il prêche l'indulgence au roi; mais c'est en vain. Noble s'obstine à vouloir les faire périr. Alors Renart se borne à demander à les confesser, ce qui lui est accordé. Il les avertit, et la nuit, pendant que Roonel dort, il les délivre secondé par Grimbert et les ramène à Malpertuis, où ils entrent tous eu chantant. Le roi, dans sa colère, applique à Roonel un coup de patte tel qu'il manque de le tuer; mais aussitôt il lui pardonne cependant sur l'intercession du griffon Malegrape . Dans la prison on trouve outre les fers des évadés

BEIfART.

les sandales de Renart (v. 1827, les soumieles douGordelois). Noble découvre par lit que c'est Renart qui Ta déçu, et que Grinbiers ti taissons ses cousins Ta aidé.

Ce morceau est le premier où il y ait quelques lignes de notes marquant Tair des deux chansons que Tauteur fait chanter par les prisonniers quand ils rentrent à Malpertuis ; nous les donnons comme exemples :

Yen 1768. EQ-»i doit en - trcr eo vil - le qui «-mon

Maine, qui a - moura mai - ne.

Vert 1778. Ja-maia a-mours n*ottbiierai| n'onquet ne fis.

578 RKNART.

Einsi comme Rois Nobles assaut Mauperiuis et com si fil se font lever à glaives^ sur les mursp et Renart et si fil leur sont venu au devant. (V. 1842-2341; 500 v.)

Le roi fait livrer un grand assaut général, vers 1842-1956. Dans la plus grande partie du reste de Ton vrage actuel les personnages agissent absolument à la manière chevaleresque; cependant ici l'auteur s'écarte de sa marche» et fait combattre et attaquer les animaux selon leur espèce, et avec leurs armes naturelles : le chat et le singe grimpent, les cochons fouillent^ le mouton heurte, le cheval rue, l'âne brait, les oiseaux volent, etc., ce qui ne laisse pas de contribuer à la vivacité et à l'originalité de ce passage.

Les assiégés résistent, Renart lui-même blesse de son glaive plusieurs des assaillants. Le roi fait sonner la retraite ; Renart demande et obtient une trêve de deux mois, pendant laquelle on se fortifie des deux côtés de toutes les manières.

Le i*oi, s'abandonnant aux conseils d'Ysengrin,

' Vers 1939, as glaives par les combattants.

HBNART. 379

retranche imprudemment un tiers de la solde à son armée ; mais dès lors aussi mi tiers de ses combattants et des plus braves le quittent. Làdessus l'auteur moralise sur les pertes causées par Tavarice, et sur le danger qu'il y a à se laisser guider par de mauvais conseillers doués seulement d'un esprit borné, servile et ladre.

Renart, au contraire, est très généreux et magnifique, il s'ensuit qu'il lui arrive une foule d'animaux d'Asie et d'Afrique , et de plus tous les illustres champions qui ont quitté le roi à cause de son économie intempestive. Au nombre de ceux qui, de l'Orient, viennent se mettre à la solde de Renart ( v. 2070 ) se trouve Cérastes le serpent cornu qui se nourrit de préférence de chair d'oiseaux, li Cos B asiles^ le basilic, qui tue les gens de son regard, et li dragons brûlant de combattre. Renart devient dix fois plus fort que le roi. On avertit celui-ci qu'il a été mal conseillé, et on lui propose de faire sa paix avec Renart; mais il s'y refuse hautement. En attendant, arrive de la part de Renart un messager qui demande la bataille pour le lendemain, ce que le roi octroie sur-le-champ.

Renaît exhorte ses guenîers, leur promet l'abandon du butin, des dédommagements à ceux qui n en auront point, et un prix d'un hesan h celui

qui tuera un fuyard des leurs, Car uns fuians desconfiroit tout une ost (v. 2206). Description de Tordre de bataille des deux armées. Le roi fait d'abord chanter la messe dans la sienne. Il ne laisse pas d'avoir peur, et il se retirerait volontiers, ne fût-ce la honte qui en rejaillirait sur lui.

Cependant Renart se met à réfléchir, il prend en considération qu'il y aura pour lui plus de sécurité et plus de profit à céder et à se réconcilier qu'à résister; il pense qu'il ne manquera pas de se venger d'Ysengrin, qu'il ne tardera guère à devenir grand-maltre de l'hôtel du Roi, et en cas que celui-ci meure bientôt, souverain bailli , tuteur des enfants , ou bien même roi ; en conséquence il se détermine à aller demander sa grâce au roi.

Einsi comme Renart vint à merci au roi Notion et se mist à genoulz^ et li Rois descendi dou cheval^ et l'en leva et puis le baisa. (V. 2342-2446; 105 v.)

Renart va en effet faire sa soumission au roi, qui enchanté, descend de cheval, relève Renart, l'excuse volontiers et pardonne à lui et à tous

ses partisans. A cette heureuse nouvelle, la Roine et dame Emmain feme Renart arrivent chacune de son côté sur des palefrois » et sont galamment reçues par Renart et le roi. On fait préparer à Malpertuis les plus grandes réjouissances en rhonneur du roi : tenture de tapisseries dans les rues» repas, joutes des jouvenceaux, procession du clergé au devant de leurs majestés, désarmement général. Il se trouve ici encore deux airs notés :

V. 2379. Celé part s'en Tient la Rolne Soor un palefroi de ra?ine ' , De joie cantant le grant cors :

Nui n'a Joit a^il n'ai-me par

a- mora.

V. 2^i!i^. Et Renart lors prent à canter Ce motet basset et sieri :

J'ai ]oie ra - me - - née

* Rapide, impétueux.

382 HENART.

Einsi comme H Rois Nobles appaisa Renart et Ysengrin, et les fist entrebaiser. (V. 2447- 2630; 184 v.)

V. ^kkl. Quant dite fa celle cançons, Un mes ferant des esporons EnToie à Malpertuis avant Ke toot viegnent petit et grant Contre le Roi et la Roîne.

Tout le monde va au devant du Roi. Celui-ci s^aperçoit qu'Ysengrin s'est retiré à cause de sa rancune envers Renart ; il le fait mander, et réconcilie ces deux personnages. Celui que le roi envoie s'en vient droit à Ysengrin^ et lui parle en roumans sans mot de latin^ v. 2483.Tout se passe suivant Tusage de la chevalerie ; le caractère et le naturel desbétes n'y sont pour rien. Solennelle et pompeuse entrée à Malpertuis, et grandes réjouissances ^ . Renart fait de magnifiques présents à tout le monde : au roi, aux dames, aux chevaliers, auxécuyers, etc.; il maintient et accroît par là encore sa réputation de riche et généreux sei-

' y. SSIO. Li auquant contoient de gieste,

Dansent, tument, espringhent, baient; Et cil baceler legier salent, Et li plus fort gietent le piere. Il n*est gius de nule manière C'on n'i péust Téir Juer.

IIBNART. 383

gneur. Le cadeau fait au Roi consiste dans un échiquier d'une valeur de mille mares d'argent ; la Reine reçoit un anneau dont les pierreries valent tout le trésor de Lombardie, et Renart lui chante une chanson tendre. Le repas se fait ; aux jeux tous chantent depuis Noble , la Reine , Renart , Hiersent, Harouge, dont les airs se trouvent indiqués et notés. .Puis le souper, le coucher, et le lendemain les adieux.

Ici finit la première partie de l'ouvrage ; la suite porte le titre de second livre. Il se pourrait même que ces deux parties eussent été d'abord deux ouvrages séparés que l'on a réunis après coup et joints par une transition convenable. Le premier livre se termine ainsi :

V. 2623. Il s'en Tont, Renart les convoîe Jusqoe à une fourkie voie, Et puis retome à son manoir A coer plain de mauvais voloir.

Si qne vous orés chi apriès.

Tous jours fn à mal faire engriès ; Gonment ouvra puis vous dirai Le prologhe enconmenceraî.

Explicit li premiers livres de Benart le bareteur*

Le livre suivant commence en effet par un prologue.

C'est li secons livres. Prologue de 44 v.

L'auteur moralise : au lieu d*étre tout eu Dieu, amour et charité, on s'attache à Tor et à Targent; le clergé est pire que le reste, préchant le bien, il ne le fait guère; tournons-nous donc vers Dieu et ses apôtres qui prêchèrent et firent également le bien, et tenons-nous-en à eux. — Comme il est bien affligeant que Renan règne dans le monde, Tauteur veut en dire une branche précisément pour le chasser de notre cœur.

V. 2668. Maïs pour lui * eucacier dou règne. C'est fors des cuers, vous en dirai Une branke, car trop d'ire ai Sour lui, et pour çou faite l'ai.

Pluiseur, ne sai u cler u lai.

Se Dieu plaist, en amenderont Et Renartd'iaus encaceront.

En cet endroit le mot de renart est donc pris tout-à-fait dans le sens abstrait de renardie, méchanceté mondaine. Dans les rimes Tauteur s'amuse encore à jouer sur les mots de monde et de confort.

* Renart.

Ainssi comme H Bois Nobles va chacier, montez à cheval et autres bestes avoec lui et Renart. (V. 2675-2836; 161 v.)

Au printemps, Nobles li Rois en allant à la chasse fait retentir les bois de ses accents amoureux, n est épris de Harouge feme au Lupart; le Léopard étant à Constantinoble, elle habite le château Roial-Raion, et elle a donné à Noble un rendess-YOus dans son jardin, dont elle lui a remis la clef.

Ainsi Noble, qui du reste joue le rôle d'un honnête personnage, à ses faiblesses joint encore un amour adultère , et fait voir à quel point ces amours illicites tiennent aux idées et aux mœurs de ces temps- Noble rencontre Renart, qui lui rend hommage. Le roi Taccueille et lui accorde la charge de sénéchal, dont il a dépouillé Ysengrin , parce que celui-ci a mal administré et a fait perdre au roi ses partisans^ On chasse, on soupe, et Renart accompagne Noble dans son expédition amoureuse et nocturne. Sous prétexte d'éviter que le roi se compromette, et pour se reconnaître d'abord, Renart se fait donner la clef, entre chez la Luparde et ferme la porte. Pour charmer son

386 REIIART.

attente la Luparde s'est mise à entonner une chanson langoureuse dont les deux premiers vers sont notés au texte.

Einsi com Renart est avec la Luparde et Cacole et li Roisl'atantde fors l'uis. (V. 2836-3054; 220 V.)

Renart surprend Harouge et en fait son plaisir malgré elle; puis il lui fait accroire que son maris li Lupars a découvert Tintrigue et a emprisonné Noble, lequel a envoyé Renart pour l'avertir. La Luparde éperdue s'enfuit avec Renart, qui régare et la conduit à Malpertuis. Noble se morfond et s'impatiente :

y. 2882. Flament scut, si cria waskarme! Hiere Renart^goude Kenape ^

Croyant Renart assassiné, le roi s'en retourne chez lui et se renferme pendant huit jours. Renart las de sa nouvelle maîtresse, lui avoue la fraude; elle en est au désespoir et s'en retourne à Roial-- Roion après avoir tout appris à Ermeline feme Renart. Renart va à la cour, en fait accroire à

' Nous pensons : Il sut le flamand et cria vacarme ! Seigneur (ou écoute) Renart, mon bon garçon (ou écuyer).

Noble, et reçoit de nouvelles faveurs. L'auteur gémit sur la propagation de la méchanceté :

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