‹ Les Romans du Renard examinés, analysés et comparésChapitre 10 sur 84 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Pour se divertir et se défaire de son incommode parent, Renart tend de nouveaux pièges à Isengrim, et finit par causer sa mort.

Le loup, accablé de douleur , hurle dans les bois ; Renart , en sa qualité de forestier , fait semblant de prendre ce bruit pour celui du bois que Ton coupe, et demande qui ose porter la cognée dans les domaines du roi. Arrivé près d'Isengrim, il le salue cependant comme un parent chéri, et le loup, de son propre mouvement, lui pardonne de l'avoir fait priver de sa peau :

V. 31. Ignosco spolium pellis, servire tyranno Te decuit, régi non tibi triste velim.

Renart impute ce méfait au bélier Joseph , et offre de conduire Isengrim vers celui-ci, que

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Renaît informe secrètement de ce qu'il doit faire. A l'instigation de Renart, Isengrim demande le salaire de son malheureux arpentage, et le bélier même par-dessus le marché. Joseph se résigne en apparence, et consent à se précipiter tout vif dans la gueule d'Isengrim. Celui-ci se met en position, étend et raidit les pattes de derrière, et bâille le plus qu'il peut; mais Joseph s'élance, les cornes en avant, sur l'infortuné, qui se voit encore une fds cruellement meurtri du coup.

Isengrim se rétablit. Pour lui jouer un nouveau tour , Renart dit au lion que depuis longtemps Isengrim aspire à l'honneur de le traiter. Le lion a faim. Ils se rendent donc tout droit chez Isengrim qui^ stupéfait de cette visite inattendue, n'a rien à leur donner à manger. Us vont chasser et prennent une génisse, dont Isengrim fait trois parts égales pour que chacun d'eux ait la sienne. Le lion l'en récompense en lui arrachant, d'un coup de griffe , une lanière de la peau depuis la tête jusqu'à la queue. Renart alors est chargé de faire un nouveau partage ; il fait trois parts fort inégales, adjuge la meilleure, la plus grande, la plus grasse, au lion, la seconde à la lionne, la troisième, plus petite, au lionceau, et garde un pied pour lui-même ou pour être

ajouté à la portion du lion. Le lion, satisfait, lui laisse le pied de la génisse et veut savoir qui lui a enseignera partager ainsi. Renart répond, en désignant le loup , que c'est son oncle que voilà.

Renart moralise Isengrim et lui conseille de ne plus se frotter au roi. Il dirige son attention sur l'àne. Baudouin : père de Garcophas, a dû sa peau au père d'Isengrim ; il est juste que Carcophas acquitte la dette de celui dont il a hérité (v. 375). Renart est chargé de plaider la cause d'Isengrim, cependant il avertit Carcophas ; celui-ci ne nie pas absolument, mais demande qulsengrim fournisse des témoins, ou bien qu'il fasse serment. Isengrim consent à prêter serment sur le reliquaire jusqu'auprès duquel on le conduit. Toutefois ce prétendu reliquaire n'est autre chose qu'une chausse - trappe ; aussitôt qu'Isengrim y pose le pied il est pris, et l'infortuné n'échappe qu'en y laissant le pied, qu'il est obligé de se couper lui-même à coups de dents :

V. 5ft8. Tune maie deceptum se lupus esse videt, Pertaesus tardare mails pejora redemit, Abmorsumque suo deserit ore pedem.

Le malheureux Isengrim va subir sa dernière aventure et la mort, lorsqu'en s'enfonçant dans

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le bois il rencontrera la vorace truie Salaura avec toute sa famille :

y. 551. Hos tandem finire voleA fortuna labores

Projecit miserum mortis in ora senem.

Ereptus pedicis in gattura dira Salaurae

Incidit ; ad lucum venerat usque miser, lUic scropha papae glandes quot qainque ter ultra

Miserat annoso ventre Salaura vorax ; Gallida vel solorerum, quasviderat, usa,

Vafrior abbatum pontificumque novem.

Quand Isengrim demande le baiser de paix à la truie , elle se méfie de lui, demande qu'il lui seiTC Toreille pendant qu'elle va chanter la messe (v. 639), se met à grogner horriblement et assemble ainsi tout le troupeau de sa parenté. Les cochons se ruent sur Isengrim, et malgré ses imprécations, ils le déchirent et le dévorent complètement. A Toccasion de cette mort, le poète fait une épigramme :

V. 987. Taliter interiit miser Isengrimus. Ego autem Ut notam scripsi, credulus esto legens!

Vix mihi quam penitus periit, si dixero, credes, Ut mihi credatur vix memorare queo ;

Parte minus minima porci superesse tulerunt. Si fiierit partes sectus in octo pulex.

Toute la scène du meurtre d'Içengrim est une

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parodie amère et passablement impie du sacrifice de la messe.

Salaura s^entretient ensuite avec sa sœur Becca , Tun des bourreaux du loup ; elles concluent que la vie de cet abbé, de ce moine (Isengrim), a été abominable, et qu'il doit être privé de sépulture. Reinardus survient, feint d'ignorer le sort d'Isengrim, puis de le pleurer (v. 1056), et de regretter de n'être pas mort et enseveli avec lui. Salaura fait aussi semblant de pleurer Isengrim, moralise sur la perversité du monde^ i*aisonne sur des exemples tels que ceux de Sodome et Gomorrhe, d'Adam, d'Abel, etc., et blâme hautement la conduite du pape et son avidité. Renart , non moins hypocrite , adresse de vifs reproches à la truie , s'efforce de justifier le pape , et prétend que si son cher oncle Isengrim vivait encore , celui-ci ne manquerait pas de venger le pape des impertinences de Salaura.

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OBSERVATIONS

Cette dernière fable de la rencontre d'Isengrim avec les cochons, et sa mort tragique appartiennent au Reinardus seul , et ne sont reproduites dans aucun des autres grands poëmes de ce cycle. Nulle part ailleurs Isengrim n*est si complètement ni si misérablement anéanti.

Dans ce poëme, il n'est pas question du tout du bourg de Reinardus appelé ailleurs Maupertuis. Le lion est nommé Rufanus, et les noms de Noble, de Hersent, de Hermeline et d'autres, ne se retrouvent point ici.

Un coup d'œil sur Tensemble de cette composition nous fait voir Reinardus comme moteur et ressort principal , presque partout comme triomphateur et comme celui qui l'emporte définitivement sur son adversaire. D'un autre côté, Isengrimus apparaît toujours conmie acteur important , il figure daiis toutes les fables, l'altercation entre le renard et le coq seule exceptée ; partout Isengrim est le héros des aventures, et c'est la catastrophe de sa mort qui termine le tout. D'après cela, il serait assez raisonnable de désigner le poëme par le nom d'Isengrim, et non par celui de Reinardus. En effet, c'est, à ce qu'il

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parait, ce que Fauteur et quelques copistes du moyen-âge ont fait ; du moins Tun des manuscrits est terminé par ces mots : Explicit Ksengrimus et Reynardus ; le manuscrit de Paris lui donne pour titre : Dialogus inter Isengrinum et Reinardum ; ailleurs (dans le troisième manuscrit) il est appelé Fabella lupina.

Que le poëme soit intitulé Ysengrim ou Renart, peu importe. Ce qui mérite plus d'attention , c'est que le caractère et le ton le distinguent sensiblement de tous les autres ouvrages sur le même sujet. Ainsi que nous venons de le faire observer, c'est le loup et non pas le renard qui est réellement le héros de la narration ; Tironie prédomine tellement qu'il n'y a presque aucune phrase, aucun vers, surtout dans les discours et dialogues, où elle ne perce, ce qui rend souvent le sens fort difficile à pénétrer * ; les allusions comiques sont infiniment multipliées et ont besoin d^explications particulières pour être bien comprises. L'abondance d'allusions morales, directes ou apparentes , et d'éléments comiques, explique encore l'opinion de plusieurs commentateurs, et leur tendance à faire reposer la com-

' C'est à cette obscurité que M. Mone a prétendu remédier par ses commentaires et ses explications. Voyez son édition de Jleinardus Vulpes et son article du Jtforgenblatt, 1831.

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position, dans ses détails comme dans son ensemble , sur un cadre , un fond historique. Le joyeux auteur donne partout une libre carrière à son esprit de saillie et de satire ; il ne s'impose aucune entrave, aucun égard pour TËtat, pour l'Église ni pour la religion ; il parodie et profane hardiment les paroles et les cérémonies de la religion ; il attaque sans ménagement les prêtres, les moines et les religieuses.

REINEKE.

L'alsacien Heinrich der Glichesœre (ce qui signifie peut-être Henri qui feint, qui contrefait^ qui imite) y vivant pendant la première partie du douzième siècle y connaissant infailliblement un poëme antérieur de Renart en français, et profitant de cette connaissance, a composé le premier un poëme de Reinhart dans l'ancienne langue allemande. M. J. Grimm nous en a donné une analyse et un texte pris sur une copie plus récente, contenant 2266 vers également en vieux allemand. L'auteur s'y nomme plusieurs fois, entre autres vers la fin, au vers 2250 \

Les récits de ce poëme se répètent , sauf les

' Reinhart Fuchs^ von J. Grimm. Berlin, i83/t, p. cm, ^t p. 25-103.

M. J. Grimm a publié mi Sendschreiben an Karl Lachmann, von Jacob Grimm , Leipzig, 18/tO, dans lequel il a fait

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variantes, dans les ouvrages postérieurs, et particulièrement dans les poèmes français de Renart. Toutefois, ce qui appartient au Reinhart seul c'est la fourmi qui, s'étant introduite par vengeance daps Toreille du lion, devient la cause de la maladie de celui-ci, et du poison que le renard finit par faire prendre au roi lion , et qui le fait mourir*.

Dans la Haute-Flandre, un poète du douzième siècle, dont on n'a pas encore découvert le nom, a composé un poëme de Reinaert de Vos ( Reinaert-le-renard ) d'environ 2350 vers rimes en langue flamande. Au treizième siècle, un autre rimeur flamand, vraisemblablement Willem Uten-. hove , ecclésiastique d'Aerdenburg en Flandre , contemporain du poète Maerlant et auteur du poëme perdu de Madock , entreprit un nouveau travail sur ce même sujet. Il fit un prologue

imprimer à peu près un tiers du poème, ou 700 vers d'un texte plus .ancien (de la fin du douzième siècle) récemment découvert.

' Dans le vieux français, poison n'a pas le sens de poison, venin, venenum^ mais celui de potion, médecine, breuvage, boisson, dérivé de potio ou de poto, polare. N'y aurait-il pas lieu de supposer que II, Glichesœre ait rencontré le mot de poison dans quelque poème français antérieur au sien, et que, par ignorance ou malentendu, il y ait vu un empoisonnement au lien d'un remède ou breuvage salutaire 7

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d'une quarantaine de vers, reproduisît l'ancien poëme, y ajouta environ quatre-vingts vers et le personnage de Firapeel, le léopard, pour servir de transition, et composa une suite ou second poëme qui vint former la seconde partie de l'ensemble (et qui a servi de texte et de modèle aux trois derniers livres du poëme allemand de Reineke). Dès lors le tout a été regardé comme un seul poëme, bien que la première partie, œuvre d'un poète du douzième siècle, soit entièrement distincte et fort supérieure, et qu'elle soit beaucoup plus originale que le travail du continuateur. Le tout se compose d'environ 7,800 vers. Willem Utenhove dit avoir puisé dans des livres français :

V. 8. Ende heeftse oa den walschen boeken In duutsche aldus begonnen.

Ici walsch est infailliblement pris dans le sens de français, et duutsch (ailleurs dietsch) pour le flamand (cfr. l'anglais dutch pour hollandais). L'existence de quelque poëme français antérieur au Reinhart et au Renaert^ ainsi que le parti que le Glichesœre et l'auteur flamand en ont tiré , sont d'ailleurs appuyés par la nature même de plusieurs noms de lieux et d'animaux qu'ils ont adoptés, tels que Schantekler, Can-

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ticler , Cantaert , Craiant pour le coq , Pinte , Coppe pour la poule, Kunin pour le lapin , Cuwaert pour le lièvre, Cortois pour le petit chien, Isengrin pour le loup, Hersent pour la louve, Hermeline pour la femelle du renard, Firapêl pour le léopard. Tout ce qui, dans le poëme tel que nous le possédons aujourd'hui, ne pourrait s'appliquer qu'au quatorzième siècle (par exemple le séjour du pape à Avignon , Temploi de donnerbuchsen et de bombarden au siège de Malpertuis), a dû être ajouté par les copistes postérieurs aux auteurs eux-mêmes.

M. J. Grimm nous a fait connaître le poème de Reinaert {Reinaert Fuchs, p. cxlix et p. 1 1 5) d'après le manuscrit de Combourg, qui commence ainsi :

V. 1. Willem, die vêle boeke inaecte> Daer hi dicken omme waecte, Hem vernoide so haerde, Dat die geste van Reinaerde Niet te recht en es gescreven.

En dêl es daer after gebleven :

Daer om dedi de vite soeken, Ende hêftse utten walschen boeken In dietsche aldus begonnen.

Deux années après , le poëme complet a été publié par M. Willems sur un manuscrit décou-

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