V. 15300. Encore metra à malaise
Mon seignor Ysengrin le Leu Se il en puet venir en leu :
Or se gart bien Dant Ysengrin Et Rooniax et Tiecelin,
' Us enlevèrent les habits à Renart.
Bruiant li Tors, Tybcrt le Chat;
Se Renart sot onques barat
Il lor fera, que que il tarde.
Tel saut dont ne se prendront garde.
Malgré quelq[ues longueurs, le récit et les dialogues de cette branche sont vifs et bien faits. La branche paraît isolée et tout-à-fait indépendante des autres ; elle présente un tout complet et à part. Aussi aucune phrase ne la lie auK branches précédentes, bien que celles-ci ne soient pas non plus désavouées ni contredites nulle part. Les tours déjà connus de Renart sont ici racontés assez longuement, ce qui serait une singulière répétition si cette branche n'avait pas fait primitivement un poëme à part.
Seulement, depuis le combat en champ clos entre Ysengrin et Renart, tout est nouveau et appartient exclusivement à cette branche. Puisqu'on y trouve non seulement des aventures racontées dans les branches précédentes, mais encore des allusions à des sujets qui se reproduisent dans des branches suivantes, tels que Renart médecin, Rooniax au piège, etc., sa place n'a pu être fixée ici suivant aucun ordre chronologique de composition.
Dans l'un des manuscrits cette branche est
terminée par ces mots : Ici faut le romanz de Renart.
Il n'y a pas mal de variantes à cette branche.
C'est de COurs et de Renart et dou vilain Lié' tart. (V. 15309-17870; 2862 v.)
y. 15323. Il avint ancienement,
' Se rescriture ne nos ment.
Qui aferme le conte à voir, C'uns vilains qui moult ot avoir, Tenanz, esparnables et riches Plus que Gonstanz Desnoes riches,
et qui est appelé Liétart^ possède huit bons bœufs, dont Rogeus ou Rogel est le meilleur. Un jour Liétart , irrité de la lenteur de celui-ci , souhaite que le loup ou l'ours l'emporte. Bruns li Ors, qui Ta entendu (v. 15390), vient demander Rogel. Sur les instances de Liétart, Bruns accorde un délai jusqu'au lendemain (v. 15680). Liétart se désole. Renart arrive (v. 16780) et gagne la confiance dn vilain en lui racontant ses fourberies commises envers Ysen-
' Branche 20* chez Grimm.
grin et autres. Sur la promesi^ que Liétart lui fait de lui livrer son coq blanc, Blanchet, Renart pi'omet à son tour de donner du cor et de crier tant lorsque Brun se présentera, que Tours, effrayé, prendra ce bruit pour la chasse du seigneur^ et demandera à être caché dans une roiç, sillon ou fossé, et à être couvert de terre ; Liétart pourra alors le tuer à son aise et tirer profit de la peau et de la chair salée, bien que ce soit là enfreindre le droit de chasse du seigneur. Brun arrive (v. J6080), et tout se passe comme Renart Ta conseillé et prédit. Avec le secours de sa femme, Liétart transporte le corps de Tours dans sa maison pendant la nuit. Renart vient chercher la récompense convenue (v. 16400). La femme du vilain conseille à ce* luH^i de demander un délai à Renart, sous pré* texte que le coq est trop vieux, trop dur, et que les poussins ont besoin d'être engraissés, et de lâcher ensuite les trois mâtins de la maison contre Renart. Liétart se conforme en effet à Tavis de sa femme , et Renart ne rentre à Malpertuis et auprès d'Hermeline (v. J6772) qu*ar près avoir été fort maltraité. Il raconte son ac-
' Vraisemblablement le fameux comte Thibaud de Gham-* pagne et de Bric , mort en 1252,
cident à Hermeline, qui l'encourage. Renart jure de ne jamais agir honnêtement, puisqu'il a été si méchamment joué , cette seule fois qu'il s'est conduit avec loyauté.
Au bout de huit jours , Renart va voler les traits (courroies) du vilain (v. 16944) pour que celui*ci ne puisse plus labourer. Liétart se lamente^ et Timer ses asnes Espanois (v. 16997) vient le consoler et lui promettre» moyennant quelques rations d'orge, de lui livrer à la fois les courroies, Renart et Hermeline. Timer, en effet, va contrefaire le mort devant Malpertuis. Pour traîner le cadavre de Tâne dans leur demeure, Hermeline et puis Renart s'y attachent avec des courroies ; toutefois Renart soupçonne la fraude et se fait détacher (v. 17160), sous prétexte de ne pouvoir supporter la mauvaise odeur qui sort du derrière de l'àne ; il trahit sa femme et il a peur à l'excès ; Hermeline le lui reproche. Enfin l'âne se relève et entraîne la pauvre Hermeline jusque chez le vilain, qui s'en réjouit, et va prendre son épée pour la tuer (v. 17315), mais il coupe par mégarde la cuisse de Timer, que Hermeline se hâte de rapporter à Malpertuis.
Un jour que la chaleur a fait endormir Liétart (v. 17390), Renart emmène sa charrue et se*
bœufs dans la forêt, et revient frapper le vilain jusqu'à lui casser son bâton sur les reiiis. Liétart jure de lui apporter le coq Blanchet et dix poussins, et Renart lui rend son attelage. Sans rien dire à sa femme, Liétart n>et la volaille dans un sac pour l'emporter; mais la femme, qui conçoit des soupçons, l'en retire et la remplace par un des mâtins, qui maltraite encore Renart le lendemain, lorsque Liétart lui remet le sac.
Renart, indigné, résout de ne plus se laisser jouer ainsi. Il va de nouveau trouver Liétart au bois (v. 17590), lui demande comment il a osé s'approprier la venaison du seigneur comte; et le menace de le dénoncer et de le faire pendre. Liétart, effrayé, s'humilie sottement devant Renart, lui apporte le coq et les dix poussins, fait tuer les trois mâtins^ et invite Renart à venir le voir aussi souvent qu'il voudra ; Renart use si largement de l'invitation que Liétart ne peut plus garder ni oies, ni coqs, ni poules.
Renart a d'abord la bonne idée de tromper l'ours, mais du reste il se laisse constamment duper lui-même par l'imbécile vilain et sa femme, jusqu'à ce que, à la fin seulement, il lui impose par la menace de la dénonciation, et commence»
à profiter, môme à abuser de ce dernier triomphe.
Cette branche est pleine de longueurs et de répétitions ; quoiqu'elle ne soit pas précisément mal écrite, elle est sans valeur ni caractère poétique distingué. Le récit, assez prolixe, assez peu attrayant et assez peu assaisonné de traits d'esprit, est semé de proverbes et de dictons. Ainsi, par le style et la manière même, cette bi^anche s'écarte beaucoup des précédentes. Il semble que par la bouche de l'ours et du renard, et par la conduite de Liétart le vilain lui-même, l'auteur se soit plu à faire ressortir la bassesse et la vulgarité de caractère des roturiers, vilains, en général.
Le sujet de cette branche n'a été traité ni dans le Reineke allemand ni ailleurs.
Cette branche paraît tout-à-fait indépendante et sans liaison avec les branches précédentes ou suivantes. Le petit nombre d'allusions aux aventures de Renart avec Ysengrin et autres se rapportent à la manière dont ces aventures ont été racontées dans les autres branches du texte français môme, de façon qu'ail paraît clairement que parmi les traditions et compositions sur Renart, l'auteur n'a connu que celles qui ont existé de son temps en français et dans la France
même. On ne voit figurer ici ni Ysengrin, ni d'autres animaux de la fable, excepté les seuls Brun, Timer, Renart et Hermeline.
L'auteur, bien qu'il ne se nomme pas, se désigne au commencement et à la fin de la branche:
Uns Prestres de la Groiz en Brie, V. 15310. Qui Dame Diex doint bone vie £t ce que plus li atalente, A mis son estude et s*entente A fere une novele branche De Renart qui tant sot de gancbe.