V. 861. Se il ont cuer d*iaas bien deffendre
N'est bom el mont ki les puist prendre
Se ce n'estoit par traîson ;
Et si ot une tel maison
Si soutil (n'en mescroie nas),
Conques li maisons Dedalus
Ne fu tele ne si soutins :
Car tant est diverse que dus
Ki i entre n'en set iscir, V. 870. Ains li estuet en fin morir.
C'est li lius de perdicion,
Cius entre ens ki fait traîson.
Ne qui sour autrui a envie,
Ki boise ne fait trecerie, *
Ne ki het la gent sans raison :
Cius entre dedens la mais(Hi,
S'est de la maisnie Renart.
Je prie à Dieu k'il nous en wart.
Renars el mont a moult des siens V. 880. Cui il a çaint de ses loiiens,
K'il n'est qui en sace le conte :
Priés que tout li Roi et if Qon^ En sont et ausi li Clergiés Par Renart, c*est moult grant pitiés.
Tout juent de la fauve asnesse Et de Ghillain sa conpaignesse ' .
Renart fait tout piller et dévaster autour du . château. Les paysans ^ s'en plaignent au roi Noble, qui là-dessus va assembler son armée^ établir , fortifier son camp et assiéger Malpertuis.
Si ke li Rois Nobles asaut Malpetruis. (V. 937-
Noble fait livrer un grand et général assaut, où Ton emploie feu grégeois, dards turcs, toute espèce de machines de guerre, échelles, pont volant, tour à trois étages, etc. Vains efforts, les assiégés déjouent toutes les tentatives. Noble accablé de chagrin se retire dans son camp. Pendant la nuit^Renart fait une sortie, jette Talanne parmi les assiégeants et rentre aussitôt en emmenant prisonnier Orguel le fils du roi.
* Cfr. la fin du poème.
* Les paysans sont assez singulièrement placés au milieu des animaux, à moins que par le mot ô&paysanVaxLtemne veuille dire les animaux paysans^ par opposition aux animaux grands seigneurs.
renàrt. 373
Eimi comme Renart et sa gent en moinent pris * Orgueil, fil le roi Noblon. (V. 1099-1204; 106 V. )
Orgueil se laisse volontiers emmener; malgré sa tristesse apparente,il suit Renart de cœur joyeux. En revanche Rousiel, l'un des fils de Renart, est demeuré prisonnier dans le camp de Noble.
Renart va visiter Orguel, et ils se jurent amitié. Renart fait voir à Orguel d'abord le château-fort et puis sa maison, construite de trahison, de haine, d'envie, de flatterie, et pai1;out tendue de drap d'or; il l'y fait accueillir par six princesses, maîtresses de la maison, savoir : Colère, Envie, Avarice, Paresse, Luxure et Gloutonnerie, qui lui font des cadeaux précieux ; ce qui rentre encore tout-à-fait dans le domaine de l'allégorie.
Einsi com Renart couronne Orgeuil^ si font sis dames. Avarice^ Accide, Ire, Envie, Luxure, et Gloutonnie. (V. 1206-1481; 277 v.)
Renart fait couronner Orgueil roi et chef de tous les vices, et suivant le conseil de Lucifer,
' Emmènent Orgueil prisonnier.
Proserpine, par galanterie, lui envoie un sceptre d'or pour qu'il soit roi en ce monde, car le père faisant racheter son fils en croix, fait aller Orguel en enfer ^ .
Les six dames expliquent à Orguel conunent elles régnent dans le monde et sur les hommes *; elles avouent y avoir pourtant seize adversaires, dont elles nomment les quatorze suivants : repentance, confession, humilité, sobriété, abstinence, largesse, virginité, chasteté, tempérance, sens, raison, concorde, silence, paix. Elles proposent à Orguel d'aller parcourir le monde, son empire.
« V. itlff. (Proserpine) Un septre d*or pour signoarie
Li enrôla par druerie, Por çou que Rois et Empereres Soit el monde, et çou que li Père»
Fist en Crois son fil racater 1190. Fait Orghius en infler aler.
Par le conseil de Lucifler Fu li septres tramis d'infler A Orguel, kl moult en mereie Proserpine sa ciere amie, t y. 1965. Li clergiés
Est tous d'ararisse takiés Et de se fille convoitise Ki en lor cuers sen fu atise.
Li prince, et II conte et li roi Sontpriésque tout de nostre loi.
Par les grans avons les petis, y. 1970. Ensi est li mondes honnis;
Tous est li mondes enmondés, Ne savons nus i soit mondés.
Suit alors un long jeu de mots sur monde, monder (purifier), enmonder, démonder, remonder, etc.
Renart le fait accompagner^ conseiller, guider par son fils Malebranche. Orguel pense être surtout bienvenu, tvileconme^ waleconme^ avec son cortège auprès des riches , des princes , comtes 9 rois, du pape, des cardinaux, du clergé, etc. D'après cela l'auteur (v. 1 388 et suivants ) prie Dieu de nous garder d'Orgueil et de Renart) afin que nous soyons mis au ciel avec son fils.
Renart revient alors à l'afiQiction sur la captivité de son fils Rousiel, et prétend le sauver à lui seul. Il se teint le visage en gris, se déguise en Frère Mineur ou Cordelier ", se rend auprès du camp du lion, crie à l'aide comme s'il ^tait attaqué, tombe dans le fossé, et demande d'être conduit devant Noble, à qui il prétend être envoyé de la part du pape.
Einsi comme Renart vint devant le Roi en abit
de frère Meneur. (V. 1482-1841; 360 v, )
Renart conduit devant le roi, qui l'accueille
' Conformité avec le Gouronnement de Renart. — Nouveau jeu de DQOts sur conforter (comme fort), etc.
V. 1440. Si gent vont pour lui larmoiant, Et il les apaise et conforte, Et lor dist qu'il soient com forte Gent, car petit vaut desconfors, Mais cas euns se tiegne comme fors;
376 REIVART.
avec vénération, se dit frère Jonas de Digon, peut-être Dijon, et propose de prêcher. Grimbert le blaireau vient demander que les prisonniers soient confessés. Sous la garde de Roonel son geôlier, le roi fait amener Rousiel, et l'exhorte à dire ce qu*il ferait de lui à sa place. Rousiel n'hésite pas à déclarer qu'il serait pendu le lendemain. Là-dessus Noble rappelle tmis les méfaits de Renart contre Coupée, Brun, Tybert, Hubert,. Ysengrin , la Lionne,etc. , aventures tant deRenart que de Renart-le-Novel, et prétend que Rousiel doit payer pour les crimes de son père ; sur quoi Rousiel annonce hardiment que sa mort sera vengée, et Noble indigné le renverse d'un coup de patte. Renart fait la proposition de conduire tous les prisonniers en pèlerinage dans laTerre Sainte; il prêche l'indulgence au roi; mais c'est en vain. Noble s'obstiue à vouloir les faire périr. Alors Renart se borne à demander à les confesser, ce qui lui est accordé. Il les avertit, et la nuit, pendant que Roonel dort, il les délivre secondé par Grimbert et les ramène à Malpertuis, où ils entrent tous en chantant. Le roi, dans sa colère, applique à Roonel un coup de patte tel qu'il manque de le tuer;* mais aussitôt il lui pardonne cependant surl'intercession du griffon Malegrape . Dans la prison on trouve outre les fers des évadés
les sandales de Renart (y. 1827, les soumieles douCordelois). Noble découvre par laque c'est Renart qui Ta déçu, et que Grinbiers li laissons ses cousins Ta aidé.
Ce morceau est le premier où il y ait quelques lignes de notes marquant Tair des deux chansons que Tauteur fait chanter par les prisonniers quand ils rentrent à Malpertuis ; nous les donnons comme exemples :
Vers 1768. En-Si doit en - trer en vil - le qui a-mors
Maine, qui a - meurs mai - ne.
Vers 1778. Ja-mais a-mours n'oublierai, n*onques ne fis.
•)78 UENAllT.
Einsi comme Rois Nobles assaut Maupertuis et com si fil se font lever à glaives* sur les murs, et Renart et si fil leur sont venu au devant. (V. 1842-2341; 500 v.)
Le roi fait livrer un grand assaut général, vers 1S42-1966. Dans la plus gi*ande partie du reste de l'ouvrage actuel les personnages agissent absolument à la manière cheyaleresque; cependant ici l'auteur s'écarte de sa marche, et fait combattre et attaquer les animaux selon leur espèce, et avec leurs armes naturelles : le chat et le singe grimpent, les cochons fouillent 9 le mouton heurte, le cheval rue, l'âne brait, les oiseaux volent, etc. , ce qui ne laisse pas de contribuer à la vivacité et à l'originalité de ce passage.
Les assiégés résistent, Renart lui-même blesse de son glaive plusieurs des assaillants. Le roi fait sonner la retraite ; Renart demande et obtient une trêve de deux mois, pendant laquelle on se fortifie des deux côtés de toutes les manières.
Le roi, s'abandonnant aux conseils d'Ysengrin,
' Vers 1939, as glaives par les combattants.
RBNART. 379
retranche imprudemment un tiers de la solde à son armée ; mais dès lors aussi un tiers de ses combattapts et des plus braves le quittent. Làdessus routeur momlise sur les pertes causées par ravarice, et sur le danger qu'il y a à se laisser guider par de mauvais conseillers doués seulement d'un OMrjp borné, servile et ladre.
Renart, au contraire, est très généreux et magnifique, il s'ensuit qu'il lui arrive une foule d'animaux d'Asie et d'Afrique » et de plus tous les illustres champions qui ont quitté le roi à cause ()6 son économie intempestive. Au nombre de ceux quii de l'Orient, viennent se mettre à la solde de Henart ( v. 2070 ) se trouve Cérastes le serpent cornu qui se nourrit de préférence de chair d'oiseaux, li Cos Basiles^ le basilic, qui tue les gens de son regard, et li dragons brûlant de combattre. Renart devient dix fois plus fort que le roi. On avertit celui-ci qu'il a été mal conseillé, et on lui propose de faire sa paix avec Renart; mais il s'y refuse hautement. En attendant, arrive de la part de Renart mi messager qui demande la bataille pour le lendemain, ce que le roi octroie sur-le-champ.
Renart exhorte ses guerriers, leur promet l'abandon du butin , des dédommagements à ceux qui n en auront point, et un prix d'un besan à celui
qui tuera un fuyard des leurs. Car uns fuians desconfiroit tout une ost (y. 2206). Description de l'ordre de bataille des deux armées. Le roi fait d'abord chanter la messe dans la sienne. Il ne laisse pas d'avoir peur, et il se retirerait volontiers, ne fût-ce la honte qui en rejaillirait sur lui. # H
Cependant Renart se met à réfléchir, il prend en considération qu'il y aura pour lui plus de sécurité et plus de profit à céder et à se réconcilier qu'à résister; il pense qu'il ne manquera pas de se venger d'Ysengrin, qu'il ne tardera guère à devenir grand-maitre de l'hôtel du Roi, et en cas que celui-ci meure bientôt, souverain bailli , tuteur des enfants, ou bien même roi; en conséquence il se détermine à aller demander sa grâce au roi.
Einsi comme Renart vint à merci au roi Notion et se mist à genoulz, et li Rois descendi dou cheval^ et l'en leva et puis le baisa. ( V. 2342-2446; 105 v.)
Renart va en effet faire sa soumission au roi, qui enchanté, descend de cheval, relève Renart, l'excuse volontiers et pardonne à lui et à tous
ses partisans. A cette heureuse nouvelle, la J^ome M dame Emmain feme Renart arrivent chacune de son côté sur des palefrois , et sont galamment reçues par Renart et le m. On fait préparer à Malpertuis les plus grandes réjouissances en rhonneur du roi : tenture de tapisseries dans les rues, repas, joutes dés jouvenceaux, procession du clergé au devant de leurs majestés, désarmement général. Il se trouve ici encore deux airs notés :
V. 2379. Gelé part s'en vient la Roïne Sour un palefroi de ravine * , De joie cantant le grant cors :
Nus n*a joie s'il n*ai-me par a- inor«.
V. 2i!^i!^i!^. Et Renart lors prent à canter Ce motet basset et sieri :
J'ai joie ra - me - - née
* Rapide, impétueux.
382 RElfART.
Einsi comme H Rois Nobles appaisa Renan et Ysengrin, et les fist entrebaiser. (V. 2447- 2630; 184 y.)
y. 2likl. Qaant dite fu celle cançons. Un mes ferant des esporons- Envoie à Malpertois avant Re toat viegnent petit et grant Contre le Roi et la Roîne.
Tout le monde ya au deyant du Roi. Celui-ci s'aperçoit quTsengrin s'est retiré à cause de sa rancune enyers Renart ; il le fait mander, et réconcilie ces deux personnages. Celui que le roi enyoie s^en vient droit à Ysengrin^ et lui parle en roumans sans mot de latin^ y. 2483. Tout se passe suiyant Tusage de la chevalerie ; le caractère et le naturel des bétes n'y sont pour rien. Solennelle et pompeuse entrée à Malpertuis, et grandes réjouissances * . Renart fait de magnifiques présents à tout le monde : au roi, aux dames, aux cheyaliers, auxécuyers, etc.; il maintient et accroît par là encore sa réputation de riche et généreux sei-
' V. S510. Li auqiUDt contoient de giesle,
Dansent, Uiment, espringhent, baient ; Et cil baceler legier salent.
Et li plus fort gietent le piere.
Il n*est gius de nule manière C'en n'i péust véir juer.
RENAllT. 383
^eur. Le cadeau fait au Roi consiste dans un 3chiquier d'une valeur de mille marcs d'argent ; a Reine reçoit un anneau dont les pierreries valent tout le trésor de Lombardie^ et Renart lui chante une chanson tendre. Le repas se fait ; aux leux tous chantent depuis Noble , la Reine , Relart , Hiersent, Harouge, dont les airs se trouvent indiqués et notés. ^Puis le souper, le coucher, et le lendemain les adieux.
Ici finit la première partie de l'ouvrage ; la suite porte le titre de second livre. Il se pourrait même que ces deux parties eussent été d'abord deux ouvrages séparés que l'on a réunis après coup et joints par une transition convenable. Le premier livre se termine ainsi :
V. 2623. U s'en vont, Renart les convoie Jusque à une fourkie voie, £t puis retorne à son manoir ' Â cuer plain de mauvais voloir, Si que vous orés chi apriès.
Tous jours fu à mal faire engriès ; Conment ouvra puis vous dirai Le prologhe enconmencerai.
Explicit II premiers livres de Renart le bareteur.
Le livre suivant commence en effet par un prologue.
C'est li secons livres. Prologue de 44 v.
L'auteur moralise : au lieu d'être tout en Dieu, amour et charité, on s'attache à l'or et à l'argent; le clergé est pire que le reste, préchant le bien, il ne le fait guère; tournons-nous donc vers Dieu et ses apôtres qui prêchèrent et firent également le bien, et tenons-nous-en à eux. — Comme il est bien affligeant que Renart règne dans le monde, l'auteur veut en dire une branche précisément pour le chasser de notre cœur.
y. 2668. Mais pour lui ' encacier dou règne, C'est fors des cuers, vous en dirai Une branke, car trop d'ire ai Sour lui, et pour çou faite l'ai.
Pluiseur, ne sai u cler u lai, Se Dieu plaist, en amenderont £t Renart d'ians encaceront.
En cet endroit le mot de renart est donc pris tout-à-fait dans le sens abstrait de renardie, méchanceté mondaine. Dans les rimes l'auteur s'amuse encore à jouer sur les,mots de monde et de confort.
' Renart.
benaKt. . 385
Atnssi càmme li Rois Nobles va chacier, montez à cheval et autres bestes avoec lui et Renart. (V. 2675-2835; 161 v.)
Au printemps, Nobles li Rois en allant à la chasse fait retentir les bois de ses accents amoureux. Il est épris de Harouge fente au Lupart; le Léopard étant à Constantinoble^ elle habite le château Roial-Roion^ et elle a donné à Noble un rendez-vous dans son jardin, dont elle lui a remis la clef. •
Ainsi Noble, qui du reste 'joue le rôle d*un honnête personnage, à ses faiblesses joint encore un amour adultère , et fait voir à quel point ces amours illicites tiennent aux idées et aux mœurs de ces temps.
Noble rencontre Renart, qui lui rend hommage. Le roi l'accueille et lui accorde la charge de séné- .> chai, dont il a dépouillé Ysengrin , parce que celui-ci a niai administré et a fait perdre au roi ses partisans. On chasse, on soupe, et Renart accompagné Noble dans son expédition amoureuse et nocturne. Sous prétexte d'éviter que le roi se compromette, et pour se reconnaître d'abord, Renart se fait donner la clef, entre chez la Luparde et ferme la porte. Pour charmer son
attente la Luparde s'est mise à entonner une chanson langoureuse dont les deux premiers vers sont notés au texte.
Einsi com Renart est avec la Luparde et racole et li RçdsCatantde fors tuis. (V. 283B-3054; 220 V.)
Renart surprend Harouge et en fait son plaisir malgré elle; puis il lui fait accroire que son maris li Lupars *a découvert l'intrigue et a emprisonné Noble, lequel a envoyé Renart pour l'avertir. La Luparde éperdue s'enfuît avec Renart, qui régare et la conduit à Malpertuis. Noble se morfond et s'impatiente :
y. 2882. Flament seut, si cria waskarmel Hlere Renart, goude Kenape * .
Croyant Renart assassiné, le roi s'en retourne chez lui et se renferme pendant huit jours. Renart las de sa nouvelle maîtresse, lui avoue la fraude; elle en est au désespoir et s'en retourne à Roial- Roion après avoir tout appris à Ermeline feme Renart. Renart va à la cour, en fait accroire à
* Nous pensons : 11 sut le flamand et cria vacarme ! Seigneur (ou écoute) Renart, mon bon garçon (ou ëcuyer).
IlENART. 3iS7
Noble» et reçoit de nouvelles faveurs. L'auteur gémit sur la propagation de la méchanceté :