MATINÉES GALANTES
Dix heures sonnent chez Laïs, sociétaire de la Comédie Montansier...
Bonnet de tulle en tête, accroche-cœurs aux tempes et violettes au sein, Hoselte — sa femme de chambre — pénètre dans le sanctuaire sur la pointe de deux pieds qui rendent songeurs les valets d’alentour, et bien que sa démarche soit moins légère que la conduite de sa maîtresse, il n’en faut pas plus pour donner le branle aux pendeloques des bobêclies qui sonnent aussitôt une diane joyeuse.
Rosette a tout d’abord tiré les lourds rideaux de damas, et maître Phœbus, qui attendait aux fenêtres, se précipite dans le temple en illuminant des lam-
beaux de sa splendeur les cristaux et les bronzes, et s’en va, — courtisan privilégié, — baiser d’un rayon d’or le front de la déesse... Celle-ci entr’ouvre deux yeux plus grands que nature, fait une moue à damner M. Coquille, et demande avec nonchalance si son chocolat est prêt.
Pendant que la camériste court à l’office, Laïs promène par la chambre ce regard étonné que — pauvres ou riches, — nous jetons à notre réveil sur les objets qui nous entourent.... On revient de si loin quand on a dormi!
Peu à peu la dormeuse reconnaît son tabernacle de soie gros bleu, la pendule rocaille dont les colombes se prodiguent les mêmes tendresses, les consoles ventrues chargées des mêmes chinoiseries, et sur la table de nuit foulée par le socle d’un flambeau garni de bougies roses, Mlle de Maupin , dont elle lit et relit chaque soir les chapitres à la congréve.
Cependant la chambrière a déposé sur un guéridon de marqueterie la tasse en vermeil remplie d’un brouet noir dont les vapeurs à la vanille attirent auprès du lit un personnage qui a l’apparence d’un manchon, mais qu’un plus ample examen fait reconnaître pour un Havanais, authentique comme les cigares du Grand-Hôtel.... Il s’appelle Mouche, peut
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impunément enfoncer les griffes dans le couvre-pied de guipure, et fait la chasse aux miettes tandis que sa maîtresse décachète son courrier.
Laïs a trouvé trois lettres sur le plateau guilloché affecté au département de sa correspondance.
La première missive est irréprochable d’aspect :
L’enveloppe est anglaise, adornée d’initiales violettes surmontées d’une couronne de comte. — Le papier qu’elle enserre est épais, satiné et de petit format, et lorsqu’elle le tire de sa gaine, la comédienne répand sur les draps au chiffre brodé une poussière odorante.
Voici ce que dit le poulet :
« Amour, votre cuisinier possède un secret pour le homard « en mayonnaise, faites-m’en goûter aujourd’hui à onze heures.
La seconde lettre est, pour le dehors, d’une élégance non moins étudiée.
La suscription de l’enveloppe oblongue est tracée d'une cursive éminemment bourgeoise :
« Ingrate! dit le billet, avez- vous reçu les terrines que Chevet « vous a fait tenir de ma part? J’irai voir aujourd’hui, vers onze a heures et demie, si Mouche en a laissé.
La troisième épistole est un monde par son originalité.
Pliée en triangle, ses coins sont enrichis de croquis à la plume. Autour de l’adresse une guirlande de roses déroule -voluptueusement ses astragales fleuries; aussi Laïs a rompu le cachet de cette fantaisie épistolaire avec un éclair dans l’œil, et lu entre deux éclats de rire la phrase suivante :
« Ninette, alors que lu songeais un songe, j’élais par les bois « pensant à loi, rêvassant devant les sites et cherchant des idées... « j’arrive par le train de neuf heures cinquante avec un panier « de fraises.
r> Mon carnet est vide, mais mon cœur est plein. Quant à mon ■ estomac, il dira sa façon de voir en déjeunant à midi à tes » côtés. Z. »
Que fera Laïs ! Elle ne peut déplaire à X, gentilhomme qui flatte sa vanité, à Y, financier qui soutient sa maison, ni â Z, journaliste qui tient sa renommée d’artiste sous le bec de sa plume.
Consultée, Rosette conseille à madame de déjeuner trois fois.
L’actrice quitte alors sa couche pour entrer dans
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son cabinet de toilette où l’attend un bain presque froid, et tandis que l’onde laiteuse tonifie les trésors de sa plastique, la femme de chambre dresse trois couverts dans trois boudoirs isolés l’un de l’autre.
Mais'voici venir le professeur de déclamation.
C’est un homme grassouillet, rose et rasé de près.
Sa démarche lui donne des airs d’empereur romain retiré à Batignolles, il prononce les r en vibrant, et demande des nouvelles de la santé de ses connaissances en hexamètres du grand répertoire.
Introduit dans le balnearium de Lais, qui le traite en eunuque, il semble peu soucieux d’être indiscret, tire de sa poche une tabatière en Ruolz et engage avec son élève la conversation qui suit :
« Eh bien ! mademoiselle, avez-vous travaillé?
— Quoi?
— Votre rôle d’Agrippine.
— Je n’ai pas eu le temps; mais lundi... a
— Voilà trois ans que vous devez travailler lundi !
— Maître, s’écrie Laïs en clapotant des pieds, je ne comprends pas vos conseils : j’interprète les viveuses de M. Labiche, et vous me faites travailler les mères nobles de Racine... Soyez juste, et avouez qu’entre Phèdre et Minai Bamboche il y a un abîme...
Au même instant la sonnette retentit, et Rosette vient dire à sa maîtresse que M. X est arrivé. Le professeur se retire avec la gravité de Burrhus, et Laïs passe un peignoir de cachemire blanc.
Elle tient tête à l’amateur de homard et vient de faire de ses dents, une large brèche au succulent crustacé, quand la sonnette retentit de nouveau.
Après deux coups discrètement frappés à la porte du boudoir rose où se commet le massacre, Rosette entre et prévient à voix basse la châtelaine du lieu que Y vient d’investir le boudoir jaune où la coquette se sauve en disant qu’elle revient à l’instant.
Laïs et Y sont en train d’expédier la deuxième
terrine de foie gras, alors que le carillon recommence à la porte de l’antichambre.
— Va dire à ta maîtresse, dit Z à la camériste en pénétrant dans le salon vert avec son panier de fraises sous le bras, va dire à la femme pour qui je taille mes meilleures plumes, que je meurs d’inanition....
Et dix minutes après vous pouvez voir la coquette uerroyant contre les fraises du journaliste avec une
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fourchette d’or. Mais tout àcoup Laïs a pâli, elle quitte précipitamment la place, court à sa chambre à coucher, et, de ce quartier-général, expédie son aide de camp à ses convives, les priant de l’excuser, et leur faisant dire qu’elle est obligée de prendre le lit.
Ils se retirent les uns après les autres, car Rosette veille à isoler leur retraite, mais ils se rencontrent tous les trois sur le palier de la belle vers quatre heures de l’après-midi au moment où un homme sort de l’appartement.
C’est le médecin.
«Eh bien ! docteur? demande bas M. X avec anxiété.
— C’est une indigestion, parbleu! elle a trop mangé de fraises ! répond l’Esculape.
— Cela ne sera rien, docteur? fait M. Y avec inquiétude.
— Ah! dame! on ne peut rien dire, le homard donne parfois des irritations gastriques terribles, continue le marchand de santé.
— Soyez franc, docteur? insinue M. Z, il n’y a pas péril en la demeure.
— Eh! le sais je! s’écrie l’homme de science impatienté, les terrines de Nérac n’en font jamais d’autres!...
Et, grâce à ce quiproquo, MM. X, Y, Z, se demandent toute la soirée : le premier, comment Laïs, qui n'a mangé que du homard, peut avoir une indigostion de fraises ; le second, comment le pâté d’oie ingéré en sa présence a pu donner à sa belle une indigestion de homard; et le troisième, par quelle étrange métamorphose une actrice qui n’a dévoré que des fraises est victime d’une indigestion de foie gras.