‹ Les romans du wagonChapitre 16 sur 29 · PETIT · texte numérisé non relu

PETIT

On entend par séduction l’ensemble des procédés employés [par un être excessivement bête, appelé homme, pour triompher des résistances d’un être superlativement rusé, appelé femme.

La Providence, qui aime l’équilibre en toutes choses, a remédié à l’incomplète organisation de l’un en donnant à l’autre certaines faiblesses qui sont à sa nature ce qu’est le défaut à la cuirasse : en conséquence le belligérant mâle qui triomphera de préférence dans la lutte, sera celui qui exploitera le plus habilement les côtés faibles du naturel de son adversaire.

Ces côtés sont au nombre de sept.

Je ne sais quel moraliste en mauvaise humeur les dénomma péchés capitaux. Toujours est-il qn'Eugène Sue fit sur chacun d’eux un livre qu’Alexandre Cadot imprima pour sa fortune.

Le premier séducteur remonte à la plus haute antiquité.

Il apparaît, — au travers de la brume des siècles, — sous la forme d’un ophidien se glissant dans un ménage, la gueule ornée d’une pomme de reinette que la maîtresse de la maison convoite et avale... De nos jours, le séducteur est d’un aspect plus attirant :

C’est un mammifère bipède, vêtu de drap fin et dont les mains gantées de gris-perle tiennent un portefeuille ventru dans un gynécée delaMaison-d'Or, ou dont la bouche emmiellée murmure des fadaises sur la causeuse d’un boudoir.

Les procédés varient avec les sujets... Ce qui captive celui-ci laisse celui-là insensible.

Lorsque Faust alla quérir chez le Fontana de

l’époque, la riche parure qui fit succomber Marguerite, il avait compris le goût de la vierge pour le clinquant; et de plus il cédait aux conseils de Méphistophélés, personnage allégorique que chacun de nous porte en son sein.

Les médecins appellent tempérament ce diable rouge dont les exigences nous rendent industrieux, et c’est grâce à la cantharide distillée par lui dans nos veines que nous en venons à distinguer dans la foule Yobjet que nous assiégeons désormais — avec l’ardeur d’un satyre tempérée par la patience d’un bénédictin.

En thèse générale, l’homme qui veut séduire doit chercher à stimuler et à satisfaire l’un des sept appétits auxquels la femme sacrifie d’habitude les avantages de sa situation.

Prenons un exemple, pour être plus clair.

Un mien ami, attaché au ministère des affaires étrangères, flânait par les rues, quand il vit sortir d’un magasin une femme brune, accorte et pimpante. Son visage entre-aperçu à la dérobée lui sembla mutin, à la façon des soubrettes de Watteau; mais comme la dame trottinait devant lui, il ne put approfondir son examen que par le verso du problème.

Les talons de ses bottines étaient hauts et pointus,

à l’instar des modes de Louis-le-Bien aimé. Sa robe ne balayait pas le ‘trottoir, et son chapeau ne rappelait point, par la richesse de ses végétations, les juliennes du restaurateur Peter’s... Donc c’était une femme honnête.

PARENTHÈSE (Le mot honnête est singulièrement employé par les séducteurs. Ils ont pour maîtresse une femme mariée, qui fait asseoir au foyer domestique des enfants d’origine douteuse, mais dont l'époux est de par la loi l’éditeur responsable, et pourtant ils s’en vont disant à qui veut l’entendre : Je suis avec une femme honnête ! ! ! Si cette femme est honnête, que sont les autres?)

On comprend que mon ami, passé maître en abordages galants, avait fait ces réflexions et suivait sa piquante inconnue comme une ordonnance suit son général. Un riche équipage barrait le macadam du boulevard.

La belle n’honora d’aucun regard les bienheureuses étendues sur les coussions de soie, au milieu d’un fouillis de velours et de rubis.

— Elle n’est pas envieuse, se dit l’aspirant ambassadeur.

Quelques pas plus loin, elle arrêta une voiture.

— Où faut-il conduire madame? demanda le cocher.

— A Yaugirard.

— Impossible, mon cheval est trop fatigué, réponpondit l’automédon.

— Eh bien, j’irai à pied, fit-elle d’un petit ton adorablement décidé.

— Elle n’est point parresseuse, pensa le futur diplomate.

Ils étaient arrivés tous deux — l’un suivant l’autre

— devant l’étalage des magasins du Louvre.

Un employé rappelant par son visage le portrait du joli Arthur, — gros lot promis au joueur de macarons,

— étalait dans un jour favorable des robes chatoyantes et des garnitures de dentelles.

L’inconnue passa outre.

— Pas coquette ! fit avec surprise le Lovelace de la rue Grenelle.

La dame monta les marches du pont des Arts et s’arrêta devant l’aveugle à l’accordéon. Emue par l’harmonie du mélodieux mendiant, elle tira sa bourse de sa poche, et, n’y trouvant pas de menue monnaie, prit une pièce de vingt sous qu’elle tendit au malheureux avec affabilité.

— Oh ! oh ! dit mentalement mon héros, ni orgueil ni avarice !

Et une inquiétude visible se manifestait sur son visage quand mon héroïne entra chez un pâtissier de la rue de Seine.

Mon ami resta le front collé aux vitres de la boutique et vit la poétique petite bouche de l’assiégée engloutissant nougats, éclairs et petits fours avec la voracité de Gargantua unie à la sensualité de Monselet.

Elle est gourmande ! s’écria le Machiavel en herbe avec le sourire d’Asmodée.

Le soir même, il savait l’adresse de l’inconnue et apprenait qu’elle était la légitime moitié d’un employé au gaz habitant rue Saint-Nicolas.

A partir de ce jour, il dévalisait journellement les plateaux de Julien, dont il envoyait les produits sous la rubrique de l’anonyme à la gloutonne qui les reçut d’abord avec surprise, puis avec résignation, et finalement avec intérêt.

Une après-dinée, ses dents mignonnes, en ébréchant un pâté aux crevettes, glissèrent sur une surface polie... c’était la carte du séducteur qui l’avait insidieusement cachée dans la sauce blanche.

Qu’ajouterais-je? La dame crut qu’il fallait — qu'ell* y aille — et la fin de cette véridique histoire

peut corroborer l’enseignement offert par son commencement.

Apprenez que la liaison finit à la suite d’une scène provoquée par l’oubli du quotidien envoi de pâtisserie, et qu’un riche confiseur reprit le poste de l’attaché au ministère.

Ce prosaïque épilogue est assez éloquent pour que nous passions de suite à la voie que devra suivre l’homme suffisamment habile pour trouver le côté faible de la proie qu’il convoite.

Le monde des courtisans offre peu d’intérêt à cause de l’invariabilité du mobile qui l’anime.

On subjuge mademoiselle X... en laissant tomber sur le sable de Mabille un louis neuf, et mademoiselle Z.... en faisant papillonner sous les girandoles du Château des Fleurs un billet de cinquante francs.

SECONDE PARENTHÈSE. (Le billet de cinquante francs a fait invasion chez les masculins qui fréquentent les Phrynés ou les proxénètes. Alors qu’il en était réduit au billet de cinq louis, le grand seigneur était rare ; grâce aux nouvelles banknotes, la gentilhommerie interlope est à la portée d’un plus grand nombre, et l’on heurte à tous moments des Lauzuns

qui jettent le papier de la Banque avec la grandesse de Fou.quet à Vaux... sans calembour).

Si l’on interroge une femme du monde sur les causes qui l’ont poussée à l’oubli du devoir, elle répond toujours qu’elles émanent de son mari.

A de rares exceptions près, la délinquante ne ment pas.

La faible essence de vertu qu’elle possède à dixhuit ans, s’évapore vite sous la grossière ardeur des caresses autorisées par monsieur le maire.

Son imagination, à peine satisfaite par le nouveau de la lune de miel, souffre incessamment devant un être qui parle l’argot des chiffres, soigne son catarrhe et traite Miilevoye de « blagueur. »

Le séducteur s’attachera donc, s’il veut vaincre, à devenir la vivante antithèse de l’époux.

Il y parviendra en rimaillant d’abord un sonnet où l’action se passera autant que possible à mille pieds au dessus du niveau de la Bourse; il y parlera de sa mansarde glaciale , de ses insomnies, et poussera sa

pointe dans l’élher, en bousculant les nues, les étoiles et les planètes.

S’il aperçoit sa dame dans un théâtre, il profitera du moment où l’époux sommeille pour la regarder aux endroits les plus chauds du poème.... (Je lui recommande les Huguenots : le quatrième acte de ce drame luthérien a cimenté bien des liaisons.)

En cas de résistances, il fera main basse sur les grands procédés, qui sont: la poursuite au bois, l’achat des soubrettes, l’évanouissement simulé devant la porte de l’hôtel, le duel avec un innocent qui a trouvé à redire aux Italiens, à la coiffure de la belle, le faux engagement dans les zouaves, l’empoisonnement par le vin de quinquina, la lettre écrite par un affidé complaisant et qui commence par ces mots :

« Oublie-la, mon ami; vis pour moi, pour ton père et ton oncle de Calcutta, qui te laissera cinq millions.... etc. »

Il y a aussi ce laconique billet adroitement égaré sur une table lors de la première entrevue et qui rugit cette seule phrase :

«J’apprends, ingrat, que tu te dessèches pour une femme du monde, laide, vieille et mal venue.... Je la défie avec mes seize ans, ma gorge ferme et mes trente-deux dents ! >»

J’ai révélé aux coquebins les recoins d’un arsenal bien garni : c’est à leur pénétration qu’incombe le soin de choisir l’arme dans la panoplie.

Qu’ils ne s'étonnent pas si, dans leur carrière, ils rencontrent des sujets rebelles ; c’est qu’ils |se trouveront devant une exception. Mais qu’ils se tranquillisent : une rassurante statistique prouve que de jour en jour elles deviennent plus rares.

Le temps n’est plus où les duchesses aimaient les coups de cravache et les draps douteux; où les marquises faisaient monter des coiffeurs dans leurs carrosses, et, pour terminer par un horoscope favorable aux aventures de mon lecteur, je proclame qu'à l’heure présente l’esprit et la distinction sont les plus puissants leviers de la dynamique amoureuse.

UN REMORDS

Mes informations sont prises : je puis tout raconter.

Son prosaïque époux ne lit pas les feuilles fantaisistes, et le récit de notre aventure ne peut nuire à son établissement, puisqu’elle est mariée depuis quaire ans.... Quatre ans!... Se peut-il que l’hymen transforme à un tel point une jeune fille évaporée? Je la considérais hier, assise sur un banc des Tuileries, profitant des rayons avares du soleil de janvier, et souriant aux jeux de son fils — un bébé qui ressemble à son père d’une façon incontestable.

Elle m’apparut, dodue autant qu’elle était maigre, grave autant qu’elle était affolée, belle autant qu’elle était jolie, et lorsque mon regard a rencontré le sien elle a rougi.

O sainte influence de la vie probe et normale! O pudique foyer qu allume au sein des vierges irréfléchies la douce et pieuse maternité! La pourpre n’envahissait point ses joues décolorées à l’époque où notre sacrilège égarement nous poussait tous les deux sous la nef de Saint-Thomas-d’Aquin. Elle n’écoutait pas plus que moi la cloche sonnant l’office, l’orgue chantant Dieu et le prêtre fulminant contre les passions !

El tandis que sa gouvernante — une Ecossaise plus myope qu’une taupe — priait pour de bon abîmée dans sa foi, elle remuait hypocritement ses lèvres profanes, et tournant des pages qui n’avaient rien fait pour ça, elle m’adressait par dessus son paroissien à fermoirs d’or, des regards qui eussent pu fondre les cierges du maître-autel....

L’origine de notre liaison fut banale comme une scène de vaudeville.

J’étais monté chez un photographe du boulevard qui devait — ce jour même — me livrer une douzaine de cartes. Ma joie était grande, car — le dirai-je? — l’objectif embellit mon visage et je suis de ceux qui viennent mieux que nature.

Dans mon empressement à porter mon image en

UN REMORDS

un certain boudoir, je ne m’aperçus pas qu'un de mes portraits était tombé à terre, et ce fut seulement à la caisse, en payant mon dû, que je constatai cette petite perte. Je me retournai pour me livrer à la recherche de mon individu....

Jugez de ma surprise. Une jeune fille que je n’avais pas vue, se baissait, ramassait la reproduction de votre serviteur et la cachait dans son sein avec l’aisance d’uqe duchesse surprise pendant la lecture d’un billet doux.

Les demoiselles du monde qui s’emparent des portraits des adolescents pour leur donner asile dans leur corsage étant très-rares, je contemplai attentivement celle qui venait de consommer ce rapt mignon.

Ses yeux, petits et vifs, étaient noyés dans une teinte bleuâtre, et sous le store formé par leurs cils épais, ils avaient l’éclat d’un bouton de jais au fond d’un écrin de velours noir. L’extrémité de son nez busquée et babillarde s’associait par des mouvements mutins aux contractions de sa bouche charnue et sensuelle. Enfin, l’ensemble de son pâle visage avait quelque chose de masculin, en sorte qu’elle faisait, au premier abord, l’effet d’un garçon phthisique encotillonné un jour de carnaval.

Sa parole résonnait étrangement, et durant qu’elle parlait anglais à une grande personne sèche qui feuilletait des albums, il me semblait ouïr une de ces voix surhumaines que l’on n’entend que dans les cauchemars.

Je m’informai de son nom.

C’était la fille d’une des meilleures maisons de France. Elle venait poser pour la huitième fois — son attitude inquiète, nerveuse et remuante ayant fait jusque-là échouer les opérations.

Bien que difficilement inflammable, j’avoue qu’après cette aventure j’oubliai tous les boudoirs de la capitale.

Que de fois, à minuit, après avoir soufflé ma bougie, alors que le sommeil abaissait mes paupières, que de fois, sa blanche figure m’apparut illuminée d’un sourire lascif... et sentant sur mon front les dards incandescents de ses prunelles, je me réveillais le cœur palpitant et les sens bouleversés.

Je voulus la revoir... je la revis.

Et où? Dieu clément! !! A l’église Saint-Thomas d’Aquin où la menait tous les jours son Mentor britannique. Là, nous choisissions le moment où la gouvernante prenait l’eau bénite pour échanger quel-

UN REMORDS

ques phrases d’amour sans espoir — étant nés tous deux dans des milieux différents.

Je flânais un jour dans l’allée gauche du lac — quand un camarade de médianoches m’offrit de me présenter à une veuve qui donnait à danser la semaine suivante. J’étais dans l’âge ou les jambes supportent facilement une nuit de valse à deux temps, et je prisais fort le cotillon fiévreux qui, sur la fin du bal, permet aux cavaliers enivrés d’âcres parfums d’effleurer de leurs moustaches des épaales rebondies, ou de faufiler leurs regards dans les profondeurs des corsages haletants.

Pensez quelle fut ma joie !

La veuve en cause n’était autre que la mère de mon adorée, et vingt-quatre heures plus tard, après une visite en son hôtel de la rue Saint-Dominique, je recevais une invitation à comparoir dans la huitaine franche dans ses salons, pour y faire sauter les plus beaux partis de Paris — y compris sa fille.

Quand le valet de pied m’annonça chez Mme veuve de X...., les danses étaient, déjà organisées, et je cherchai vainement la maîtresse du logis ainsi que sa fille pour leur présenter mon compliment. Bousculé par les hommes, enseveli sous les jupes soulevées par la furia de la contredanse, je résolus d’aller attendre la fin du quadrille dans un milieu plus calme et j’atteignis — non sans peine — l’extrémité des galeries livrées aux invités. Il advint môme que dans mon empressement à fuir la cohue, je dépassai la limite du domaine qu’on lui avait réservé, car je me trouvai tout à coup devant une porte entrebâillée... Mon oreille percevait vaguement les motifs épileptiques de la Belle Hélène, tandis que mon regard indiscret, se glissant au travers de cette baie, distinguait un charmant réduit capitonné de soie rose et éclairé par une veilleuse d’albâtre suspendue au plafond.

Aujourd’hui que je suis de sens rassis, je confesse mes torts et je regrette la curiosité qui me fit franchir le seuil de la chambre de mademoiselle de X....

J’entrai sur la pointe des pieds — craignant d'être surpris, et maugréant contre mes bottines neuves qui craquaient sur la moquette à grands ramages.

UN REMORDS

Déjà je touchais le centre de la place — un guéridon de laque sur lequel gisait une tapisserie inachevée — quand j’entendis le frou-frou cadencé d’une toilette de bal qui avançait dans la pièce voisine.

Je compris que j’étais perdu si je ne me cachais pas. D’ailleurs, la fuite m’était impossible, ignorant les issues et n’ayant d’autre voie ouverte que celle qui m’avait donné accès.

Prompt comme l’éclair, je me glissai derrière les rideaux de la couchette, située en retrait dans une alcôve.... C’était ma bien-aimée!

J’avais grande envie de lui révéler ma présence, mais je craignais un cri qui eût atliré du monde, et je frissonnais à l’idée d’un scandale.

Je ne bougeai donc pas.

Aussi bien, je n’étais pas fâché de savoir pourquoi mademoiselle de X.... avait quitté la fête et cherché la solitude alors que cent personnes valsaient frénétiquement à cent pas de là.

Elle s’en fut, sur la pointe du pied, tirer les verrous Je sa chambrette. Puis, elle prit un volume caché au fond d’un chiffonnier, en tira mon portrait et vint s’asseoir sur le bord de son lit oü elle se prit à contempler mon image avec amour.

Je la vis alors tomber, peu à peu, dans une extase indéfinissable. Ses yeux se fermèrent. La pâleur de ses traits devint plus mate, son torse se renversa en arrière, et toute haletante, la belle enamourée s’affaissa sur son couvre-pied de dentelles....

Ma foi ! je n’y tins plus, et, sortant de ma cachette je collai mes lèvres enflammées à ses lèvres froides....

Un quart d’heure plus tard, nous polkions tous deux sous les yeux de sa mère

Elle est mariée aujourd’hui, et voyez combien sont perfides les gens de plume, je ne puis résister au désir de vous donner le nom de l’homme qui l’a menée à l’autel.

Ce mari duquel vous riez sons cape C’EST

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